RC Vannes-Stade Toulousain : Comment, malgré « un siècle de retard », la Bretagne est enfin devenue une terre de rugby
A l’aise Breizh•Première équipe bretonne à évoluer en Top 14, le RCV est la figure de proue de cette région où le ballon ovale prend de plus en plus de placeNicolas Stival
L'essentiel
- Pour la première fois, un club breton va évoluer dans l’élite du rugby pro français cette saison.
- Le RC Vannes rencontre le Stade Toulousain ce dimanche (21 heures), lors de la clôture de la première journée du Top 14.
- Si le RCV suscite un très bel engouement dans la préfecture du Morbihan, c’est toute la région qui se prend de plus en plus de passion pour le rugby, dont la pratique a été longtemps contrariée par l’Eglise catholique.
Voilà, nous y sommes. Ce dimanche soir, le RC Vannes deviendra le premier club breton à disputer un match de Top 14. Lors de la réception du tout-puissant Stade Toulousain, l’antre de la Rabine affichera guichets fermés (12.000 places) pour la quinzième fois d’affilée, après une saison exemplaire en Pro D2 qui avait déjà attiré la foule dans la préfecture du Morbihan.
« C’est un événement historique pour le club, et même pour le rugby en France, assurait l’ouvreur et buteur Maxime Lafage le week-end dernier sur France 3. Mais on est monté en Top 14 et on ne vient pas pour y faire de la figuration. On a envie de montrer le meilleur visage du RCV et de toute la Bretagne, de tout un peuple. » Le discours pourrait avoir été prononcé avec un pull marin sur le dos, au sortir d’un fest-noz.
Lafage, cadre d’un vestiaire vannetais plurinational comme dans tout club pro, est pourtant né à Toulouse avant d’être formé à Colomiers. Mais il a été adopté par une région qui, si elle reste associée au diptyque foot - vélo, cède de plus en plus volontiers aux charmes de l’ovalie, longtemps honnie par la puissante Eglise catholique, car bien trop « charnelle » avec ses multiples contacts.
Une très forte hausse du nombre de licenciés
« Le rugby était interdit dans les cours de récréation bretonnes, il y a un siècle de retard à rattraper par rapport à d’autres régions, retrace le Finistérien Fabrice Quénéhervé, président de la Ligue Bretagne, qui fêtera ses 100 ans en juillet 2025. On y travaille, même s’il y a encore une belle marge de progression. Mais le RC Vannes n’est pas l’arbre qui cache la forêt. »
En poste depuis 2020, l’élu étale son bilan : « en quatre ans, et malgré la crise sanitaire, on a gagné 46 % de licenciés, avec un fort développement du rugby éducatif, une pratique loisirs qui explose, une pratique scolaire avec une énorme demande et beaucoup d’actions. Nous avons fini la saison dernière avec 13.609 licenciés. »
Certes, on est loin des plus de 75.000 pratiquants de la Ligue Occitanie pour 400 clubs (66 en Bretagne), mais le terreau historique n’a strictement rien à voir. Lenaïg Corson peut en témoigner. Ancienne figure emblématique du Stade Rennais, l’ex-2e ligne du XV de France écumait déjà les pelouses de l’élite féminine quand le RCV, monté en Pro D2 en 2016, traînait encore dans l’anonymat des divisions amateurs.
« On a eu pas mal de remarques car on était Bretons, alors que le rugby n’était censé concerner que les Sudistes, se souvient la native de Paimpol. Mais nous avions la fierté de représenter l’ouest de la France, la Bretagne, une région où l’on est très fiers de notre culture, de nos origines, de ce que l’on fait. Partout où l’on jouait, on amenait notre drapeau. »
Le RCV rayonne dans toute la région
Le gwenn ha du, capable de s’infiltrer dans n’importe quel événement mondial réunissant plus de 100 personnes, se sent naturellement à la maison au stade de la Rabine. « La montée du RCV, c’est un symbole fort, poursuit Lenaïg Corson, désormais consultante dans les médias mais aussi organisatrice de stages 100 % féminin, comme cet été à Perros-Guirec. C’est un grand club qui va "booster" tout le rugby breton. Quand je vois l’engouement et l’envie du club de construire des tribunes supplémentaires, cela prouve qu’il y a des spectateurs qui viennent de toute la région. »
Y compris de ses chères Côtes-d’Armor, le moins peuplé et logiquement le moins « rugby », des quatre départements de la Bretagne administrative (car non, nous n’avons pas voulu aborder dans cet article l’épineux dossier de l’identité culturelle de la Loire-Atlantique). « Au niveau de l’image, c’est super », souligne Eric Dezé, président du Rugby Kreiz Treger (RKT), le club du village du Vieux-Marché (1.300 habitants). Fort « d’une petite centaine de licenciés » et d’un budget d’à peine 30.000 euros, il présente une équipe fanion en Régionale 1, en plein cœur d’une terre de mission acquise à l’En Avant Guingamp (L2).
« Pour le match contre Toulouse, le RCV a offert deux places à chaque club de Bretagne. Et ici, quelques-uns ont pris un abonnement. C’est l’effet Top 14. » Deux bonnes heures de route séparent pourtant Vannes de cette commune proche de Lannion, où le RKT a vu le jour en 1984, grâce à des élèves du lycée agricole de Pommerit, sous l’égide d’un prof de sports nommé Philippe Corson, le père de Lenaïg.
« Il y a une certaine stabilité dans nos effectifs, indique Eric Dezé. La difficulté pour grandir, c’est de trouver des bénévoles pour encadrer l’école de rugby, les féminines, les seniors. C’est vraiment le nerf de la guerre car l’édifice repose sur peu d’hommes et de femmes. »
Le manque de terrains, un sacré handicap à combler
Et puis, avec une seule pelouse pour s’entraîner et pour jouer, pas facile de grandir. « Aujourd’hui, il y a plus de 2.000 terrains de foot en Bretagne et seulement 125 terrains de rugby, relève Fabrice Quénéhervé, le patron de l’ovalie régionale. L’enjeu du développement réside dans les infrastructures, les vestiaires, les terrains ou les créneaux d’utilisation quand les terrains existent mais que le ballon pas rond n’y est pas forcément le bienvenu. »
Si la montée du RCV en Top 14 va soigner l’attractivité du sport, reste à gagner le pari de la fidélisation, dans la foulée d’une Coupe du monde 2023 qui a déjà ramené son flot de licenciés. Le XV de France s’était pourtant arrêté dès les quarts de finale, à la différence de son homologue des armées, vainqueur juste auparavant du Mondial militaire organisé en Bretagne, avec un joli succès populaire à la clé et une finale spectaculaire contre les Fidji, naturellement organisée à Vannes.
« Nous avons travaillé en amont pour ne pas retomber dans le piège de la Coupe du monde 2007, après laquelle il y avait eu une hausse monstrueuse de licenciés dont la moitié avait fait demi-tour l’année d’après car on s’était fait déborder, avec un encadrement insuffisant », indique le président.
Grâce à une offre régionale désormais satisfaisante, les équipes adultes ou de jeunes garçons (ce n’est pas encore le cas chez les filles) n’ont plus besoin de se fader de longs déplacements en Normandie ou dans les Pays de la Loire, qui ont découragé plus d’un apprenti rugbyman. Après les sélections féminines, la région irrigue désormais les équipes de France de jeunes, avec par exemple le pilier rochelais Louis Penverne (21 ans, formé à Lorient et passé par Vannes) ou le centre vannetais Robin Taccola (19 ans).
Le RCV promis à la descente ? Et alors…
A l’échelon supérieur, les amoureux du rugby made in Breizh espèrent ne pas attendre 63 ans pour soutenir l’un des leurs chez les grands Bleus après Nolann Le Garrec. Le demi de mêlée du Racing 92 né à Vannes (décidément…) est devenu lors du dernier Tournoi des VI Nations le lointain héritier du 2e ligne finistérien Gérard Bouguyon (neuf sélections en 1961).
Aucun de nos interlocuteurs ne redoute les effets d’un possible retour express du RCV en Pro D2, que lui promettent les observateurs et même les autres entraîneurs de Top 14, comme l’a montré le traditionnel sondage d’avant-saison de Midi Olympique. La graine du rugby est bel et bien plantée en Bretagne, et ce n’est pas un aléa sportif qui va compromettre sa croissance.


















