France - Angleterre : « Il n’y a pas de sauveur en équipe de France »… Est-ce qu’on en demande trop à Antoine Dupont ?
messie•La sévère défaite du XV de France en Ecosse (50-40) le week-end dernier dans le Tournoi des VI Nations a rappelé que même le capitaine des Bleus pouvait passer à côté… et qu’il faut savoir s’y adapterNicolas Camus
L'essentiel
- La noyade de l’équipe de France en Écosse (50-40) lors de la 4e journée du Tournoi des VI Nations a été marquée par l’inhabituelle contre-performance de son capitaine et arme numéro 1, Antoine Dupont.
- Une piqûre de rappel qui souligne la nécessité de maintenir un équilibre dans l’équipe malgré la présence du meilleur joueur du monde. Et ouvre la question du coaching concernant d’un cas qui reste à part.
- Le sociologue Manuel Schotté explique qu'« il y a l’idée que ce joueur particulier peut être moins bon, commettre une, deux, trois erreurs, mais qu’un coup d’éclat va arriver pour compenser tout le reste », une perception qui peut empêcher l’équipe et le staff de réagir rapidement quand le capitaine est en difficulté.
L’image d’Antoine Dupont, totalement perdu dans son propre en-but au point de lâcher un en-avant trop gros pour être vrai qui aboutira à un essai adverse, est l’une de celle qui reste imprimée, encore, une semaine après la déroute des Bleus en Ecosse (50-40). Rarement (jamais ?) on avait vu le petit prince du rugby français déboussolé comme ça, sans ressort, sans jus, sans idée, avec un temps de retard sur l’adversaire quand il en a trois d’avance d’habitude. S’il est responsable au même titre que tous ses coéquipiers dans le trou d’air du début de seconde période, il demeure un cas à part quand il se noie avec les autres comme ça. Parce que c’est lui, et qu’on a l’habitude de lui en demander beaucoup. Trop ?
Avoir le meilleur joueur du monde dans son équipe est une bénédiction. Il illumine la grisaille ou sublime la lumière, selon la météo collective du jour, fait peur à ses adversaires, ouvre des brèches par ses coups de génie. Ne pas trop se reposer sur lui serait presque contre-nature – une réflexion valable pour toutes les équipes qui dispose d’un joueur hors norme.
« On doit être prêt à accepter que Dupont ne soit pas à 100 % »
Il y a de grands talents dans ce XV de France, mais le numéro 9 reste au-dessus de la mêlée, capitaine, guide sur le terrain et icône de son sport. Les regards se tournent naturellement vers lui, que ça gagne ou que ça perde. Mais la grande leçon du match en Ecosse, avant de jouer la victoire finale dans le Tournoi des VI Nations face à l’Angleterre ce samedi soir, est sans doute qu’il faut veiller à garder un équilibre.
« Ce qu’il faut retenir, c’est qu’on doit être prêt à accepter qu’Antoine Dupont ne soit pas à 100 % techniquement et physiquement. Et qu’il peut passer à côté, comme tout le monde, estime l’ancien demi de mêlée international Aubin Hueber. Antoine a beaucoup de pression sur lui, peut-être trop, en pensant que c’est lui le sauveur de tout. Non, il n’y a pas de sauveur dans une équipe de France, c’est un collectif. »
Ni lui ni ceux qui l’entourent sur le terrain n’ont, bien sûr, jamais exprimé cette idée du messie par qui viendraient les solutions à tous les problèmes. Mais elle trotte peut-être quelque part dans les têtes, inconsciemment.
Capter les signaux qui alertent sur un mauvais jour
Manuel Schotté, un sociologue spécialisé dans le sport qui a travaillé sur la « grandeur individuelle », le talent et le charisme, tente de mettre des mots sur ce ressenti :
« Même si on est dans un sport collectif, tous les joueurs ne sont pas identiques. Certains ont capitalisé autour d’eux une importance, une éminence que d’autres n’ont pas, et qui d’emblée leur confère des droits sur le terrain, mais aussi à l’extérieur. Pendant le match, ils pourront prendre plus de risques que les autres, on leur confiera le ballon à eux plutôt qu’à d’autres à certains moments, comme Michael Jordan avec les Chicago Bulls à qui on donnait forcément le dernier ballon. C’est à la fois un privilège, mais aussi une pression parce que c’est à lui que revient le sort d’un match. On a en réalité affaire à des collectifs de travail qui sont très inégalitaires. »
Le rugby n’est pas le basket, la notion de ballon décisif n’y est pas aussi clairement identifiée, mais on comprend le parallèle. Tant par sa position de demi de mêlée qui en fait le décisionnaire des actions lancées derrière chaque regroupement que par son statut, Antoine Dupont est la plaque tournante incontournable du jeu français.
« Il a évidemment un rôle majeur, expliquait l’entraîneur de l’attaque Patrick Arlettaz la semaine dernière à Marcoussis. Contre l’Italie, beaucoup ont vu son numéro de virtuose dans le côté fermé, raffut, crochet, accélération. Moi, j’ai aimé tout le reste : il a été précieux au pied, a été le meilleur défenseur du match. Antoine, c’est le meilleur du monde dans le jeu au pied. C’est aussi le meilleur du monde dans le tempo. »
A force d’être habitués à l’exceptionnel, ses coéquipiers ont peut-être un temps de retard quand il s’agit de capter les signaux qui alertent sur un mauvais jour. Ou plutôt, d’en tenir compte. « Il y a dans cette équipe des joueurs qui le connaissent très bien, certains avec qui il est depuis les cadets et qui savent le seconder », défend l’entraîneur des avants William Servat, citant notamment les Toulousains, Anthony Jelonch, Julien Marchand, Thibaud Flament et François Cros. Sauf qu’il est parfois difficile d’y voir clair quand on regarde avec les yeux de l’amour.
La (difficile) question du coaching
« Il y a l’idée que ce joueur particulier peut être moins bon, commettre une, deux, trois erreurs, mais qu’un coup d’éclat va arriver pour compenser tout le reste, appuie Manuel Schotté. On se dit qu’Antoine Dupont est un génie, et qu’un génie peut connaître des petits ratés mais qu’il finira forcément par ressurgir. » Un constat également valable pour le sélectionneur Fabien Galthié, qui a attendu la 70e minute pour le sortir à Murrayfiled alors que ça clignotait rouge de partout depuis un bon moment.
« Il ne faut pas avoir peur de faire du coaching, exhorte Aubin Hueber, aujourd’hui directeur sportif de Grenoble, en Pro D2. Sortir un Antoine Dupont, c’est toujours plus compliqué que de sortir un autre joueur. Bien sûr qu’il est indispensable. Mais pour moi, ça fait partie du job de sélectionneur. C’est là où Rassie Erasmus [celui de l’Afrique du Sud] est très bon. Il n’hésite pas à trancher, même si c’est son capitaine ou un autre leader. Pourquoi s’entêter quand tu t’aperçois que le joueur n’est pas dans le bon tempo ? Il faut prendre ses responsabilités. »
Toute l'actu du XV de FranceGalthié a montré, ces dernières années, qu’il était capable de choix forts concernant des joueurs que l’on pensait installés, comme Damian Penaud, Grégory Alldritt ou Gaël Fickou sur ce Tournoi. Des cadres, certes, mais qui n’ont pas l’aura de leur capitaine. Hueber cite également en exemple la manière dont le staff de l’équipe à 7 a géré Dupont pendant les JO 2024. D’abord titulaire lors des deux premiers matchs, au cours desquels il a peiné à faire des différences, il a ensuite démarré sur le banc, avec un impact bien plus important jusqu’au titre olympique (un essai en quarts, deux en finale).
Personne ne demande que Dupont démarre sur le banc contre l’Angleterre, il s’agit simplement d’un appel à ne pas rester dogmatique quel que soit le joueur dont on parle. Surtout quand il revient d’une deuxième rupture du ligament croisé au même genou. Et puis les adversaires ont le droit, parfois, de trouver la recette pour le museler. Alors en cas de coup de mou, il revient aussi aux autres joueurs d’être là pour prendre la relève, ce qui a sans doute manqué en Ecosse. « Avec le recul, on peut se poser la question », en convient William Servat.
L’ancien talonneur international est toutefois convaincu que l’équipe de France est pleine de ressources. « Antoine n’est pas tout seul dans le navire, il y a Thomas Ramos derrière lui qui peut piloter aussi, et Matthieu Jalibert qui s’est énormément affirmé dans notre collectif, relève-t-il. D’autres joueurs sont présents à ses côtés. Il ne prendra jamais seul la responsabilité de toute l’équipe. C’est important qu’il soit bien soutenu, c’est à cette condition que le collectif sera encore plus grand. » Il tarde à tout le monde d’en voir la démonstration face aux Anglais.



















