XV de France : « On n’a pas de limites »… A quand la fin du culte de la troisième mi-temps au rugby ?
RUGBY•L’onde de choc de l’affaire Auradou-Jegou, lors de la dernière tournée sud-américaine du XV de France, impose une introspection du monde du rugby quant aux excès de ses troisièmes mi-tempsAntoine Huot de Saint Albin, Jérémy Laugier
L'essentiel
- Les jeunes joueurs du XV de France Hugo Auradou (20 ans) et Oscar Jegou (21 ans) sont actuellement mis en examen en Argentine pour viol aggravé, après des faits s’étant déroulés après un match international, le 6 juillet à Mendoza.
- Ce retentissant événement extra-sportif pousse à s’interroger sur les excès réguliers de ces troisièmes mi-temps propres au monde du rugby.
- Le président de la Fédération française de rugby Florian Grill ne cache pas sa détermination à lutter contre les dérives touchant l’ovalie, entre alcool, drogues et violences.
Se dirige-t-on vers « un avant et un après-Mendoza » du rugby français, comme l’a martelé Florian Grill mardi ? Huit jours après l’onde de choc causée par l’arrestation des jeunes joueurs du XV de France Hugo Auradou (20 ans, Pau) et Oscar Jegou (21 ans, La Rochelle), accusés de viol aggravé dans la foulée d’un test-match des Bleus contre les Pumas à Mendoza (Argentine), le président de la Fédération française de rugby (FFR) a tenté de donner le cap à suivre lors d’une conférence de presse à Marcoussis, plus tôt cette semaine.
« Nous n’aurons pas la main qui tremble, assure-t-il. Ni pour sensibiliser, ni pour changer les règles. Il y va de l’avenir de notre sport et de celui de nos jeunes. L’esprit troisième mi-temps ne doit pas être remis en cause, mais il ne peut pas aller dans les extrêmes, incompatibles par ailleurs avec la performance. On va trouver le bon équilibre, c’est un enjeu de survie pour le rugby français. »
L’affaire Auradou-Jegou pousse tout un sport à faire son introspection au sujet de ces troisièmes mi-temps viscéralement accrochées à l’ovalie. Avec une question qui s’impose sans doute aujourd’hui : au vu de sa dimension d’exutoire, avec des excès répétés entre alcool, drogues et violences physiques et sexuelles, le moment ne serait-il pas venu d’en finir avec ce concept quasi sacralisé qui semble difficilement en phase avec les exigences du haut niveau ?
« Un rituel transmis de génération en génération »
« Evidemment que ces troisièmes mi-temps sont antinomiques à la performance, tranche illico Mathieu Blin, talonneur du Stade Français dans les années 2000 puis ex-entraîneur et dirigeant à Agen. Les athlètes passent leurs semaines à préparer leurs corps à haute intensité, et le moindre grain de sable peut tout dérégler. Alors entre de grands repas hypercaloriques et les boissons alcoolisées… »
Car dans cet univers très viril, où le culte du corps et de la puissance fait rage, l’alcool est vite omniprésent. « C’est institutionnalisé, ça fait partie d’un rituel transmis de génération en génération, poursuit Mathieu Blin (47 ans). Celui qui ne boirait pas des coups peut être moqué, ce qui est absolument débile et absurde. Celui qui n’aurait pas la capacité à encaisser très fort des grosses quantités, est vu comme moins courageux. »
Ex-rugbyman professionnel en France de 1996 à 2007, avant d’être directeur général du syndicat des joueurs Provale jusqu’en 2017, Gaël Arandiga (49 ans) a noté une nette évolution des pratiques à excès lors de ces fameuses troisièmes mi-temps.
« Quand on voit la façon avec laquelle les jeunes de 20 à 25 piges font la fête dans la société actuelle, il faut se questionner. Aujourd'hui, il faut se saouler la gueule en 40 minutes, moi j'aimais bien finir au petit matin et aller manger une entrecôte avec tous mes amis à 8 heures, quand c'était vraiment la grosse bringue de fin de saison. De toute ma carrière, je n'ai jamais vu un rail de coke en troisième mi-temps par exemple. Ce qu'on a peut-être raté, et je m'inclus dedans puisque j'étais dirigeant jusqu'en 2020, c'est qu'aujourd'hui nos joueurs peuvent penser qu'un rail de coke, ce n'est pas grave et que c'est compatible avec le sport de haut niveau. »
« Un problème endémique de cocaïne »
La cocaïne, à laquelle Oscar Jegou avait été testé positif après un match de Top 14 en août 2023, est un dossier clairement ouvert par la FFR. « Il y a eu des cas avérés, et quand je discute avec des dirigeants, ils parlent d’un problème endémique de cocaïne, alerte ainsi Florian Grill. On est très favorables à des contrôles de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) en semaine et pas seulement les jours de match. C’est notre responsabilité et celle de tous les clubs de faciliter les contrôles. »
C’est pourquoi la FFR a par ailleurs lancé en février dernier avec la LNR un plan addiction cocaïne-alcool, bien avant le « cataclysme » (dixit Fabien Galthié) de Mendoza. Face aux risques de comportements innapropriés pouvant aller jusqu'à de graves accusations d'agression sexuelle, à l’image de l'affaire Jegou-Auradou ou du procès aux assises en décembre prochain de cinq ex-rugbymen du FC Grenoble, jugés en Gironde pour « viol en réunion » et « non-assistance à personne en danger » après un match en 2017, comment la troisième mi-temps est-elle vue aujourd’hui par les clubs professionnels ?
« On doit avoir une hygiène de sportif de haut niveau »
« C’est très important que ce concept de troisième mi-temps continue à exister, y compris en Top 14, où un repas est toujours partagé entre les deux équipes, raconte Yann Roubert, président du LOU Rugby. On est très attaché à cette dimension festive et à cette fraternité entre adversaires qui sont intrinsèques au rugby, y compris au niveau professionnel. »
C’est ainsi que dans son espace 1ère Ligne du Matmut Stadium de Gerland, le LOU partage un repas après chaque match à domicile, ou « parfois un verre à l’hôtel en cas de victoire à l’extérieur ». Le tout en étant lucide sur le fait que pour certains joueurs, l’après-match ne s’arrête pas à ce cadre contrôlé au sein du club.
« On ne peut évidemment pas être à l’abri d’initiatives individuelles. Il y en a forcément qui vont boire un coup entre eux mais en douze ans, je n’ai heureusement jamais été appelé pour aller récupérer quelqu’un dans un commissariat. C’est difficile de gérer ça à la Guy Roux aujourd’hui dans une grande ville comme Lyon. A nous d’essayer d’entretenir une atmosphère de travail professionnel car on doit avoir une hygiène de sportif de haut niveau si on veut performer. L'exigence doit être permanente et sans faille. D'ailleurs, l’énorme majorité des rugbymen sont des compétiteurs responsables, croyez-moi. »
Le récent enchaînement des affaires Jaminet et Auradou-Jegou est perçu comme « un rappel à la vigilance » par le président du LOU, qui inclut dans chaque contrat de joueurs « des primes d’éthique intégrées à leurs rémunérations ». « Il est évident que les comportements déviants doivent être sévèrement sanctionnés », insiste Yann Roubert qui garde en tête les exemples d’un joueur ayant conduit en état d’ivresse ou de salariés n’ayant pas respecté les gestes barrières en pleine période Covid-19.
« La troisième mi-temps va devoir se réinventer »
Les vertus de cohésion de groupe, si souvent louées par les joueurs et les staffs de rugby pour justifier les troisièmes mi-temps, seront-elles encore suffisantes pour maintenir la pratique après les événements du 6 juillet à Mendoza, au vu de la caisse de résonance que constitue le XV de France ? « La troisième mi-temps va assurément devoir se réinventer », indique Mathieu Blin, qui repense à ses habitudes en tant que manager général d’Agen (Pro D2 et Top 14), de 2013 à 2017.
« J’ai un peu organisé des beuveries programmées sur des moments d’intronisation avec des jeux, des discours et des spectacles, admet-il. Aujourd’hui, je le referais, mais en m’assurant que les anciens de l’équipe soient les garants du moment vécu, dans un espace délimité, sans la moindre possibilité de sortie après cet espace. Si on se dit qu’en vingt ans de rugby professionnel, sur les 37.433 troisièmes mi-temps, il n’y en a eu que 40 qui ont été un peu excessives, ça va au niveau des stats. Mais en fait il suffit d’une fois pour considérer que c’est de trop. »
L’Equipe liste cette semaine un accrochage entre deux joueurs du XV de France devant une boîte de nuit à Aix-en-Provence en pleine Coupe du monde 2023, ainsi que des soirées très alcoolisées lors de la préparation de ce Mondial en France à Capbreton. Une énième troisième mi-temps plus récente fait encore davantage jaser au sein du rugby tricolore. Cinq jours après l’arrestation choc d’Hugo Auradou et d’Oscar Jegou, des joueurs du XV de France seraient en effet sortis à Buenos Aires après la défaite (25-33) lors du dernier test-match contre les Pumas samedi dernier.
« Un sentiment d’impunité et d’invulnérabilité »
« Sortir après un match alors que leurs potes sont en prison, cela veut dire que dans leur façon de voir le monde, ce n’est pas un problème, note Gaël Arandiga. Ces jeunes adultes peuvent avoir un sentiment d’impunité et d’invulnérabilité. Dans des clubs, c’est open bar, avec un club-house à disposition et un fût de bière offert par le club ou l’éducateur parce qu’il y a eu victoire. C’est sympa et convivial. Sauf que comme m’a dit un joueur qui vient d’arrêter sa carrière : "Le problème, c’est qu’on est dans l’excès et qu’on n’a pas de limites". Il faut remettre le respect de l’autre comme valeur fondamentale. »
Une pensée que résume le sélectionneur Fabien Galthié, dans une interview publiée mardi par le Midi Olympique : « Ces joueurs sont très mûrs, décomplexés. Ça, c’est le cadre de jeu. Il faut que le cadre de vie soit à la hauteur de ce cadre de jeu ». Et si l’espoir venait des jeunes pousses, récents vainqueurs de la Nouvelle-Zélande (55-31) lors de la demi-finale de la Coupe du monde U20 ?
NOTRE DOSSIER SUR LE XV DE FRANCE« Dans ce groupe, nous avons des joueurs très bien élevés, qui ne boivent jamais une goutte d’alcool, qui travaillent très bien à l’école, qui sont très bienveillants les uns avec les autres, confiait leur sélectionneur Sébastien Calvet en réaction aux frasques des grands. Dans le rugby français, il y a aussi cette jeunesse-là ». Espérons juste qu’elle ne découvre pas les joies de la troisième mi-temps dévastatrice vendredi soir, en cas de victoire en finale contre les Anglais.


















