Leipzig-PSG : Tuchel-Nagelsmann, derrière le vrai faux mythe du maître et l'élève
FOOTBALL•Thomas Tuchel a mis Nagelsmann sur les rails du coaching, mais l'idylle que l'on prête aux deux hommes est une parfaite exagérationWilliam Pereira
De notre envoyé spécial à Lisbonne,
C’est l’histoire d’un jeune défenseur de 20 piges dont la carrière est brutalement stoppée par une blessure, que son coach prend pour élève et lance en tant qu’entraîneur pour le retrouver, une quinzaine d’années plus tard en demi-finale de Ligue des champions. L’élève profite de l’occasion pour clamer au monde entier sa reconnaissance envers son mentor et redire combien il l’admire. Ce conte à l’eau de rose que pensaient lire ceux qui ont mis le nez dans le passé commun de Thomas Tuchel et Julian Nagelsmann, qui s’affronteront par banc interposé mardi en demi-finale de Ligue des champions, n’existe pas. Ou peu. Non, Tuchel n’est pas Yoda et Nagelsmann Luke Skywalker, même si le premier a joué un rôle important dans la reconversion professionnelle prématurée du second.
Petit flash-back. 2007, année de mauvaise fortune : le jeune défenseur de l’équipe B d’Augsburg, Julian Nagelsmann, contracte une grave blessure au genou. Celle de trop, déjà. « Après ça, je ne voulais plus entendre parler de football », raconte l’entraîneur du RB Leipzig. Son coach de l’époque, Thomas Tuchel, n’est pas insensible à la trajectoire du garçon qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la sienne – l’entraîneur parisien a raccroché les crampons à 25 ans à cause de blessures chroniques au genou – et lui propose d’intégrer son staff. Mais la proposition est avant tout pragmatique. Nagelsmann est un point mort dans la masse salariale d’Augsburg qu’il faut à tout prix rentabiliser comme le club ne roule pas sur l’or. Un défenseur de perdu, un membre du staff retrouvé. Tuchel :
« « Nous lui avons proposé d’aller observer nos adversaires. Il l’a fait avec beaucoup d’attention, en détail […] J’ai vu ses rapports en Ligue nationale de Bavière, et on voyait qu’il pouvait trouver des détails et des solutions précises, qu’il peut très bien décrire les adversaires. Il y avait du talent dans les analyses du match et des adversaires. On lui a recommandé une fois que c’était clair qu’avec ses blessures [il ne reprendrait pas le foot], de passer ses licences d’entraîneur. » »
Paternalisme et tutoiement
L’influence du Parisien sur Nagelsmann, ce « joueur très embêtant parce qu’il voulait tout savoir » s’arrête là. Six mois après sa pige d’analyste, ce dernier part donner vie à sa carrière de coach chez les jeunes de Munich 1860.
Si le prodige des bancs allemands le cite souvent au côté de Guardiola, Simeone et Conte comme faisant partie de ses modèles, c’est plus par respect pour Tuchel que par réelle admiration. « Je lui suis évidemment très reconnaissant, parce que c’est lui pour ainsi dire qui m’a donné l’idée de devenir entraîneur. » Pour le reste, l’idée d’une filiation avec son aîné extrapolée à des fins narratives l’embête au moins un peu. « Il n’a jamais été mon père adoptif, comme certains aiment le raconter. » Presque autant que le paternalisme de Tuchel qui serait le seul à s’autoriser de tutoyer Nagelsmann, question d’ancien statut et d’âge. « Moi, je vouvoie mes collègues car je n’aime pas qu’on me tutoie au prétexte que je suis jeune », taclait-il dans Bild. Bonjour l’ambiance.
Que reste-t-il du mythe de l’élève et du maître ? Comment en est-on arrivé à fantasmer une relation humaine qui n’a visiblement jamais existé sous cette forme ? Markus Kaufmann, auteur de la biographie de Thomas Tuchel. « Effectivement, ce n’est pas comme s’ils étaient super-proches et qu’ils le sont restés. Mais ils viennent du même coin, ont eu un parcours similaire, ont connu le foot de haut niveau et se sont arrêtés tôt, étaient tous les deux défenseurs. Ils ont tous les deux commencé en tant qu’entraîneur dans des structures pros mais de jeunes et sans gros moyens. Enfin, ce sont des mecs qui ont organisé des séances avec des fonctions autres que gagner des matchs. »
Faux geeks, vrais meneurs d’hommes
Ce sont aussi deux hommes catalogués comme des « laptop trainers » (entraîneurs d’ordinateur portable), comprenez des geeks du foot accros à la data et aux statistiques en tous genres. Un raccourci un peu facile, sous prétexte que Tuchel a une dégaine d’intello peu sportif et que Nagelsmann aime faire joujou avec des drones pour avoir une vue aérienne des entraînements. « Les deux sont catalogués laptop coachs, poursuit Kaufmann, alors qu’à chaque fois qu’ils débarquent quelque part, leur préoccupation numéro une c’est de souder un collectif, un groupe et je trouve ça marrant. On a l’impression qu’ils sont très tacticiens, qu’ils sont basés sur les chiffres et les stats alors qu’en fait les mecs te parlent tout le temps de groupe, de vivre ensemble. »
Une dimension omniprésente depuis le premier titre de TT à Shenzen (Trophée des champions) où, rappelez-vous, l’entraîneur parisien s’était fait arroser de champagne par ses joueurs. Ça ne bouge pas à la veille de sa première demi-finale de Ligue des champions : « On doit créer une atmosphère pour une année, pas pour un match et je pense qu’on l’a fait. Les joueurs sont très calmes et heureux d’être ensemble. »
L’idée est la suivante : les deux entraîneurs soutiennent l’idée que pour réussir, il est primordial d’ériger un cadre sein dans le vestiaire. Rien de révolutionnaire, mais ça marche. Tuchel a sur ce plan un train d’avance sur son cadet dans le sens où il a réussi, dans une moindre mesure à Dortmund et surtout à Paris, à apprivoiser un vestiaire bourré de cracks, ce que lui reconnaît d’ailleurs Nagelsmann dans un entretien à France Football. « Ce qu’il réalise au PSG mérite le respect. La manière dont il gère Neymar est impressionnante et entraîner le PSG, ce n’est pas facile ».
Enfin, les deux hommes ne sont pas dogmatiques, flexibilité allemande oblige. Markus Kaufmann : « Là où ils sont bons, c’est qu’ils arrivent à faire jouer leurs équipes de façon différente, même si c’est vrai que Tuchel a une moins grande marge de manœuvre au PSG. Mais par exemple, Nagelsmann va réussir à s’adapter pour contourner le 4-4-2 de l’Atlético. » Et contre Paris, son « mentor » le sait, « Julian va s’adapter défensivement à notre structure ». « Le dernier point commun, termine l’auteur, c’est qu’ils ont réussi partout où ils sont passés ». Mardi soir, vers 22 ou 23 h selon le scénario du match, il y en aura un qui aura mieux réussi que l’autre.


















