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Les Bleus sont-ils condamnés à l’échec dans cet athlé toujours plus mondialisé ?

JO 2024 – athlétisme : Les Bleus sont-ils condamnés à l’échec dans ce sport « le plus concurrentiel au monde » ?

adversitéL’équipe de France d’athlétisme, toujours sans médaille à deux journées de la fin des épreuves, souffre depuis des années face à une concurrence toujours plus féroce et étendue
Nicolas Camus (avec J.La.)

Nicolas Camus (avec J.La.)

L'essentiel

  • A deux journées de la fin des épreuves d’athlétisme, l’équipe de France est toujours sans médaille dans ces Jeux olympiques de Paris.
  • Les Bleus peuvent encore espérer, entre les finales de Clément Ducos (400m haies), Cyréna Samba-Mayela (100m haies) et Gabriel Tual (800m) notamment.
  • Mais se faire une place au milieu d’une concurrence toujours plus mondiale et impitoyable reste un défi très compliqué depuis des années.

Au Stade de France,

Pour ceux qui pensaient que l’athlétisme était sclérosé et qu’on retrouvait toujours les mêmes nations sur les podiums, ces JO de Paris offrent un sacré vent de fraîcheur. Les surprises ne manquent pas sur la piste violette du Stade de France, encore jeudi soir avec le premier titre de l’histoire du Botswana, grâce au 200m supersonique de Letsile Tebogo, vainqueur en 19’’46 (6e performance all-time). Le matin, on avait eu droit à l’élimination du relais 4x100m jamaïcain dès les séries pour la première fois depuis 2004.

En retrait dans son domaine de prédilection, le sprint, la Jamaïque brille davantage là on ne l’attendait pas. Au lancer du disque, notamment, où Roje Stona est devenu mercredi le premier champion olympique du pays sur une épreuve hors piste. Le week-end précédent, Shanieka Ricketts avait elle aussi défriché un nouveau terrain en prenant l’argent au triple saut. « On démontre que sur ces disciplines, on peut apporter des médailles nous aussi, apprécie Stona. On peut être fiers. »

Roje Stona, l'homme qui a prouvé qu'il n'y avait pas que le sprint en Jamaïque.
Roje Stona, l'homme qui a prouvé qu'il n'y avait pas que le sprint en Jamaïque.  - CHINE NOUVELLE

La diversification en cours dans la patrie du roi Usain Bolt est le signe d’une concurrence démoniaque et de plus en plus féroce dans l’athlé mondiale. Ces JO ont également été marqués par les premiers titres de leur histoire pour Sainte-Lucie, avec Julien Alfred sur 100m, et pour la Dominique, grâce à la spécialiste du triple saut Thea Lafond. Deux îles moins peuplées que Reims, pour vous donner un ordre de grandeur.

Pour tous ces pays des Caraïbes, l’une des explications se trouve dans les universités américaines. « Ils ont ouvert davantage aux athlètes étrangers ces dernières années, note Jean-Christophe Gay, un chercheur à Montpellier et auteur de l’étude "Sur les pistes de la mondialisation". Beaucoup de jeunes reçoivent des bourses et peuvent bénéficier d’un encadrement de très haut niveau. » Roje Stona ou Julien Alfred en font partie.

105 pays médaillés en athlétisme dans l’histoire des Jeux

L’athlétisme, sport universel par excellence, a encore franchi un cap ces dernières années. Un dernier exemple ? Le lancer de javelot, propriété de l’Europe depuis plus d’un siècle, a consacré coup sur coup un Indien à Tokyo, Neeraj Chopra, et un Pakistanais jeudi soir à Paris. L’incroyable Arshad Nadeem a sorti un jet à 92,97m, établissant un nouveau record olympique pour faire goûter à son pays sa première médaille d’or.

Au total, 196 nations différentes étaient représentées aux JO de Tokyo en 2021, après un pic de 2012 à Londres. C’est plus que le nombre de membres aux Nations Unies (193). Et quitte à être dans les chiffres, une dernière petite salve pour la route : 105 pays ont déjà obtenu une médaille olympique en athlétisme, contre 56 en natation et en judo et 24 en escrime, pour prendre les sports où il y en a le plus à distribuer à chaque édition.

« Ne comparez pas l’athlétisme avec les autres sports »

Dans cet environnement toujours plus concurrentiel, les athlètes tricolores sont en souffrance. Il n’y a pas que ça, on va y venir, mais cela fait partie des éléments à prendre en compte au moment de commenter le zéro pointé qui menace toujours à deux jours de la fin des épreuves.

« Ne comparez pas l’athlétisme avec les autres sports. On est le sport numéro un, le plus concurrentiel au monde, le plus accessible, insiste Jimmy Gressier, qui a échoué à se qualifier pour la finale du 5.000m, après avoir battu son record de France sur 10.000m (13e de la finale). Dans le demi-fond, on a toute l’Afrique de l’Est. On n’a besoin de rien pour courir, juste de son cœur et de son envie. C’est pour ça que les résultats français ne sont peut-être pas à la hauteur des attentes de ceux qui ne connaissent pas l’athlétisme. »

Tout de même, ne voir aucun Bleu en finale dans des disciplines plus techniques où la France défend pourtant un certain savoir-faire depuis de longues années, comme le 110m haies, la perche ou le 3.000m steeple, est un crève-cœur autant qu’une sonnette d’alarme. L’athlé français n’en avait pas besoin, ça fait longtemps que ce déclin est amorcé, même si attention, il n’a jamais été non plus un pourvoyeur conséquent de médailles en dehors de la folie de Rio (six breloques). Mais il y a ce sentiment tenace d’un déclassement inéluctable.

« Aujourd’hui, l’athlétisme explose dans le monde entier, avec plein de petites nations qui élargissent leurs horizons. Et malheureusement en France on ne met pas les moyens nécessaires pour suivre ce bond en avant, estime Dorian Lairi, champion de France 2023 à la hauteur et non qualifié pour Paris. On met la faute sur les athlètes car c’est eux qui sont sur le terrain, mais aucun n’a envie d’être là pour finir 10e. »

L’athlète pointe plusieurs problèmes dans le fonctionnement général français. En résumé, très peu de moyens alloués quand on ne fait pas partie des têtes d’affiche, et une bataille toute l’année pour se qualifier, qui entraîne un certain épuisement au moment où arrivent les Jeux. On pense à Pablo Mateo, que l’on a croisé mardi après son élimination en repêchage du 200m. Incapable de faire mieux que 20’’57, alors qu’il a couru en 20’’03 cette année. « Je n’ai que ça dans les jambes, soufflait-il, abattu. J’ai laissé ma forme en Jamaïque. Mon dernier 200m potable, il est là-bas (fin mars). » Dorian Lairi ajoute :

« On doit tellement donner avant que l’objectif est quasiment rempli juste en étant là. Etre performant aux Jeux, c’est presque du bonus, et évidemment ça pose des questions. » »

Celle des moyens est centrale. Lairi est bien placé pour en parler, puisqu’il fait partie des nombreux athlètes à avoir dû ouvrir une cagnotte pour financer sa prépa. Certains de ses amis sauteurs, parmi les meilleurs chez les jeunes, ont abandonné avant. « On est très bon dans la formation, on a de bons talents, mais quand derrière il faut choisir entre le travail et l’athlé, c’est vite fait car il faut bien remplir le frigo », argumente-t-il, regrettant que ce soit toujours les mêmes disciplines qui profitent de l’argent distribué. Pas la première fois qu’on entend ce discours.

L’exemple italien

L’ambiance au sein de l’athlé français n’est pas globalement pas très sereine, en témoigne le message collectif envoyé par le directeur de la haute performance Romain Barras à tout le monde, dans lequel il déplore « quelques comportements inadaptés ». Pendant ce temps-là, chez les voisins, ça avance bien. L’Italie, qui était dans le creux de la vague au tournant des années 2000, a opéré un spectaculaire rebond ces dernières années. Elle a rapporté cinq médailles d’or de Tokyo, dans le sillage de Gianmarco Tamberi et Marcell Jacobs.

« L’Italie est la meilleure nation européenne aujourd’hui avec le Royaume-Uni, constate Lairi. Là-bas maintenant, quand on est détecté bon potentiel, on peut avoir un contrat avec un corps armé (police, marine). Pendant quatre ans les athlètes sont payés au smic et peuvent être à temps plein sur leurs disciplines. » Ces contrats existent aussi en France, « mais ils sont réservés à très peu de gens », selon le sauteur en hauteur. « Si j’étais Italien, j’aurais pu y avoir accès avec ma finale aux championnats d’Europe espoirs en 2019, par exemple, poursuit-il. Cela peut être un axe d’amélioration. »

Gianmarco Tamberi lors des qualifs de la hauteur, le 7 août 2024.
Gianmarco Tamberi lors des qualifs de la hauteur, le 7 août 2024.  - IMAGO

En amont de ces Jeux à la maison, Claude Onesta, le grand patron de la haute performance pour le sport français, ne faisait pas de fausses promesses. « On sait que l’athlétisme va être en difficulté, on le dit assez depuis quatre ans, avait-il reconnu dans une interview à L’Humanité. On travaille pour aider au maximum, tout en veillant à ce que des réformes et des actions soient engagées, qui permettront, même si c’est court pour Paris, d’être au rendez-vous à Los Angeles 2028. »

Il espérait tout de même qu’on ne laisse pas passer « les quelques médailles accessibles ». Après avoir perdu sa chance la plus solide (Kevin Mayer), l’équipe de France compte sur sa génération montante, avec Cyréna Samba-Mayela (23 ans) sur 100m haies et Gabriel Tual (26 ans) sur 800m, engagés en demi-finales ce vendredi.

NOTRE DOSSIER JO PARIS 2024

Et puis il y a la météorite Clément Ducos, qui ne cesse d’impressionner sur 400m haies. Deuxième temps des demies derrière l’immense Karsten Warholm, il s’avance avec la ferme intention d’embraser le Stade de France ce vendredi soir. Le Bordelais était inconnu du grand public avant ces Jeux. Sans doute parce qu’il s’entraîne depuis deux ans dans le Tennessee, à Knoxville, où il bénéficie de conditions d’entraînement optimales… comme un athlète d’une petite île des Caraïbes gentiment accueilli par une université américaine.