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La Jamaïque a bluffé le monde du lancer avec son disque d’or Roje Stona

JO 2024 – Athlétisme : « Je ne le connaissais pas »… La Jamaïque a bluffé le monde du lancer de disque avec Roje Stona

DiscoboleLoin de son univers habituel du sprint, la Jamaïque présentait mercredi trois athlètes en finale du lancer de disque. Dont Roje Stona (25 ans), un quasi-inconnu vainqueur du concours et médaille d’or avec le record olympique à la clé
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • La soirée d’athlétisme de mercredi a été marquée par la finale du concours de lancer de disque.
  • Pour la première fois de son histoire, la Jamaïque présentait trois athlètes dans cette finale, dont l’incroyable vainqueur Roje Stona (25 ans), auteur d’un lancer à 70 mètres.
  • Cette médaille d’or inattendue est une grande première pour tous les lancers de l’athlétisme jamaïcain, bien plus réputé pour ses sprinteurs.

Au stade de France,

Un Rasta Rockett version JO d’été ? Voici l’écueil cliché qu’on s’est promis d’éviter au moment de revenir sur la sensation de la soirée d’athlétisme au Stade de France mercredi. Pour tout vous dire, on ne savait pas vraiment par quel bout prendre ce concours du lancer de poids des JO de Paris 2024, jusqu’à ce qu’on constate la présence en finale de trois lanceurs jamaïcains. La curiosité était totale par ici, même si Traves Smikle, Ralford Mullings et Roje Stona, respectivement auteurs des 5e, 6e et 7e meilleures perfs lors des séries étaient supposés rester dans l’anonymat.

Dans quel monde l’imposant phénomène lituanien Mykolas Alekna (21 ans) n’obtiendrait-il pas son premier sacre olympique, après avoir brisé le record du monde le plus tenace de l’athlétisme (près de 38 ans !) avec un lancer à 74,35 m ? D’ailleurs, la belle histoire à la sauce balte était en marche comme attendu lorsque le gaillard de 1,94 m a cette fois délogé mercredi le record olympique… de son père Virgilijus, médaille d’or en 2000 à Sydney puis en 2004 à Athènes, avec une colossale marque à 69,97 m. Sauf que cette passation de pouvoir familiale va tomber de manière retentissante dans la foulée, l’œuvre de Roje Stona, auteur d’un bolide à pile 70 m pour l’histoire.

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« Il a mérité sa victoire », selon Alekna

Jamais depuis 1980 un non-Européen n’avait remporté le concours olympique (seuls les Etats-Unis l’avaient régulièrement fait de 1896 à 1976), et jamais la Jamaïque n’avait obtenu une médaille aux JO sur un lancer quel qu’il soit. « C’est historique pour la Jamaïque ? Je n’en suis pas sûr. Ça l’est ? Bon, hé bien, ça l’est. » Voici dans le texte l’étrange première réaction de l’ovni de la soirée Roje Stona en zone d’interview. Tout en retenue, le discobole de 25 ans est revenu très brièvement sur son authentique exploit : « La Jamaïque doit être très fière en ce moment, je suis sûr que les gens font la fête. Il faut mettre plus de lumière et de soutien sur le disque mais aussi le lancer de poids, qui vont dans le bon sens en Jamaïque. Nous ne sommes plus seulement un pays de sprinteurs. »

Car le clin d’œil du destin est amusant, la perf la plus improbable de l’histoire d’un lancer aux Jeux intervient en faveur de la Jamaïque l’année où le sprint va repartir sans or, faute d’athlètes aussi dominants qu’Usain Bolt, Shelly-Ann Fraser-Pryce, Yohann Blake ou encore Asafa Powell. Mais à quel point ce titre raflé par Roje Stona est-il un séisme dans le petit monde du lancer de disque ? Médaille d’argent, Mykolas Alekna était très beau joueur lorsqu’on lui a posé la question mercredi soir. « Félicitations à Roje, il a fait des choses incroyables aujourd’hui et il a mérité sa victoire. On voit que la Jamaïque s’améliore d’année en année dans la discipline. »

« C’est complètement fou »

Même ambiance en apparence, avec le ton policé propre aux conférences de presse des médaillés des Jeux, du côté de l’Australien Matthew Deny (3e) : « Il y a désormais une grande culture du disque en Jamaïque, qui a longtemps été symbolisée par Fedrick Dacres [vice-champion du monde en 2019 à Doha]. Ce n’est pas une surprise pour moi, je me doutais que ce jour arriverait. J’aurais pu espérer mieux avec mon lancer à 69,31 m mais c’est fun de faire partie du concours le plus relevé de l’histoire de la discipline. Roje a fait des choses assez folles, en cassant des records comme ça devant 80.000 personnes. Le voir ainsi s’élever ce soir était impressionnant. »

Voire extrêmement étonnant, au vu de sa 19e place lors du seul tournoi référence auquel il avait participé jusque-là, les Mondiaux de Budapest 2023, avec comme meilleur lancer une marque quelconque de 62,57 m. Médaillé de bronze à Tokyo, l’Autrichien Lukas Weisshaidinger ne cache pas sa stupéfaction face à ce profil « out of the blue ».

« Son nom ne me disait rien, donc c’est complètement fou. Avec ma performance de ce soir [67,54 m], j’aurais eu l’argent à Tokyo, et là je me retrouve 5e. Chaque année est une surprise dans notre sport. Je ne sais pas quoi dire, je ne le connaissais pas : ni son nom, ni son âge, ni tout ce qu’il a pu faire avant sans vrai résultat dans une compétition majeure. Et là, il atteint la barre des 70 m, apparemment c’est possible… Je crois avoir compris qu’il s’entraîne aux Etats-Unis. » »

Lukas Weisshaidinger

Effectivement, pour répondre au très amer Autrichien, Roje Stona a quitté son île après le lycée pour rejoindre l’université d’Arkansas. Entraîné par l’Américain Ryan Crouser, champion olympique à Rio et à Tokyo du lancer… de poids, il a aussi tenté ces derniers mois l’aventure dans le football américain. « Jouer au foot US m’intéresse et j’ai pu faire des essais en NFL aux Green Bay Packers et aux New Orleans Saints, raconte l’intéressé. Et puis je savais que les JO arrivaient, et j’ai donc voulu tout faire pour me qualifier. Je dois à présent réfléchir à mon avenir. »

« Ils ont trouvé un secret que je n’ai pas »

Un parcours pour le moins atypique que ne remettent pas forcément en question les discoboles chevronnés du circuit. « Dans les sept dernières années, on peut voir que trois Jamaïcains sont apparus au top niveau élite du lancer de disque, note le Lituanien Andrius Gudzius, 8e mercredi. Là, il y a deux nouveaux gars qui sont plus jeunes que moi, qui ont de très bons entraîneurs et de sacrés gabarits. Ils ont trouvé un secret que je n’ai pas personnellement pour lancer aussi loin. Donc oui, c’est une énorme curiosité dans notre sport. Il n’y a rien de nouveau mais c’est extrêmement surprenant de voir ce résultat historique. Et puis pourquoi l’essor de la Jamaïque se limiterait-il au disque ? Je m’attends à ce que dans les prochaines années on voit des gars arriver dans les autres lancers. »

Notre dossier JO 2024

Guère bavard face aux micros, Roje Stona confirme seulement : « On a beaucoup de talents qui arrivent. » Renseignements pris, à la différence de Roje Stona et de Ralford Mullings (9e mercredi), Traves Smikle (10e en finale) est le seul discobole jamaïcain présent à Paris qui s’entraîne toute l’année sur son île, sans être donc passé par la case d’une université américaine. Dans les livres d’histoire de l’athlé jamaïcain côté lancers, il y avait O’Dayne Richards, médaillé de bronze aux Mondiaux du lancer de poids en 2015 puis donc Fedrick Dacres, auteur d’une incroyable marque de 70,78 m, en juin 2019 au meeting de Ligue de diamant de Rabat. Avant cette nouvelle ère ouverte à Saint-Denis par Roje Stona, entre enthousiasme et stupéfaction.