JO 2024 - Judo : La « légende » Teddy Riner a vécu une folle journée ponctuée de « doutes » et d’un « coup de génie »
L’or à la maison•Le judoka de 35 ans a su gérer une immense pression sur ses épaules durant toute la journée pour s’offrir à Paris la troisième médaille d’or olympique en + 100 kg individuel de sa monstrueuse carrièreJérémy Laugier
L'essentiel
- Pour la troisième fois après Londres en 2012 et Rio en 2016, Teddy Riner a conquis l’or olympique dans la catégorie des + 100kg, ce vendredi à l’Arena Champ-de-Mars de Paris.
- A 35 ans, et après un premier combat guère maîtrisé, le judoka français a montré à quel point il pouvait être intraitable dans les grandes compétitions comme ces JO de Paris 2024.
- Serein tout au long de la journée, il reconnaît songer à chasser un quatrième sacre olympique, en 2028 à Los Angeles.
A l’Arena Champ-de-Mars,
Il était 17h46 ce vendredi lorsqu’une Marseillaise particulière a été lancée par les 8.365 spectateurs de l’Arena Champ-de-Mars. Frissonnante à souhait, celle-ci avait en elle l’électricité des rendez-vous qui marquent l’histoire du sport. Même le speaker supposé resté neutre au moment d’annoncer l’affiche de cette finale olympique des + 100 kg de judo a craqué avec un « Teddyyyyyyyyyy Riner ».
Frustré à Tokyo trois ans plus tôt, notre double champion olympique en individuel (Londres 2012 et Rio 2016) était exactement là où il devait être, une semaine après avoir allumé cette fameuse vasque de la cérémonie d’ouverture aux côtés de Marie-José Pérec. Et là, il fallait conclure l’aventure face au Sud-Coréen Kim Min-jong, champion du monde en titre, qui rend 20 cm à notre colosse. Le tout dans une ambiance prenant aux tripes, entre les « Allez Teddy » et « Qui ne saute pas n’est pas Français » massivement repris et faisant trembler les gradins.
« Pour lui, le judo c’est le geste technique parfait »
On se dirigeait presque inéluctablement vers le « golden score » de tous les dangers dans cette finale des + 100 kg lorsque Teddy Riner s’est offert le premier ippon de son immense carrière sur une finale olympique. Un pur chef-d’œuvre, monstrueux de puissance et de fluidité, à seize secondes du terme pour atomiser le numéro un mondial.
« C’est un coup de génie, s’enthousiasme Frédérique Jossinet, vice-championne olympique en 2004 et consultante pour Eurosport. Il a un truc en plus que les autres, et quand il déclenche, c’est extraordinaire. En posant les mains sur le kimono de Kim Min-jong, Teddy a dû ressentir que son adversaire pensait juste à tenir les vingt dernières secondes pour tout jouer sur le "golden score". C’est là qu’on se relâche, et Teddy en a profité pour attaquer. »
Un immense coup tactique, concrétisé par une « boîte » qui fera date. « Teddy, il aime le beau judo, il aime les beaux gestes, raconte son entraîneur Christian Chaumont. Pour lui, le judo c’est avant tout le geste technique parfait. Enfin, il aime d’abord gagner, tout le temps même si on joue aux petits chevaux ! Aujourd’hui, mettre ippon en finale des Jeux, c’est fabuleux pour lui. » Dans un état second, le judoka de 35 ans a immédiatement cherché à partager son bonheur avec le public, passant au-dessus des gestes de l’arbitre qui cherchait à faire respecter le fameux « comportement conforme à l’esprit du judo ».
Une carrière revisitée en accéléré ce vendredi
Il était tout simplement trop dur pour lui d’attendre de quitter le tatami avant de se lâcher. Rassurez-vous, il a continué son show en bondissant au pied des gradins sur Seven Nation Army. Ce destin jubilatoire de triplé olympique en individuel, pour accompagner ses onze titres de champion du monde, il lui a fallu aller le chercher dans une folle journée, où on a eu la sensation de revisiter sa carrière en accéléré.
Car à 35 ans, l’actuel numéro 7 au classement mondial des + 100 kg avait du lourd sur son parcours, et son entrée en lice en 8es contre Magomedomarov (15e mondial) a même été poussive. Le genre de combat qu’on osera qualifier d’ennuyeux, conclu au « golden score » sur trois pénalités du judoka émirati.
« Il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur »
« C’est une journée olympique, on trouve forcément des adversaires qui n’ont pas envie d’ouvrir leur judo, pas envie de se livrer, décrypte Teddy Riner. Il y a toujours un peu de doutes, c’est normal. C’est compliqué de trouver la bonne opportunité. Il faut rester concentré et ne pas se précipiter. C’est ce que j’ai fait tout au long de la journée. Je suis resté tout le temps dans l’attaque, dans l’initiative. »
Déjà aux côtés de son imposant protégé à Londres et à Rio, Christian Chaumont l’a senti « tendu » dans la session matinale. « Evidemment, la France entière l’attend, les médias l’attendent, tout le monde l’attend. C’est dur de rentrer dans un chaudron comme celui-là. Les gens ont tellement envie qu’il réussisse. Il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il est sur la réserve. Le moindre écart en judo, on se fait contrer, on se retrouve sur le dos et on repart. »
Un quart électrique comme « déclic »
Favorites de leur catégorie elles aussi, Clarisse Agbegnenou et Romane Dicko en savent quelque chose, après leur immense déception d’avoir fini en bronze. Géant ultime, Teddy Riner a su maîtriser toute cette pression, et il est monté en puissance dans sa « journée parfaite ». « Le Géorgien a servi de déclic », note son entraîneur. Car son quart de finale contre Guram Tushishvili a été électrique, et conclu par la disqualification du numéro 4 mondial sur ces JO de Paris 2024, dans la foulée d’un sacré ippon du Guadeloupéen puis d’une séquence nous ayant valu une photo déjà iconique.
La journée du ippon était officiellement lancée, et le Tadjik Temur Rakhimov (numéro 3) puis donc Kim Min-jong en ont fait les frais. « La différence entre le Teddy de Tokyo et ce Teddy, c’est qu’il est venu pour marquer des ippons, marquer les esprits et marquer l’histoire, observe Stéphane Nomis, le président de la Fédé française de judo. J’ai vu des adversaires et des présidents de fédération qui étaient choqués par Teddy. »
« Ça serait top d’aller à Los Angeles »
Toute la planète judo l’est en fait depuis son premier sacre mondial, obtenu à seulement 18 ans, tant son règne s’est inscrit dans le temps avec une constance irréelle. Voir Teddy Riner à ce point survoler encore sa catégorie et son sport, médaille d’or autour du cou, a incité des journalistes à déjà voir plus loin, avec le rêve fou d’une quatrième médaille d’or aux JO de Los Angeles 2028.
« Je viens de gagner celle-là et vous me mettez déjà la pression, se marre l’intéressé. Chaque chose en son temps, là je profite. Laissez-moi me refaire une santé et après on part sur 2028. Car oui, ça serait top d’aller à Los Angeles. » OK, donc ça c’est a priori calé, on aura le double mètre du gaillard en Californie à 39 piges, alors qu’on s’était préparé au scénario de la fin du game parfaite à Paris. Le président de France Judo Stéphane Nomis détaille pourquoi cette décision de poursuivre fait selon lui sens.
« C’est impossible que Teddy s’arrête. Il aime la gloire, il veut défier toutes les stats. Il veut rentrer dans l’histoire du judo à vie, que personne ne prenne sa place. Ce gars-là n’est pas normal. Normalement, à 30 ans, tu ne peux pas gagner au judo. Alors comment expliquer qu’il gagne à 35 ans ? Il s’est moins fatigué dans ses combats aujourd'hui qu’à Tokyo. Donc si à chaque fois il améliore sa technique pour mettre des ippons et moins se fatiguer, il peut être là jusqu’à 39 ans. »
« Ces JO à Paris, j’en ai rêvé, j’en ai cauchemardé »
En attendant, Teddy Riner sera le capitaine du concours par équipes de samedi. A voir son mélange d’émotions ce vendredi soir, on se doute que pour lui, ça va piquer de retourner sur le tatami dans quelques heures. « Ce sont des Jeux exceptionnels, un véritable rêve, et je ressens beaucoup de fierté, résume-t-il. Personne ne peut imaginer ça, même pas moi avec tout ce que j’ai déjà vécu dans ma vie. Ces JO à Paris, j’en ai rêvé, j’en ai cauchemardé, c’est beaucoup d’heures de remise en question, beaucoup de prises de tête, des entraînements difficiles, et je comprends pourquoi. »
Son entraîneur Christian Chaumont ose employer l’expression que tout le monde a hurlée ce vendredi : « C’est une légende, il vient d’écrire l’histoire du judo et du sport. » Une légende qui a eu toutes les casquettes possibles, capitaine de l’équipe de France de judo, porte-drapeau olympique des Bleus, dernier relayeur de la vasque, roi de ce monde quoi. Au milieu de ses célébrations, il a pris du temps ce vendredi pour tenter de réconforter Romane Dicko (24 ans), effondrée de ne pas avoir offert la deuxième médaille d’or de la semaine en individuelle au judo français. « Teddy, ça reste le grand frère et le patron, glisse la judokate de + 78 kg. Il m’a dit : "Romane, tu es jeune." Mais lui aussi, il était jeune quand il a gagné, ça ne veut rien dire. »
C’est le problème des légendes, elles inspirent tellement qu’elles peuvent créer des frustrations. Il est d’ailleurs fascinant de revoir cet extrait vidéo de 2007 remonté par l’INA ce vendredi. On y voit Teddy Riner, déjà 2,05 m et 130 kg à 17 ans, expliquer qu’à l’Insep, le basket et la boxe cherchaient à l’attirer. « Je n’y suis pas allé, je suis resté avec le judo parce que je suis un guerrier », hurle-t-il. Un « guerrier » qui s’apprêtait à faire briller le sport français pendant deux décennies.


















