Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
« Les moyens pour les athlètes sont dérisoires », regrette Arnaud Assoumani

Jeux paralympiques de Paris 2024 : « Les moyens pour les athlètes sont dérisoires », regrette Arnaud Assoumani

CHAMPIONA 38 ans, le sauteur en longueur catégorie T47 est en quête d’un nouveau titre suprême à la maison pour ses derniers Jeux, mais également de reconnaissance et de transmission. Rencontre
Laure Gamaury

Laure Gamaury

L'essentiel

  • Arnaud Assoumani a été champion du monde et champion paralympique de saut en longueur et espère décrocher à nouveau le titre suprême à la maison l’an prochain.
  • A 38 ans, l’athlète français, qui s’entraîne à Montpellier, a toujours soif de médaille, mais aussi de reconnaissance et de transmission. « Si on n’est pas visible, on n’existe pas ».
  • Pour lui, le manque de médiatisation et la persistance des peurs et des tabous freinent l’engouement pour les sports paralympiques et pour les athlètes de haut-niveau qui les pratiquent.

Champion paralympique à Tokyo, double vice-champion olympique à Londres, médaille de bronze à Athènes et à Rio, Arnaud Assoumani vient d’apprendre qu’il était qualifié pour ses 6e Jeux paralympiques l’an prochain à Paris. « C’est une super satisfaction. Et ça me permet d’aborder sereinement la prochaine saison et de pouvoir bien me préparer pour les JO », confie-t-il à 20 Minutes, quelques heures après cette bonne nouvelle.

A 38 ans, le sauteur en longueur catégorie T47, qui s’est aussi frotté au gratin mondial en triple saut dans la même catégorie, est en quête d’un nouveau titre suprême à la maison pour ses derniers Jeux, mais également de reconnaissance et de transmission. Il sera d’ailleurs aux côtés de nombreux athlètes valides et para dimanche pour faire découvrir au grand public ses disciplines de prédilection, lors de la seconde édition de la journée paralympique à Paris : « si on n’est pas visible, on n’existe pas ».

Quel bilan tirez-vous de votre saison pré-JO ?

Avec mon coach Jocelyn Piat, avec qui je m’entraîne depuis deux ans à Montpellier, l’objectif de la saison était d’être sur le podium de ces mondiaux 2023. Pour quelques centimètres, l’objectif n’est pas rempli puisque je termine 4e. Mais en vrai, en arrivant ici, j’avais besoin de me reconstruire après Tokyo et mes objectifs étaient : être en bonne santé, prendre du plaisir et être performant. Finalement, tout est rempli, cette 4e place me permettant de faire partie de la sélection pour mes 6e Jeux paralympiques, je viens de l’apprendre. C’est une super satisfaction. Et ça me permet d’aborder sereinement la prochaine saison et de pouvoir bien me préparer pour les JO.

C’est vrai que pour les Mondiaux, tout n’était pas parfait. Mais après ma grave blessure en 2020 sur cette piste de Charléty, une rupture totale du tendon semi-tendineux de l’ischio-jambier, plus qu’utile quand on fait de l’athlétisme et du saut en longueur comme moi, c’est pas si mal. J’ai mis quasiment un an pour revenir, ça a été très très dur pour me qualifier pour Tokyo, où je termine 8e. Je n’étais vraiment pas dedans, il n’y avait pas de public. C’était vraiment particulier ces Jeux-là. 4e aux Jeux paralympiques, ça aurait été un échec mais là je suis en chemin, en construction pour Paris-2024. Et clairement l’objectif, c’est de tout péter à la maison et de faire les meilleurs Jeux de toute ma carrière l’an prochain.

Y avait-il de l’appréhension de resauter à Charléty après cette grave blessure ?

C’est une appréhension qui n’est pas consciente. Mon corps répercute une mémoire traumatique et m’empêche de m’exprimer pleinement. J’ai fait un gros travail de visualisation et de préparation mentale mais ça ne suffit pas, signe que le traumatisme est plus profond. Le corps est bien fait : : quand on vit un traumatisme, il se protège. Concrètement, quand je m’élance, tant que je n’ai pas la tête levée, tout se passe très bien, et dès que je redresse la tête, c’est comme si j’avais quelqu’un qui me retenait avec un élastique, qui me disait « tu as envie de te blesser encore ? ! », comme si ma tête se mettait en mode sécurité.

Sentez-vous un engouement pour le para-athlétisme, les parasports à l’approche des Jeux paralympiques de Paris ?

Bien sûr mais le problème n’est pas du côté du public. C’est plutôt culturellement que ça bloque. Et pas que côté parasports, pour d’autres disciplines aussi, pour des sports féminins, ils ne sont pas montrés, pas médiatisés. Ce qui provoque une grande méconnaissance des Jeux paralympiques. Il ne faut pas oublier qu’on a du direct à la télé sur les Jeux paralympiques d’été que depuis 2016. C’est hyper récent. Quand j’ai fait mes meilleurs résultats en 2008 à Tokyo et en 2012 à Londres, on ne voyait que des résumés, du différé. Le sport se vit en direct, les émotions ne sont jamais aussi fortes qu’en live. Là, autant lire les résultats dans un journal. Quand j’ai commencé le para-athlétisme, je pratiquais déjà dans un club depuis cinq ans, mais je n’en avais quasiment pas entendu parler parce qu’il n’y avait que des brèves à la fin du JT de 20 Heures quand les Français faisaient une médaille. Si on n’est pas visibles, on n’existe pas.

La problématique de la médiatisation est donc centrale. On est vraiment en retard en France. En 2012, à Londres, le succès a été incroyable. On aurait pu avoir les Jeux à Paris à ce moment-là, mais on n’était pas prêt : pas de direct, pas de moyens suffisants, un directeur des sports de France TV, Daniel Bilalian, qui se moquait des Jeux paralympiques. Pour lui, ça n’attirait pas les gens. Or cet argument est inexact : le public est demandeur de voir les athlètes français, de connaître leurs histoires, leurs performances. Mais ils sont invisibilisés à la TV. Et maintenant ça se voit sur les réseaux sociaux. Le nombre de followers de champions paralympiques anglais, américains ou brésiliens est hallucinant par rapport au nôtre. Chez nous, il y a encore des biais, des peurs, des tabous. On en parle beaucoup mais on agit peu, on ne résout pas les différentes problématiques.

Espère-t-on quand même un avant et après JO-2024 pour les athlètes paralympiques ?

Au Brésil, ça a pas mal fait bouger les choses. Ils ont deux centres paralympiques, comparables à l’Insep, chez eux. Le pays est immense bien sûr mais nous, on a à peu près une dizaine d’athlètes paralympiques tous sports confondus à l’Insep et c’est tout. Les Brésiliens ont mis des moyens énormes, et cette année aux mondiaux de para-athlétisme, ils terminent 2e derrière la Chine, mais devant les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Ces résultats se sont construits autour des Jeux paralympiques de Rio. En France, on est très très loin d’en faire suffisamment : les moyens pour les athlètes, pour les staffs pour avoir des résultats aux Jeux en France, sont dérisoires. Je ne parle pas même pas de conditions optimales mais juste de conditions dignes, et dans la réalité on est vraiment loin. En revanche, on peut construire là-dessus pour l’après-2024. Aux Jeux, je ne sais pas quels seront nos résultats mais j’espère que ça va amener une vraie prise de conscience. La réalité est que les moyens sont insuffisants.

Les Paralympiques 2024 sont donc vraiment constitutifs pour des milliers de personnes en France, pour celles porteuses d’un handicap mais aussi pour les autres, pour comprendre la vie, accepter la différence, arrêter de catégoriser et de mettre des étiquettes. Je ne comprends pas comment on peut généraliser 12 millions de personnes (le nombre estimé en France de porteur d’un handicap). Je ne vois pas ce qu’ils ont en commun, il y a autant de diversité que dans la population générale. Cette différence de traitement est une des causes de ce manque de reconnaissance.

Croyez-vous en l’élan que pourraient provoquer ces Jeux paralympiques à Paris ?

Oui bien sûr j’y crois totalement. Mais il faut mettre des moyens face à des intentions pour que les choses puissent se faire. La société deviendra-t-elle plus accessible, plus inclusive ? Ça ne se fait pas un an. Mais profiter d’un tel évènement pour proposer un autre projet de société, moderniser les infrastructures pour accéder aux transports, aux hébergements, etc. L’État a mis cette année un milliard d’euros sur la table pour un plan sur l’accessibilité. C’est toujours insuffisant mais ça va dans le bon sens. C’est juste un peu tard.

Au-delà du sport et des performances, il y a en plus un enjeu de santé publique : les personnes en situation de handicap ont plus besoin de faire du sport que le reste de la population. Là, l’effet positif des Jeux à la maison, ce sont les 3.000 clubs sportifs formés spécifiquement à l’accueil des para-athlètes, ils vont devenir « para-accueillants ». C’est une bonne chose apportée par les Jeux. Avec le sport, grande cause nationale depuis l’an dernier, les choses avancent. Et personnellement, j’aime transmettre aux enfants et aux ados pour qu’ils signent dans des clubs de sport, pour leur propre bien-être. Et plus il y a de diversité chez les sportifs et les sportives, plus les jeunes peuvent trouver un modèle auquel s’identifier.

Avez-vous la crainte de concourir devant des stades à moitié remplis ?

C’est une possibilité mais pas une crainte car on a l’habitude en fait. En revanche, ce serait une réelle déception. A Rio, par exemple, il y a eu un engouement populaire à partir de la deuxième semaine. Mais le Brésil au-delà du foot, du volley et a minima du judo, l’intérêt sportif est assez faible parmi le grand public. D’ailleurs, on l’a bien vu avec Renaud Lavillenie qui se fait siffler en finale de la perche alors que ça ne se fait absolument pas en athlétisme. C’était vraiment une méconnaissance de ce sport. A Londres en revanche, c’était plein tout le temps. Dès 10 heures du matin, il y avait 80.000 personnes et pas un siège de libre. L’enjeu pour nous est bien sûr de remplir les stades.