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Face au ras-le-bol, une grève des joueurs est-elle réellement possible ?

Calendriers infernaux : « On n’a jamais été aussi près d’une grève »… Les footballeurs peuvent-ils vraiment débrayer ?

footballPlusieurs joueurs appartenant à de grands clubs européens ont exprimé leur ras-le-bol face au nombre de matchs qui explose ces dernières années. La protestation est en train de prendre une ampleur inédite
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • En marge de la première journée de la Ligue des champions nouvelle formule, qui promet toujours plus de matchs au calendrier, plusieurs joueurs de grands clubs européens ont exprimé leur mécontentement face à un calendrier toujours plus chargé.
  • Le milieu espagnol Rodri, notamment, a estimé qu’une grève des joueurs était « proche » selon lui.
  • Un mouvement de protestation massif est-il possible ? Comment pourrait-il être lancé, et quelle forme pourrait-il prendre ? Ces questions se font de plus en plus urgentes.

Le pauvre Rodri a semble-t-il eu des mots prémonitoires, la semaine dernière, quand il s’est fâché contre le calendrier toujours plus démentiel imposé aux joueurs chaque saison. Alors que le milieu de terrain de Manchester City alertait contre le danger encouru pour la santé des joueurs, il s’est effondré sur la pelouse lors du choc de Premier League face à Arsenal, dimanche, touché au genou. Le diagnostic officiel n’est pas encore tombé, mais la rupture des ligaments croisés ne fait pas beaucoup de doute. Sa saison est très probablement terminée.

Rodri, patron du milieu des Citizens et de la sélection espagnole, avait repris il n’y a pas si longtemps, après être déjà resté sur le flanc pendant plus d’un mois à la suite d’une blessure à une cuisse contractée lors de la finale de l’Euro. Compétition qu’il avait survolée – élu meilleur joueur – mais qui l’avait épuisé, au terme d’une saison à 66 matchs. Celle d’avant, il en avait cumulé 69. C’est trop, beaucoup trop, et sa blessure grave ne va sans doute pas le faire changer d’avis sur la nécessité d’une grève massive des joueurs.

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Le jouer de Manchester City n’est pas le seul à le penser. Et, après son coup de gueule en conférence de presse, il a été rejoint par des joueurs internationaux de grands clubs européens, comme Jules Koundé (Barça), Alisson Becker (Liverpool), Marquinhos (PSG) ou Dani Carjaval (Real Madrid). Son coach en personne a apporté son écot, « convaincu que si quelque chose doit changer, cela doit venir des joueurs ». « Ils sont les seuls à pouvoir changer quelque chose dans l’organisation, à pouvoir s’exprimer, a ainsi estimé vendredi Pep Guardiola. Le business peut se passer des entraîneurs, des directeurs sportifs, des médias, des propriétaires, mais sans les joueurs, on ne peut pas jouer. Les seuls qui ont le pouvoir de le faire, ce sont eux. »

Une grève, vraiment ?

Une grève, donc. Mais comment cela pourrait-il fonctionner ? Une chose est sûre, en théorie, rien n’empêche les joueurs de franchir le pas. « Les footballeurs professionnels, comme tous les sportifs professionnels en France, sont des salariés comme les autres et bénéficient exactement des mêmes droits, explique François Glevarec, avocat spécialisé en droit du sport. Le droit de grève est inscrit dans la Constitution, il est reconnu et protégé, et rien ne permet à une instance sportive ou à un club de s’y opposer. » Même chose dans les pays membres de l’Union européenne.

Mais le football n’est pas un milieu professionnel comme les autres, et si la majorité des joueurs sont syndiqués, c’est davantage dans une optique de support logistique que d’appartenance à un collectif de défense de leurs droits et conditions de travail. Dans l’histoire, les grèves se comptent sur les doigts d’une main – la seule mémorable en France date de 1972.

« La bulle a déjà explosé »

« Il y a une problématique d’image vis-à-vis du grand public. Que des footballeurs qui gagnent pour certains des millions d’euros se mettent en grève, ça peut choquer une partie de l’opinion, avance François Glevarec. Protester parce qu’on joue trop, cela peut aussi être perçu comme un aveu de faiblesse vis-à-vis de son entraîneur ou de ses coéquipiers, alors que la concurrence est forte. Et puis ça peut poser problème au moment de négocier une prolongation de contrat. »

Ce hiatus entre la théorie et la pratique, David Terrier le connaît bien. Vice-président de l’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP) et patron de la branche Europe de la Fifpro, le syndicat mondial qui représente plus de 65.000 joueurs, il fait partie de ceux qui alertent depuis de nombreuses années sur la fuite en avant des instances sur cette question du calendrier, et du danger qu’elle représente pour les joueurs. Cette saison pourrait marquer une bascule.

« Ça bouge, la parole se libère et c’est un vrai changement positif. Ça fait longtemps que les top players nous disent que les calendriers deviennent très compliqués, qu’ils sont plus souvent blessés et qu’ils sont très agacés de ne pas être entendus. Là, ils le disent publiquement. Et ça ne concerne pas uniquement la charge de travail et leur santé, ils ont conscience que c'est toute l'industrie du football qui est en danger. Il y a trop de compétitions, trop de matchs, l’attractivité est trop diluée. On dit que la bulle va exploser, mais pour moi, elle a déjà explosé. » »

David Terrier, pour « 20 Minutes »

Après le passage de l’Euro à 24, de la Coupe du monde à 48 et de la Ligue des champions à 36, le coup de grâce a été porté par le relooking de la Coupe du monde des clubs, dont la première version à 32 équipes, pendant un mois aux États-Unis, aura lieu cet été (15 juin-13 juillet). Pour l’argent ? Meuuuh non, pour ouvrir le football aux petites nations et à leurs clubs, bien sûr.

Cette compétition additionnelle n’est pas sans poser de problème. En France par exemple, la convention collective indique qu’un joueur doit avoir trois semaines de repos entre deux saisons. Si le PSG atteint la finale, que ses joueurs prennent trois semaines de repos puis trois autres pour préparer la nouvelle saison, cela voudrait dire qu’ils ne reviendraient qu’à partir de fin août. Sauf qu’entre-temps, il y aurait déjà eu trois ou quatre journées de Ligue 1 disputées. Les joueurs, les clubs, la qualité du spectacle proposé, tout le monde semble perdant dans cette histoire.

L’UEFA ouverte au dialogue contrairement à la Fifa

S’il a déjà réfléchi aux différentes formes que pourrait prendre une grève (« rester quinze minutes dans les vestiaires avant le match, rester assis au moment du coup d’envoi, carrément boycotter une compétition, si possible avec le soutien des entraîneurs, des fans »), David Terrier ne rêve pas non plus du grand soir chaque matin en se rasant.

« On n’a jamais été aussi proche, on n’a jamais eu autant de joueurs qui non seulement nous sollicitent mais nous poussent. Après, dans le fond, la grève, je ne la souhaite pas, et les joueurs non plus. Ce serait un échec d’en arriver là, estime-t-il. Les joueurs veulent être écoutés, que les instances entendent que tout ça ne tient plus, ne fonctionne plus, et montrent leur volonté de trouver des solutions pour le bien de tout le monde. Ce que veulent les joueurs, et nous aussi, c’est se mettre autour de la table et discuter, ensemble. Ce n’est pas le but, mais si ça n’est pas possible, j’espère qu’on arrivera à aller jusqu’à la grève. »

Si l’UEFA semble plutôt ouverte au dialogue, la Fifa et son grand manitou Gianni Infantino continuent d’ignorer ces mises en garde. Ce dialogue de sourds est résumé par Javier Tebas, qui peut se montrer très clairvoyant quand il n’a pas décidé de se farcir un rival, au hasard le PSG. « La Fifa vous consulte sur le calendrier, vous lui dites que vous n’êtes pas d’accord et elle fait ce qu’elle veut », a lâché le patron du foot espagnol lors du Forum de l’Europe, lundi matin.

Bientôt 80 matchs par saison ?

Pourtant, le constat est là, étayé par un rapport de 60 pages récemment publié par la Fifpro et intitulé « Performance, récupération et santé des joueurs ». Cette étude comprend une multitude de chiffres plus effrayants les uns que les autres sur les temps de jeu ou les blessures, des citations fortes de joueurs qui expriment un certain ras-le-bol – comme Raphaël Varane, qui vient d’ailleurs d’annoncer sa retraite à 31 ans, ce mardi – et des projections sur les conséquences des calendriers des prochaines saisons.

Par exemple, s’il continue sur le même pourcentage de matchs disputés dans une saison, Phil Foden pourrait passer la barre des 80 rencontres en 2025-2026. Insensé, évidemment. Le mal est déjà fait, quand on voit le nombre de minutes jouées à leur âge par Kylian Mbappé, Jude Bellingham, Pedri ou Florian Wirtz par rapport aux meilleurs joueurs des générations précédentes.

Le nombre de minutes jouées avant 25 ans par quelques-uns des meilleurs joueurs français à travers différentes époques.
Le nombre de minutes jouées avant 25 ans par quelques-uns des meilleurs joueurs français à travers différentes époques.  - Fifpro

Cette grève qui couve depuis quelques années éclatera peut-être un jour. Les syndicats seront là pour appuyer le mouvement. « Nous avons toujours dit que nous irons aussi loin que les joueurs, qui sont nos affiliés, le veulent », a déclaré Maheta Molango, directeur général de l’Association des footballeurs professionnels (PFA) en Angleterre, lors du tout récent sommet mondial du football. En attendant, un groupement de syndicats et de ligues européennes (Bundesliga, Liga, Serie A et Premier League, en attendant de savoir si la LFP souhaite se joindre au mouvement) vont déposer plainte contre la Fifa devant la Commission européenne, le 14 octobre.

Son but est de faire reconnaître que la Coupe du monde des clubs de la Fifa influe de manière non équitable sur les championnats nationaux. « On est sur du droit pur, le respect des règles de la concurrence, comme dans toute industrie commerciale, explique David Terrier. Ils veulent parler du football uniquement comme d’un business, alors on va sur le même terrain qu’eux. »