Enquête du Sénat, CVC et droits TV… L’empilement des dossiers fait trembler le foot français
Ballon rond•Une mission d’information va devoir faire toute la lumière sur l’accord qui lie la LFP au fonds d’investissement CVC alors que les négociations pour les droits TV 2024-2029 battent leur pleinAymeric Le Gall
L'essentiel
- La Ligue de football professionnel a conclu un accord avec le fonds d’investissement CVC, qui a apporté 1,5 milliard d’euros au football français contre 13,04 % des revenus de la société commerciale de la LFP. Mais des doutes apparaissent sur les bénéfices réels de cet accord.
- Le président de la LFP Vincent Labrune aurait promis des « choses formidables » et convaincu les présidents de voter pour l’accord, en touchant lui-même trois millions d’euros de bonus dans l’opération. Son discours sur l’augmentation conséquente des droits TV grâce à CVC est remis en doute par des experts.
- Le Sénat a ouvert une mission d’information pour examiner ce montage financier, les engagements pris et les résultats, s’interrogeant notamment sur les compétences réelles apportées par CVC et sur la gouvernance de la société commerciale.
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Avec l’envol de Kylian Mbappé la saison prochaine, sa dernière figure de proue après les départs de Lionel Messi et Neymar l’été dernier, le championnat de France et la LFP voient sans doute une partie de leurs ambitions financières partir en fumée. Au pire moment, alors que la Ligue, à travers sa nouvelle société commerciale, est en pleines négociations de gré à gré avec les diffuseurs au sujet des droits TV pour la période 2024-2029.
Si un joueur ne fait à lui tout seul la valeur de son championnat, il serait bien naïf de croire que le départ de « Bondy The Kid » n’aura aucun impact sur les négos en cours, notamment celles portant sur la vente des droits TV à l’international, domaine dans lequel la LFP a placé de grosses ambitions. L’heure est donc à l’inquiétude, alors que les clubs français voient arriver à vitesse grand V la première échéance du versement à CVC. Le fonds d’investissement a donné 1,5 milliard d’euros au football français en échange de 13 % de l’ensemble des revenus générés par la société commerciale.
Cet accord, qui date d’avril 2022, est au centre d’une série d’ennuis venue percuter la Ligue ces dernières semaines. Fin janvier, le Sénat annonçait la mise en place d’une mission d’information sur la création de la société commerciale de la LFP et le deal avec CVC. Quelques jours plus tard, le Parquet national financier ébruitait l’analyse en cours d’une plainte déposée en novembre par « AC ! Anticorruption ». L’association, contactée par nos soins mais qui n’a pas souhaité s’étendre sur le sujet, dénonce un possible détournement de fonds publics à la suite de la création de cette fameuse société commerciale.
A ce climat déjà bien anxiogène s’ajoute la plainte du Havre et de son président Jean-Michel Roussier, qui remet en cause la répartition du magot, contre la LFP, ainsi que la sortie du brûlot de Christophe Bouchet, Main basse sur l’argent du foot français, fustigeant le « casse du siècle » de CVC. Cet empilement de dossiers ne manque pas d’agacer la LFP, où l’ambiance semble pour le moins tendue dernièrement. Un de ses membres s’interroge notamment sur le timing d’une campagne de communication menée « comme par hasard dans le contexte de négociations des droits TV, pour nuire à la Ligue ».
Des droits TV revus à la hausse, vraiment ?
Il faut dire que Vincent Labrune joue gros dans ce dossier. Critiqué de toutes parts pour avoir vendu l’âme du football français à un fonds d’investissement contre l’apport sonnant et trébuchant d’une montagne d’argent frais (avec l’aval de tous les présidents de clubs, de la FFF et du gouvernement français), alors que certains clubs étaient au bord de la faillite après la crise du Covid, l’arrêt des championnats et le fiasco Mediapro, celui-ci rêve de faire taire tout ce beau monde en décrochant de juteux droits TV.
Ce serait alors pour lui la preuve irréfutable du savoir-faire de CVC, spécialisé dans les investissements dans le domaine sportif (Tournoi des Six Nations, Liga, Formule 1 jusqu’en 2016). « Une fable », selon Christophe Bouchet, devenu ennemi n°1 de la Ligue depuis la sortie de son livre-enquête. « Pire, c’est un mensonge, poursuit l’ancien président de l’OM. Ils n’ont pas plus de compétences dans le football qu’ils n’en ont dans les pâtes parce qu’ils ont racheté Panzani, ni dans les montres parce qu’ils ont racheté Breitling. »
Docteur en Sciences Économiques à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne et directeur de l’IUT de Saint-Malo, Jean-Pascal Gayant ne croit pas non plus dans cette théorie, ni dans celle d’une explosion soudaine des droits TV d’un championnat de France qui s’est déjà rêvé milliardaire par le passé, avant de se réveiller faisant la manche à l’entrée des supermarchés.
« L’argument de Vincent Labrune qui a fait mouche, c’est de dire : ok on va perdre une partie de nos recettes dans le futur, mais ceux-ci vont tellement augmenter que ce sera indolore et qu’à la fin, le football français sera gagnant. Et ça, il est vraiment permis d’en douter. On voit bien que la dynamique des droits TV n’est pas à la hausse. Dans le meilleur des cas, ça stagne. Donc, non, ce n’est pas un deal qui va nous permettre d’avoir plus d’argent demain, ça risque même d’être le contraire. Certes les droits internationaux pourraient être plus élevés, mais nous faire croire qu’ils vont atteindre 200 millions l’année où Mbappé va partir, un an après les départs de Messi et Neymar, ce n’est pas raisonnable. » »
Le Sénat se penche sur le deal LFP-CVC
La Ligue a-t-elle fait une affaire en s’associant à CVC et permis, comme l’annonçait son président au lendemain de la signature du deal, de sauver le football français ? Ce sera tout le travail de la mission d’information du Sénat. Interrogé par 20 Minutes, Laurent Lafon, le président de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport en charge du dossier, revient sur les raisons qui ont poussé le Sénat à investiguer. « On avait déjà posé un certain nombre de questions à Vincent Labrune, auxquelles on n’avait pas forcément eu de réponse », dit-il en préambule, en référence aux échanges particulièrement tendus lors de l’audition du président de la LFP devant les Sénateurs en décembre 2021.
« Il nous a paru intéressant de nous pencher sur le montage qui a été mis en place autour de cette société commerciale, les enjeux, les engagements financiers qui ont été pris, et les résultats. Quel est l’apport de CVC, à la fois sur le plan financier mais aussi sur le plan technique, commercial, juridique ? Est-ce qu’une plus-value a été apportée, notamment dans le cadre des négociations sur la vente des droits TV ? Comment fonctionne la gouvernance de la société commerciale ? C’est ce type de questions qu’on se pose et qu’on va vérifier lors de cette mission, qui se dote des pouvoirs d’une commission d’enquête », précise Laurent Lafon.
Du côté de la LFP, on se dit très tranquille et prêt à « apporter des éléments très précis au Sénat et au Parquet national financier ». « Il est normal que le Sénat s’intéresse au sujet dans le cadre de ses attributions pour comprendre comment la loi a été appliquée. Ce sont en effet ces travaux qui ont permis de créer le cadre de la constitution de la société commerciale et de l’investissement de CVC. Ce processus a été mené de façon très rigoureuse et transparente avec le soutien de la fédération et du gouvernement », précise-t-on à la Ligue.
En off, les sons de cloches sont un peu différents. « Certains présidents commencent à douter du bien-fondé de ce deal avec CVC », nous glisse une source proche des négociations. Des clubs qui, rappelons-le, ont voté à l’unanimité pour l’entrée de CVC en échange du milliard et demi d’euros. Il se murmure pourtant qu’ils n’étaient pas forcément au courant de toutes les clauses du deal, notamment le volet sur le rattrapage financier de CVC qui, après avoir accepté de ne toucher aucun revenu jusqu’à la fin de la saison 2023-2024, va réclamer à l’automne prochain, en plus de ses 13 %, les sommes correspondants à la période 2022-2024, soit un peu plus de 100 millions d’euros.
« Le réveil risque d’être brutal, prévient un acteur du dossier. A l’époque, j’avais mis en garde certains présidents sur ce rattrapage financier qu’ils allaient devoir verser à CVC en 2024 mais ils m’ont tous répondu que je me trompais. Ce qui veut dire qu’ils n’avaient même pas compris ce qu’ils signaient, ou alors qu’on ne leur avait pas tout dit du côté de la LFP. » Un autre membre bien au fait des négociations appuie : « Beaucoup n’ont rien lu. Ils savaient juste que leur bateau coulait et ils ont tous voté pour comme s’ils avaient gagné au loto. »
« Le football français n’a pas beaucoup retenu les leçons du passé »
« Les présidents de clubs ont été moteurs et totalement associés au processus, en toute transparence, et ils ont voté unanimement en faveur de ce projet et de cet investissement, se défend la LFP. L’ensemble des paramètres, incluant le rattrapage de la part des résultats des saisons 2022-2024, ont été revus en détail en novembre 2023 et les clubs ont à nouveau voté en faveur de la transaction à plus de 95 % des voix. Ceux qui parlent de manque de transparence n’étaient pas dans le football professionnel durant toute cette période, ou n’y sont plus, et portent leurs critiques par pur opportunisme. »
Si certains présidents de clubs ont pu douter des bienfaits sur le long terme de cet accord avec CVC, à l’image de Pierre Ferracci (Paris FC), l’heure était à l’unité. Aucun d’entre eux ne voulait se voir reprocher le fait d’avoir fait capoter les négociations et conduit le football français à la banqueroute. « Je crois que le court-termisme l’a emporté, analyse Gayant. Les clubs craignaient pour leur peau et ils ont cédé aux sirènes de l’argent immédiat. Peut-être ont-ils aussi été séduits par le discours de Labrune qui a promis des choses formidables en grand communiquant qu’il est. »
« On aime ou on n’aime pas, mais Labrune sait y faire, concède une source proche du dossier. Tous ceux qui, comme lui, à la Ligue, ont touché de gros bonus, se sont démenés pour convaincre, voire forcer, les présidents de voter pour. Il y a aussi eu un lobbying auprès des politiques pour que la loi passe pour permettre la création de la société commerciale et la venue de CVC. » »
La question du bonus de Vincent Labrune fera d’ailleurs l’objet d’une grande attention de la part des Sénateurs. En percevant trois millions d’euros dans l’affaire, celui-ci fait clairement partie des grands gagnants du deal avec CVC. « On se pose beaucoup de questions. Quand on voit les sommes en jeu, ça interroge. Il a réussi à inscrire dans la loi le dispositif qu’il voulait, de ce point de vue-là on peut dire qu’il a rempli ses objectifs, mais à un moment il faut aussi rendre des comptes », prévient en off un responsable politique.
« On peut se dire de manière parfaitement objective que Vincent Labrune a bien organisé l’accroissement de son patrimoine, sourit Jean-Pascal Gayant. Je ne suis pas sûr en revanche que, pour le football français, on puisse faire un bilan extrêmement positif de cette contribution-là dans les années à venir. On n’a pas beaucoup retenu les leçons du passé. » Quant à l’avenir, dans l’attente de savoir à combien les droits TV seront cédés, il s’écrit pour le moment en pointillé.


















