CAN 2026 : « J’ai honte »… La CAF vient-elle de ruiner à jamais l’image du football africain ?
Crise africaine•En annonçant mardi soir à la surprise générale que le Maroc était finalement vainqueur de la dernière Coupe d'Afrique des nations sur tapis vert, aux dépens du Sénégal, la Confédération africaine de football s’attire un tourbillon de critiquesJérémy Laugier, Aymeric Le Gall
L'essentiel
- La Confédération africaine de football (CAF) a décidé mardi soir, deux mois après la finale de la dernière CAN remportée par le Sénégal, d’attribuer la victoire au Maroc sur tapis vert.
- Cette décision est perçue comme un « non-sens » par de nombreux anciens joueurs africains, qui regrettent que la Coupe d'Afrique des nations se retrouve totalement décrédibilisée par cet épisode.
- Le poids de la Fédération marocaine au sein de la CAF est pointé du doigt par plusieurs observateurs interrogés par 20 Minutes, de même que l’omniprésence de Gianni Infantino et de la Fifa, accusés de « faire la pluie et le beau temps sur le football africain ».
Non content d’être le « Sorcier blanc » du continent africain, Claude Leroy est également très lucide à son sujet. Encore sonné par la décision abracadabrantesque de la Confédération africaine de football (CAF) de donner la victoire sur tapis vert au Maroc, défait à la régulière sur le terrain par le Sénégal en finale de la CAN 2025 le 18 janvier (0-1 après prolongation), celui-ci avait anticipé dès mardi soir que cet épisode allait « faire rire toute la planète football ».
C’est effectivement ce qu’a pu constater à ses dépens l’ancien international sénégalais Modou Sougou, en arrivant au centre de formation d’Amiens où il officie en tant qu’éducateur, ce mercredi matin. « Tout le monde a immédiatement rigolé en me voyant arriver, explique l’ex-attaquant de l’OM. Et je les comprends. Moi-même, sur le coup, Je me suis dit "c’est un poisson d’avril anticipé". Je suis tombé de haut, j’ai halluciné, personne ne pouvait s’attendre à ça. Aujourd’hui, j’ai honte pour le football africain. »
« Un non-sens », une « injustice flagrante »
Sa réaction en dit long sur l’impact de ce qui s’apparente déjà à un fiasco historique. Car ce qui se joue là va bien au-delà du simple cas du Sénégal et du Maroc. En décidant de changer l’identité du vainqueur de la Coupe d'Afrique des nations 2025 deux mois après la finale, c’est bien l’image et la crédibilité du football africain dans son intégralité qui viennent d’être mises à mal par ses propres dirigeants.
« Ça va encore donner du grain à moudre à tous ceux qui critiquent l’organisation du football africain, se désole Jacques Faty, un autre ancien international sénégalais exilé en Turquie. Ça décrédibilise totalement la CAF et ses dirigeants. » A l’arrivée, difficile de dire si quelqu’un ressort vraiment gagnant de ce spectacle affligeant.
Pour l’ex-international centrafricain Kelly Youga, le débat est vite tranché : « Quel est l’intérêt pour le Maroc de récupérer une coupe qu’il n’a pas gagnée ? C’est un non-sens, une injustice flagrante. Les gens retiendront toujours que les Sénégalais l’ont emporté sur le terrain et que cette CAN 2025 leur appartient. Il faut savoir perdre avec dignité et fair-play. D’ailleurs, même les joueurs marocains et leur entraîneur ne réclamaient pas une telle sanction après la finale. »
Un avis partagé par l’ancien défenseur malien Cédric Kanté, qui craint que cet épisode ne marque profondément, et pour très longtemps, les relations entre le Maroc et les autres pays du continent.
« J’ai presque envie de dire que le grand perdant là-dedans, ce sont les Marocains. Ils ont investi énormément dans le football ces dernières années et ce que les gens vont garder de tout ça, c’est qu’on aura assisté à la pire CAN de l’histoire. J’ai peur qu’ils y perdent des plumes et que ça entache encore plus leurs relations avec les autres pays du continent. Peut-être qu’ils s’estiment au-dessus de ça et que ce n’est pas leur problème, mais cette affaire laissera de profondes rancœurs et des traces indélébiles. »
La CAF se tire une balle dans le pied
Si le nouveau vainqueur de la CAN ne sort pas grandi de ce micmac sans nom, que dire alors de la CAF et de ses dirigeants, qui ne jouissaient déjà pas d’une grande cote de popularité depuis l’élection du président Patrice Motsepe ? « A la tête des institutions, on n’a pas des anciens sportifs de haut niveau mais des administrateurs dans des bureaux qui ne comprennent pas les conséquences sportives, peste Kelly Youga. Quel message envoie-t-on aux futures générations en modifiant le résultat d’un tournoi deux mois après ? On est vraiment dans un monde sans foi ni loi, et on ne peut pas accepter ça… »
Dans son sillage, Modou Sougou y voit quant à lui le signe d’une « incompétence totale de la part des personnes qui gèrent le football africain ». « S’il y avait des décisions à prendre, il aurait fallu le faire dans la foulée de la finale, voire ne pas laisser la finale reprendre après la sortie du terrain des Sénégalais, poursuit-il. Mais tu ne peux pas faire comme si de rien n’était, distribuer des médailles, donner la coupe, laisser les joueurs rentrer aux pays pour faire la fête avec leurs supporteurs, puis prendre cette décision deux mois après. »
Reste à savoir quelle mouche a piqué la CAF pour en arriver à un tel degré de folie. Alors que le Sénégal demande que toute la lumière soit faite sur cette affaire par le biais d’une enquête indépendante, certains voient derrière cette décision la main invisible de la puissante Fédération marocaine. « Le Maroc est un modèle, c’est le pays qui investit le plus dans le football en Afrique. Il influence la CAF et il a installé dans le temps des contrats de partenariat avec beaucoup de fédérations africaines », nous glisse en off un dirigeant de football d’une nation africaine.
« Il y a beaucoup de zones d’ombre »
En mettant, comme il l’a fait ces dernières années, ses (belles) infrastructures sportives au service de nombreux pays africains dans le besoin, le Maroc estimerait, selon certains, avoir gagné le droit à un petit coup de pouce au sein des instances. C’est le cas d’Abdoulaye Fall, le président de la Fédération sénégalaise de football, très tranchant sur le sujet après la victoire de son équipe en finale. « Le Maroc tient la CAF, il faut se le dire, lançait-il ainsi dans le journal Le Soleil. Les Marocains tiennent tout en main et ils décident de tout. Ils ont les moyens, et beaucoup de pays n’osent pas aller contre leur volonté. Il n’y a pas un pays qui s’est opposé au Maroc comme le Sénégal l’a fait. »
Jacques Faty précise à ce propos : « Je ne veux pas tout mettre sur le dos du Maroc, il y a eu plein de bonnes choses de faites pendant cette CAN, elle a été très bien organisée. Mais il faut bien admettre aussi qu’il y a beaucoup de zones d’ombre qui nous poussent à nous interroger sur les intentions réelles de certaines personnes à la CAF et dans le football africain ». A commencer par son président Patrice Motsepe, un proche de Gianni Infantino, qui n’a jamais caché qu’une victoire finale des Lions de l’Atlas n’aurait pas été pour lui déplaire. Président fantoche installé là par le boss de la Fifa pour suivre à la lettre les directives de l’instance internationale, Motsepe est du genre à suivre la voix de son maître.
Pour avoir lui-même expérimenté l’exercice de la gouvernance du foot africain au sein de la Fédération malienne de football, Cédric Kanté ne se fait aucune illusion quant à la véritable identité du big boss de la CAF. « C’est Infantino, il ne s’en cache même pas, assume-t-il. Il est omniprésent, pour ne pas dire omnipotent, en Afrique. Il est chez lui, il a tous les soutiens dont il a besoin pour se maintenir au pouvoir et tenir toutes les fédérations africaines. Il y a un manque d’indépendance de cette confédération africaine qui est alarmant. Et cette décision de mardi vient un peu valider tout ça. »
L’heure du grand ménage à la CAF a-t-elle sonné ?
Elle met surtout en danger une longue tradition d’amitié entre « deux pays frères », dixit Modou Sougou et Jacques Faty. « Malheureusement, ça va encore alimenter la discorde après une finale déjà bien mouvementée, regrette Jacques Faty. Ça rouvre la plaie, c’est triste. Je demande aux supporteurs sénégalais et marocains de ne pas tomber dans le panneau, dans le poison de la division comme durant la CAN. » S’il est impossible de dire ce mercredi ce qu’il adviendra de cette affaire dont on n’est pas près de voir le bout, nos interlocuteurs espèrent tous que ce nouveau fiasco servira au moins d’électrochoc aux gens attachés au football africain.
Afin de faire le ménage dans les instances dans les années à venir. « Les dirigeants ont failli à leur mission, déclame Modou Sougou. S’ils n’ont pas les épaules pour gérer la CAF, ils doivent partir. Mais c’est à l’Afrique de gérer ces questions, ce n’est pas à la Fifa de décider ce qu’il doit se passer maintenant. C’est à nous d’avoir le courage de tirer les conclusions de ce qui vient de se passer. »
Notre dossier sur la CAN 2025Et Jacques Faty d’ajouter : « Il y a plein de gens compétents dans le football africain, d’anciens joueurs qui veulent s’impliquer, qui pourraient donner une autre image de notre continent s’ils parvenaient à prendre les rênes de la CAF. Ça a assez duré, il est temps de faire le ménage et de mettre en poste des gens compétents, responsables, honnêtes et transparents. Il faut travailler ensemble pour espérer des jours meilleurs pour le football africain ». Et ce même si la tâche semble plus ardue que jamais.


















