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Euro espoirs : La compétition perd-elle de son intérêt à cause de la précocité grandissante des jeunes cracks ?
désespoir•L’équipe de France espoirs ne peut pas compter sur ses meilleurs talents à l’Euro U21. C’est aussi le cas d’autres sélections majeures comme l’Angleterre, l’Espagne et le PortugalWilliam Pereira
L'essentiel
- Comme bien souvent, l’équipe de France espoirs peine à aligner ses meilleurs joueurs, alors que les Bleuets s’apprêtent à disputer un match déjà décisif contre la Géorgie en 2e journée de la phase de groupes de l’Euro.
- L’Euro Espoirs perd de son attrait pour les jeunes joueurs de haut niveau, qui préfèrent se concentrer sur leur club ou la sélection, comme l’explique l’ancien sélectionneur Pierre Mankowski : « S’ils ne sont pas titulaires indiscutables en club, ça les prive de vacances, et donc de reprise avec le reste du groupe pro. »
- L’absence de l’Euro espoirs au calendrier officiel, couplé à l’apparition de nouvelles compétitions comme la Ligue des nations et la Coupe du monde des clubs, cause également beaucoup de tort à la catégorie espoirs.
Et si le gouvernement sauvait l’équipe de France espoirs ? On en est encore loin, mais la ministre des sports Marie Barsacq ne ferme aucune porte. « C’est un chantier que l’on peut ouvrir », déclarait-elle à au détour de la proposition de loi visant à réformer le sport professionnel, actuellement débattue au Sénat. Il s’agirait, après tout, de la suite logique de la volonté de la ministre de rendre obligatoire la mise à disposition des joueurs à l’équipe de France olympique pour éviter de revivre le casse-tête des JO 2024 et, pire encore, celui de 2021.
C’est que le mal s’étend bien au-delà des seuls Jeux olympiques. Le sélectionneur de l’équipe de France espoirs, Gérald Baticle, serait bien placé pour en parler. Son onze de départ aligné lors du match nul d’ouverture contre le Portugal (0-0) et celui qu’il alignera contre la Géorgie samedi lors de la 2e journée, sont à des années-lumière de ce qu’il pourrait proposer dans un monde parfait où des Camavinga, Cherki, Zaïre-Emery, Barcola, Doué et Ekitike ne seraient pas ce qu’ils sont, à savoir soit trop grands pour les Bleuets, soit bloqués par leurs clubs (parfois les deux).
Dans le second cas, l’abus de pouvoir des clubs serait facilement évitable si l’Euro Espoirs figurait au calendrier officiel. « Les clubs et les joueurs font un peu ce qu’ils veulent, regrette Pierre Mankowski, sélectionneur des Espoirs entre 2014 et 2016. Ce sont eux qui ont la main sur la venue ou pas de leurs joueurs. Donc souvent, c’est un peu comme ça les arrange. »
La France habituée au casse-tête, pas l’Espagne ni l’Angleterre
La France est habituée au phénomène. C’était déjà pareil du temps de René Girard, sélectionneur entre 2004 et 2008. « Je l’avais vécu au sujet d’un joueur ou deux comme Franck Ribéry, à l’époque récupéré par Raymond Domenech chez les A, se rappelle l’ancien champion de France avec Montpellier. On ne retrouve pas toujours les meilleurs dans ces compétitions parce qu’ils sautent souvent les catégories. » Beaucoup y voyaient déjà un mépris assumé pour une catégorie bâtarde dans un pays où l’excellence en matière de formation permettait aux jeunes de percer tôt, quoique un peu moins qu’à l’âge d’or des « wonderkids ».
La nouveauté, c’est que la France est désormais suivie dans son malheur par les autres nations majeures de l’Euro U21. Les tenants du titre anglais doivent composer sans leur capitaine Jobe Bellingham, Rico Lewis ou le néo-Blues Liam Delap. L’Espagne, traditionnellement très attachée à la catégorie espoirs, a fait une croix sur les Huijsen, Baldé, Cubarsi et, bien évidemment, Lamine Yamal.
Enfin, les Portugais sont privés de la pépite Rodrigo Mora et de Renato Veiga, sans compter les Parisiens Neves et Mendes. Il n’y a pas si longtemps encore, voir des pointures à l’Euro Espoirs ne paraissait pourtant pas si fou. La compétition permettait de révéler des Harry Kane, Bernardo Silva, Asensio, Rodri, Wirtz, Vitinha, etc.
« Le constat c’est qu’il y a à la fois une surcharge dans le calendrier des joueurs et une date qui arrive à une période pas toujours adéquate, ajoute René Girard. La plupart jouent dans des grands clubs et sont sursollicités. » L’arrivée de la Ligue des nations et, maintenant, de la Coupe du monde des clubs n’arrange rien. Désignée cause estivale prioritaire par les équipes participantes, attirées par les 125 millions d’euros de prize money, cette dernière offre en plus aux joueurs un défi sportif d’une autre envergure qu’un retour au bac à sable, l’autre malédiction des catégories espoirs pointée du doigt par René Girard. « Le garçon qui a gouté un peu au-dessus, quand il redescend, ce n’est pas toujours facile de le remettre dans le bain. »
L’Euro Espoirs « n’apporte plus grand-chose » aux joueurs
Bon courage pour les faire passer du Parc des Princes, du Camp Nou ou de n’importe quel autre stade mythique d’Europe au Stadion na Sihoti de Trencin (6.000 places), au fin fond de la Slovaquie. « Quand vous arrivez dans un petit stade qui correspond à un stade de national 2, se remémore Mankowski, avec une piste et une toute petite tribune presque vide, et que le match prend une tournure compliquée sur une pelouse bosselée, vous vous heurtez rapidement à un manque de motivation chez les joueurs. »
Pas de bol, ceux en âge de redescendre en Espoirs et à avoir déjà connu les sommets d’une titularisation régulière en championnat voire en Ligue ces champions sont de plus en plus nombreux. On ne parle plus d’exceptions mais d’équipes entières. Face à Toulouse le 16 mars, Strasbourg (21 ans et 120 jours) a aligné le onze de départ le plus jeune en moyenne en Ligue 1 depuis au moins 1947-48. Et en Ligue des champions, Salzbourg a inscrit cinq de ses onze de départ dans le top 10 des compos les plus jeunes de l’histoire de la compétition (entre 21,5 et 22 ans de moyenne).
« Pour ces joueurs, le tournoi Espoirs ne leur apporte pas grand-chose, soutient Pierre Makowski. S’ils ne sont pas titulaires indiscutables en club, ça les prive de vacances, et donc de reprise avec le reste du groupe pro. Car en faisant un Euro espoirs, leur club va leur laisser des jours de repos et ils arriveront plus tard, ce qui est toujours décevant pour des joueurs qui cherchent à s’imposer. Et à l’inverse, s’il est déjà titulaire et installé dans un bon club, le joueur sera déjà tourné vers l’équipe A. »
Et pourquoi pas réformer les catégories jeunes ?
La catégorie espoirs est-elle condamnée par l’époque ? Sans aller jusqu’à la supprimer, faut-il poser la question d’une réforme liée à l’abaissement de l’âge de la catégorie ? Les U17, et U18 sont encore largement pertinentes - « des catégories très prisées par les fédérations et les joueurs », selon Mankowski - mais un plafond en U20 ne paraîtrait pas délirant. Un bémol tout de même, pour René Girard : « Je ne pense pas qu’il faille supprimer les Espoirs. Certains joueurs auront toujours besoin de plus de temps pour grandir. Il y aura toujours des joueurs à l’éclosion plus tardive qui se révèlent dans les compétitions espoirs et qui étaient passés à travers les mailles du filet jusque-là. » L’intérêt de la compétition repose désormais en grande partie sur leurs épaules.



















