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Benfica - OM : Quand la main de Vata favorisait un improbable rapprochement entre Rocard et Tapie
POLITIQUE•L’élimination de l’OM à cause de la « main du diable » contre Benfica en 1990 a été récupérée par le Premier ministre de l’époque, Michel Rocard, pour se rapprocher de Bernard TapieAdrien Max
L'essentiel
- L’Olympique de Marseille se déplace à Lisbonne pour y affronter le Benfica, ce jeudi soir (21 heures) en quart de finale aller de Ligue Europa.
- Il y a trente-quatre ans, l’OM était privé de la finale de la Coupe des clubs champions par la fameuse main de Vata, devenue depuis « la main du diable ».
- Episode moins connu, le Premier ministre de l’époque, Michel Rocard avait écrit au président de l’OM, Bernard Tapie. Un « coup politique », selon plusieurs témoins de l’époque.
Et si Michel Rocard était le pionnier de l’assistance vidéo dans le football ? Aussi étonnant que ce soit, l'ancien Premier ministre évoquait déjà les contours de ce qu’est aujourd’hui le VAR, dans une lettre vieille de 34 ans : « Des juges arbitres qui, suivant le match sur le bord de terrain et avec un écran de contrôle, auraient le pouvoir de rectifier instantanément une erreur manifeste. »
Un souhait qui résulte de l’élimination de l’Olympique de Marseille par la fameuse « main de Vata », contre Benfica le 18 avril 1990, en demi-finale de la Coupe des clubs champions. Les Marseillais retrouvent Lisbonne ce jeudi soir (21 heures) en match aller des quarts de finale de Ligue Europa, plus de 30 ans après la « main du diable », qui a privé l’OM de sa première finale de C1.
« La passion du foot, ce n’était pas son truc »
Au-delà de la cruelle élimination sportive, cette injustice à l’encontre du club le plus populaire de l’époque avait eu un incroyable écho en France. Au point de voir le Premier Ministre, Michel Rocard, prendre sa plume pour écrire au président de l’Olympique de Marseille, Bernard Tapie : « Je tiens à vous adresser mes remerciements pour la joie et les émotions que votre équipe nous a procuré dans la compétition européenne, le félicite-t-il, avant de pointer du doigt l’arbitrage. J’ajoute que je ne peux manquer de m’interroger sur les conditions de cette élimination qui, comme tous les spectateurs, m’ont perturbé. »
Jean-Paul Huchon, son directeur de cabinet, faisait partie des 120.000 spectateurs présents ce 18 avril au stade de la Luz. Il se souvient parfaitement de la main de Vata. Beaucoup moins de cette lettre envoyée par Michel Rocard à Bernard Tapie. Mais il y reconnaît son Premier ministre. « Cette lettre semble réelle en tout cas, parce que ça ressemble au caractère de Rocard d’essayer de tout rationaliser et donc déjà d’imaginer le VAR, avant qu’il n’existe. Il était très intéressé par le sérieux, l’exactitude et la rigueur. L’émotion, l’emportement de la passion du foot, ce n’était pas son truc, mais il s’intéressait quand même à ça. Comme beaucoup de Français, tout le monde est arbitre », rappelle-t-il.
Michel Rocard avait « bien sûr joué au foot, comme tous les enfants de France », selon son directeur de cabinet, mais il s’intéressait plutôt aux sports individuels, la voile, le planeur ou le ski, voire le tennis, bien que très « maladroit ». Le foot n’était clairement pas sa tasse de thé et cette lettre « correspond peu à sa personnalité ». Mais une telle injustice ne pouvait rester sans voix, et surtout, l’OM bat des records d’audience.
« Cette lettre, c’est un coup de communication »
Un sujet du journal de 13 heures d’Antenne 2 est même consacré à la lettre de Rocard à Tapie. Interrogé sur cette prise de position, un Marseillais trouve « tout à faire normal, qu’un homme politique, de droite ou de gauche, puisse intervenir dans un état pareil », mais un autre s’interroge : « Il doit y voir des intérêts ».
Un soupçon confirmé 34 ans plus tard par Jean-Paul Huchon :
« « Cette lettre, c’est un coup de communication. Je vois bien Guy Carcassonne [décédé en 2013], un de ses communicants, être derrière tout ça. C’est typiquement une idée de communicant, je ne vois pas pourquoi le Premier ministre se serait emmerdé avec tout ça, ça n’a pas beaucoup de sens », estime l’ancien directeur de cabinet. »
Le secrétaire d’Etats aux sports de l’époque, Roger Bambuck, voit aussi dans cette lettre « une manœuvre politique orchestrée par le cabinet de Michel Rocard et pas par le Premier ministre directement ». S’il a été, à l’époque, chargé de prendre au sujet de l’arbitrage « les contacts nécessaires », il confie avoir « échangé avec les instances du football français après ce match pour partager sa réflexion sur cette faute arbitrale, mais ça n’est pas allé plus loin qu’un échange informel sans conséquence concrète quant à la manière d’arbitrer ».
« Tapie, ce n’était pas la tasse de thé de Rocard »
Si Rocard a rajouté manuscritement « cher ami » sur l’en-tête de la lettre, les relations entre le Premier ministre et Bernard Tapie, de plus en plus présent politiquement grâce à Mitterrand, ne relèvent pourtant pas de l’amitié. « Tapie, ce n’était pas la tasse de thé de Rocard. Il était un peu beauf, un peu machiste. C’était des relations entre un député de la majorité et un Premier ministre. Ils s’étaient vus plusieurs fois, Tapie lui avait proposé ses services. Il voulait devenir le vice-président de Rocard quand il serait élu, il était assez original », confie Jean-Paul Huchon, qui a préparé Tapie pour son débat face à Jean-Marie Le Pen l’année précédente, avec Jacques Pilhan, le communicant de Mitterrand.
Rocard, d’origine protestante, aimait les gens calmes, bien élevé. Il était peu sensible aux charmes de Tapie et l’étalement de sa richesse, son côté fantasque. « On ne peut pas dire qu’ils étaient amis, leur intérêt commun était la présidence de la République. Il n’y avait pas d’attirance particulière entre eux, la réaction du Premier ministre allait juste dans le sens de l’opinion publique », avance Marc Fratani, ancien assistant parlementaire et bras droit de Bernard Tapie. Jean-Pierre Bernès, le pendant sportif de Fratani, ne se souvient, lui, « ni des relations entre son président et le Premier ministre, ni de la lettre ».
Tapie précipite la chute de Rocard
La curiosité de François Mitterrand, en revanche, avait été piquée par l’homme d’affaires et président de l’Olympique de Marseille. Il avait même demandé à son Premier ministre, pour qui son animosité était grandissante, d’intégrer Bernard Tapie dans son gouvernement, en 1988. « Ça avait énormément chauffé entre le Président et Rocard, qui refusait catégoriquement de prendre Tapie dans son gouvernement », se souvient Michel Pezet, député des Bouches-du-Rhône en même temps que Tapie, et proche de Michel Rocard.
A partir de 1990 et jusqu’aux élections européennes de 1994, la relation entre Rocard et Tapie va même continuellement se dégrader. « Mitterrand voulait Tapie sur la liste des Européennes, mais Rocard qui avait été poussé à la démission par le Président, a fermement refusé à cause de l’affaire OM/Valenciennes. Tapie n’avait pourtant pas encore été mis en cause et il y avait la présomption d’innocence », rappelle Marc Fratani.
Face à ce refus, le mouvement radical de gauche, la famille politique de Bernard Tapie désormais ministre de la Ville depuis 1993, et allié historique du PS, avait présenté une liste avec le soutien tacite de Mitterrand. Un maintien qui avait conduit à la défaite de Rocard, contraint de démissionner de son poste de premier secrétaire du PS. Et, surtout, de faire une croix sur ses ambitions présidentielles pour les élections de 1995. Evidemment, Bernard Tapie n’a pas pris sa plume pour lui rendre la pareille avec une lettre de soutien. Celle de Rocard restera le symbole d’un éphémère rapprochement entre deux personnes qui n’avaient rien en commun. C'est ça aussi, l'histoire de « la main du diable ».


















