CAN 2024 : L’Afrique du Sud, contre-modèle gagnant de cette Coupe d’Afrique ?
football•Les Bafana Bafana retrouvent le dernier carré 24 ans après, avec une colonne vertébrale uniquement composée de joueurs évoluant au pays – et même pour la majorité dans le même clubNicolas Camus, avec Mamadou-Oury Diallo
L'essentiel
- Les demi-finales de la Coupe d'Afrique des Nations 2024 ont lieu ce mercredi, avec les rencontres entre l’Afrique du Sud et le Nigeria (18 heures), puis entre la Côte d’Ivoire et la République démocratique du Congo (21 heures).
- De retour dans le dernier carré pour la première fois depuis 24 ans, l’équipe d’Afrique du Sud a la particularité d’être composée à 90 % de joueurs évoluant dans le championnat national, et même pour la majorité dans le même club, les Mamelodi Sundowns.
- Un élément important de sa réussite sur cette compétition, et qui s’explique par la bonne santé de la Premier Soccer League, même s’il ne faut pas y voir non plus la solution miracle pour performer.
Cela faisait bien longtemps que les Bafana Bafana n’avait plus fait vibrer au pays. La donne est en train de changer, et les nouvelles générations sud-africaines commencent elles aussi à se dire qu’elles ont droit au bonheur avec la sélection nationale, qualifiée pour les demi-finales de la CAN pour la première fois depuis 24 ans. Lundi, le TimesLIVE, deuxième plus grand site d’information local, a lancé un vaste sondage pour savoir si ce parcours contribuait ou non à « raviver l’amour et la foi envers les Bafana ». Pour une grande majorité, la réponse est oui.
Inattendue tombeuse en 8e de finale du Maroc, grand favori de la compétition, l’Afrique du Sud détonne dans cette Coupe d’Afrique par son esprit de corps. Pas la plus talentueuse des équipes, ni la plus créative, elle s’appuie sur une base défensive solide, et un collectif qui se connaît par cœur. C’est là sa singularité : contrairement aux autres nations africaines (hormis l’Egypte), composées de nombreux bi-nationaux qui n’ont jamais vu la couleur d’un terrain de leur pays ou qui en sont partis très jeunes, l’écrasante majorité de ses joueurs évolue dans le championnat local. Ils sont 23 sur 26 dans le groupe emmené par le sélectionneur Hugo Broos en Côte d’Ivoire à ferrailler en Premier Soccer League (PSL), et parmi eux, dix à le faire sous les couleurs d’un même club, les Mamelodi Sundowns.
Forcément, les automatismes sont là. Le gardien Ronwen Williams, héros du quart de finale remporté aux tirs au but face au Cap Vert, n’est pas trop dépaysé en sélection, avec le même quatuor devant lui (Mudau, Kekana, Mvala et Modiba) qu’en club. L’ensemble forme une forteresse quasi imprenable, avec seulement deux buts encaissés dans la compétition. Devant eux, la moitié du milieu et de l’attaque est également siglée Mamelodi Sundowns. « Même si le parcours de l’Afrique du Sud comporte une part de réussite qu’il ne faut pas négliger, le modèle local est mis en valeur dans cette CAN, et ça a un côté rafraîchissant », estime Romain Lantheaume, rédacteur en chef du site Afrik-Foot.
Mamelodi n’est pas n’importe quel club en Afrique. Au sein de la PSL, il fait figure de nouvelle grande puissance, en relais des historiques Kaiser Chiefs et Orlando Pirates. Le club basé dans un des plus grands townships de Pretoria, la capitale administrative du pays, a été sacré à 13 reprises depuis le lancement de la structure actuelle du championnat en 1996, dont huit fois sur les 10 dernières années. Il vient également de remporter la toute première African Football League, cette Ligue réservée à l’élite du continent voulue par la CAF, après avoir gagné la Ligue des champions en 2016. L’œuvre de son propriétaire, le riche et influent Patrice Motsepe, beau-frère du président Cyril Ramaphosa, patron de la CAF depuis 2021, à la tête d’une fortune estimée par Forbes à 2,6 milliards de dollars grâce à des investissements fructueux dans le secteur minier à la fin des années 1990.
Question de talent
L’aspect économique est l’un des facteurs qui font que les meilleurs joueurs sud-africains ne sont pas pressés d’aller voir ailleurs. « La PSL est une ligue très lucrative sur le plan continental, avec un très gros contrat de diffusion TV signé avec DStv en 2020, note Gustav Venter, historien du football sud-africain. De nombreux revenus sont injectés dans la ligue, et en fin de compte, les joueurs bénéficient de salaires assez élevés. Un joueur pro peut donc évoluer pour l’une des meilleures équipes d’Afrique du Sud et mener une belle vie tout en étant proche de sa famille. » Dans ces conditions, peu sont candidats pour aller se frotter à une autre culture et un autre climat quelque part dans un championnat européen de seconde zone.
Le sélectionneur Hugo Broos a su tirer profit de cette situation pour relancer les Bafana Bafana. Mais il serait simple de croire à la solution miracle. Historiquement, l’Afrique du Sud a obtenu ses meilleurs résultats (victoire en 1996, finaliste en 2000) avec un effectif venu d’horizons variés. Des joueurs comme Lucas Radebe, Benny McCarthy, Steven Pienaar ou Quinton Fortune ont tous porté la sélection à leur époque, tout en ayant fait leur trou en Europe. Une des raisons de la sédentarité des joueurs actuels est moins reluisante que l’attrait du collectif et d’un salaire correct : le manque de talent. Gustav Venter développe :
« Il ne s’agit pas uniquement d’un choix volontaire, c’est aussi une question de demande de la part de l’Europe. Depuis le milieu des années 90, l’hyper-professionnalisation du jeu en Europe a créé un fossé de plus en plus grand pour le championnat sud-africain. Il y a aujourd’hui moins de joueurs sud-africains capables de réaliser une carrière au plus haut niveau. » »
Cinglant constat. Mais il est vrai qu’en dehors de Lyle Foster (Burnley) et Lebo Mothiba (Strasbourg) – et encore… – difficile comme ça de citer le nom d’un joueur marquant dans le foot actuel. D’où, peut-être, le plan de jeu minimaliste dessiné par Hugo Broos pour s’attaquer au continent. Car si le Belge, vainqueur de la CAN avec le Cameroun en 2017, s’appuie sur la colonne vertébrale des Mamelodi Sundowns, il n’en a pas adopté le style. « Mamelodi est réputée pour être une équipe joueuse, une des meilleures du continent en termes de qualité de jeu. Ils avaient 60 % de possession en moyenne durant l’African Football League, explique Romain Lantheaume. L’Afrique du Sud, elle, propose un football assez restrictif, avec beaucoup de pressing et du jeu direct. Les deux philosophies sont opposées. »
NOTRE DOSSIER SUR LA CANA lire la presse locale, ce n’est pas le grand amour entre Broos et le coach du champion de PSL, Rulani Mokwena. En début de compétition, alors qu’il était critiqué, le Belge avait qualifié son homologue de « Mourinho local ». « Il a remporté beaucoup de trophées, il se fait passer pour Dieu et tout le monde écoute ce qu’il dit », avait-il lâché. Heureusement que l’esprit de corps est surtout vital sur le terrain.


















