Attribution du Mondial 2022 : Comment Platini a essayé d'accéder à Macron pour se sortir d'affaire

FOOT Les écoutes téléphoniques sur le téléphone de Michel Platini révèlent que celui-ci a essayé de forcer la main du président de la République pour qu'il l'aide à se sortir de ses affaires judiciaires

Aymeric Le Gall
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Platini a été mis sur écoutes par le Parquet national financier dans le cadre de l'enquête sur l'attribution du Mondial au Qatar.
Platini a été mis sur écoutes par le Parquet national financier dans le cadre de l'enquête sur l'attribution du Mondial au Qatar. — Zakaria ABDELKAFI / AFP

Conception bien étrange de la justice que celle de Michel Platini. Empêtré dans l’affaire de l'attribution de la Coupe du monde au Qatar alors qu’il était président de l’UEFA, l’ancien n°10 des Bleus, sous le coup d’une enquête préliminaire pour « corruption » menée par le Parquet national financier (PNF), a mené un intense travail de lobbying auprès d’Emmanuel Macron entre 2017 et 2019, via son ami Jacques Vendroux, le très influent journaliste sportif proche du président de la République.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les écoutes téléphoniques ordonnées par le PNF sur le téléphone de Michel Platini, et révélées par Mediapart mardi, sont très instructives. Elles mettent en effet en lumière la manière dont celui-ci a voulu accéder à Emmanuel Macron pour tenter d’influencer le cours des enquêtes judiciaires qui le visent en Suisse et en France. Quitte, s’il le faut, à utiliser le chantage et brandir la menace de l’exil si le président - garant de l’indépendance de la justice, rappelons-le - refusait d’intercéder en sa faveur.



Platini cherche l’oreille attentive de l’Elysée

En décembre 2017, alors qu’il est interrogé par la justice sous le statut de témoin assisté dans le cadre du « paiement différé » de 1,8 million d’euros consenti en sa faveur par Sepp Blatter (affaire instruite à Berne par le parquet fédéral suisse et qui mettra fin à sa carrière à l’UEFA), Michel Platini s’inquiète. Il prend alors contact avec Michel Debaq, un haut magistrat proche d’Emmanuel Macron, via une connaissance commune (Jean-Pierre Chanal, à l’époque directeur général adjoint des services de Jean-Claude Gaudin à la mairie de Marseille) pour voir ce qu’il est possible de faire pour lui auprès du président de la République.

Après cette première rencontre avec Michel Debaq, Michel Platini semble rassuré. Dans le débrief téléphonique qu’il fait de son entretien avec le haut magistrat, il lâche à Chanal : « J’ai vu un peu notre ami Michel [Debacq]. On va contre-attaquer. Bon, s’il trouve le moyen que Berne décide de me lâcher les calbutes et qu’il clôt l’affaire, mais c’est pas facile. (…) Donc mon seul rendez-vous, c’est avec le président de la République début janvier pour qu’éventuellement, il m’aide à faire quelque chose. ».

« C’est un mec qui peut faire passer des messages […] à l’Élysée avant que tu y ailles […]. Il a vraiment ce qu’il faut comme entrées là-bas ! », lui confirme Jean-Pierre Chanal. En prévision de son entretien avec Macron, Platini se tourne alors vers son ami, le journaliste Jacques Vendroux, qui connaît bien le président de la République. Au téléphone, l’ancien directeur des sports de Radio France le rassure sur la manière dont les choses vont se passer avec Macron.

Jacques Vendroux rassure Michel Platini

« Tu vas voir, ça va être très simple. Il va te dire : " Voilà, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Vous représentez le patrimoine de la France ", etc. . Je ne suis pas inquiet du tout ». Au bout du fil, Platini indique alors qu’il aimerait remettre au président « la lettre » sur ses problèmes judiciaires. Car entre-temps, le PNF a fait perquisitionner les domiciles de Michel Platini, qui est alors auditionné dans la foulée.

La rencontre a finalement lieu le 8 mars 2018 à l’Elysée. Et si jusque-là le palais avait démenti que la situation judiciaire de Platini avait été abordée, face aux écoutes de Mediapart, l’Elysée rétropédale et admet qu’un « document synthétisant la situation judiciaire de M. Platini a été remis au conseiller chargé des sports du président » après la rencontre.

Temporairement blanchi dans l’affaire du paiement différé avant d'être renvoyé devant le tribunal, Platini reçoit alors le soutien public de Macron dans l’émission Téléfoot. Ce dernier se « félicite » de la décision de la justice suisse et « souhaite que Michel Platini reprenne toute sa place » dans le football. Et ce alors qu’il est toujours sous enquête de la justice française et suspendu pour quatre ans par la FIFA.

Platini et la menace de l’exil s’il n’est pas blanchi

Plus tard, en juin 2019, alors qu’il est convoqué au siège de la police judiciaire à Nanterre pour un interrogatoire par les policiers de l’office anticorruption (OCLCIFF) pour parler du fameux déjeuner de 2010 à l’Elysée avec Sarkozy et l’émir du Qatar, Platini apprend son placement en garde à vue.

Furieux contre le « connard » (l’un des deux procureurs du PNF en charge de l’enquête à l’époque) qui l'a placé en GAV, et alors qu’il vient d’apprendre la perquisition du domicile de son fils Laurent, Platoche demande par téléphone à son conseiller en communication d’écrire « un petit courrier » à l’adresse de Cyril Mourin, le conseiller sport du président Macron. « Un truc disant qu’on commence à en avoir plein le cul (…) Et je lui mettrai le couteau sous la gorge [à Emmanuel Macron], je lui dirai : "Ou ça se passe comme ça, ou on me blanchit complètement, ou je me casse, au revoir et c’est fini. Écoutez-moi bien, vous m’avez tué." »

Emmanuel Macron et Jacques Vendroux lors d'un match du Variété club de France, le 14 octobre 2021.
Emmanuel Macron et Jacques Vendroux lors d'un match du Variété club de France, le 14 octobre 2021. - Ludovic MARIN / AFP

Là encore, Jacques Vendroux entre en scène. Le très influent journaliste, qui vient de décrocher une interview exclusive du président pour France Info, promet à Platini « de le choper [Macron] en tête à tête » pour éviter les « langues de putes ». « Donc, je vais essayer de lui parler de toi », ajoute-t-il. L'actuel éditorialiste d’Europe 1 ne parvient finalement pas à ses fins et explique à Platini avoir « simplement dit à Mourin », le conseiller sport du président, « Putain là c’est chaud ce que vous avez fait à Michel. La garde à vue, etc. Il le prend pas très bien. Même très mal ».

Le joli message de soutien de Macron à Platoche

Interrogé par Mediapart, l’Elysée affirme que Macron « n’a pas été informé de cet échange entre son conseiller et Jacques Vendroux ». Si Platini n’a finalement jamais pu parler directement de ses problèmes au président, il a tout de même reçu quelques mois plus tard un joli message de soutien de la part de Macron, le 7 novembre 2019, sur les ondes de RTL.

« Cher Michel, cher Platoche (…) Je sais que les dernières années ont été dures, que les blessures ont parfois été profondes, que le sentiment d’injustice aussi est là. Et au fond, j’avais un message, c’est ce message d’admirateur, ce message de remerciement, et ce message qui consiste à vous dire, vous avez encore plein de choses à apporter au football français et aux jeunes Français. […] Donc bravo, merci et revenez, ça me ferait plaisir. »

A ce jour, alors que le PNF poursuit son enquête sur l’attribution du Mondial 2022, Michel Platini n’a plus été invité à répondre aux questions des nouveaux juges d’instruction Marc Sommerer et Virginie Tilmont. En novembre dernier, en revanche, l’ancienne gloire de la Juve a été renvoyé devant la justice suisse pour « escroquerie » aux côtés de son meilleur ennemi Sepp Blatter.