France-Allemagne : La Mannschaft est-elle si à la ramasse qu'on veut bien le dire ?

FOOTBALL Les Allemands n’ont jamais semblé aussi discrets sur leurs ambitions à l’aube d’entamer une nouvelle compétition internationale

Aymeric Le Gall

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Ici à l'entraînement à l'Allianz Arena, les Allemands avancent vers cet Euro avec très peu de certitudes.
Ici à l'entraînement à l'Allianz Arena, les Allemands avancent vers cet Euro avec très peu de certitudes. — FRANCK FIFE / AFP
  • Après avoir fait trembler le monde en 2014 et raté de peu la qualif' en finale à l’Euro 2016, les Allemands ne semblent plus faire peur à grand monde.
  • Après une élimination dès les phases de poule en Russie il y a trois ans, la Mannschaft n’a jamais réussi à impulser un renouveau.
  • Pourtant, n’exagère-t-on pas un peu leur côté outsider ? On s’est penché sur la question à quelques heures de France-Allemagne.

De notre envoyé spécial à Munich,

Si vous vous demandez comment se porte la Mannschaft, que les Bleus affrontent mardi soir à Munich pour leur entrée en lice dans l’Euro, Antonio Rüdiger a annoncé la couleur dimanche en conférence de presse. Pour le tout récent vainqueur de la Ligue des champions avec Chelsea, « Il faudra savoir être sale et ne pas toujours essayer de s’en sortir avec du beau football. Contre des joueurs comme ceux de l’équipe de France, il faudra aussi envoyer un message… et tôt. »

Cette promesse d’un match à la schlague en dit long sur le regard que porte la Mannschaft sur ses propres forces, ou sur celle de son adversaire, c’est selon. On ne sait pas vous, mais nous, on a un peu de mal à s’habituer à ce discours empreint de prudence, surtout venant d’une équipe qui a l’habitude de débouler dans les compétitions en bombant les pecs. C’est pourtant ce qu’ils répètent à longueur de conférences de presse, à commencer par le sélectionneur Joachim Löw, qui expliquait en début de rassemblement que son équipe ne faisait pas partie des grands favoris, « contrairement à la France ».

Tu bluffes, Martoni ?

Pour Robert Pirès, cette unanimité sent l’esbroufe à trois kilomètres. « Attention, quand votre adversaire commence à tenir ce genre de discours, c’est aussi pour vous mettre dans un certain confort, prévient le champion d’Europe en 2000. Les Allemands on les connaît, ils n’ont qu’une envie c’est de nous battre et ils ne vont pas se laisser faire. Oui, ils ont quelques soucis, oui ils sont en pleine reconstruction, mais quand ils parlent comme ça c’est aussi pour évacuer une certaine pression et la mettre sur l’équipe de France. Je me méfie de leur discours. »

A l’inverse, Patrick Guillou aurait plutôt tendance à réfuter la théorie du grand bluff. « Ce n’est plus la même Allemagne qu’il y a quelques années, prévient le consultant beIN Sport pour la Bundesliga. On le sent bien dans le discours des joueurs, ce n’est plus du tout la même tonalité que par le passé, « on va en finale, on va être champion ». Et c’est pareil dans l’opinion publique, on est beaucoup plus mesuré cette année. »

Pour nous, l’opinion publique allemande s’est résumée à quelques badauds croisés à notre sortie de l’aéroport lundi après-midi, mais ça nous a suffi pour nous faire une idée de l’ambiance générale à Munich. « Deutsche Mannschaft ? Kaput, katastrophen », a-t-on vaguement compris dans la bouche d’Ahmed, un commerçant d’origine turque arrivé en Bavière il y a 50 ans. « Vous allez nous botter le cul, lâche, sans détour, Klauss, en écrasant sa clope avant de foncer prendre son avion. De toute façon ici les gens ne sont pas très excités par l’Euro, même si on joue à domicile. Il faut dire que ça fait trois ans qu’on s’endort en regardant jouer la sélection et on ne croit pas beaucoup en nos chances cet été. »

Ça déprime sec à Munich

Si Klauss donne l’impression de vouloir s’ouvrir les veines à la moindre évocation de sa sélection, c’est que celle-ci n’a pas fait grand-chose pour faire oublier l’humiliation subie en Russie en 2018 avec une élimination à peine croyable dès les phases de poule. Joachim Löw a bien tenté de piquer son groupe au taser en éjectant les vieilles carlingues de Müller, Hummels et Boateng par-dessus bord, mais le renouvellement de génération n’a guère été une franche réussite. Au point d’obliger le sélectionneur à ravaler sa fierté et rappeler l’attaquant du Bayern et le défenseur de Dortmund dans le groupe pour l’Euro.

Neuer se souviendra longtemps de cette peignée 6-0 reçue face aux Espagnols en Ligue des nations.
Neuer se souviendra longtemps de cette peignée 6-0 reçue face aux Espagnols en Ligue des nations. - CRISTINA QUICLER / AFP

« Le foot allemand a traversé trois années très, très compliquées, constate Patrick Guillou. Ils se sont qualifiés pour l’Euro, ok, mais il faut voir comment ça jouait… C’était un jeu stéréotypé, pas très chiadé ni efficace, c’est vraiment pas folichon à regarder. Et derrière, c’était la cata. » L’ancien défenseur de Fribourg fait certainement allusion à la rouste ultime (6-0) subie en Ligue des Nations contre une Roja pourtant pas au meilleur de sa forme non plus. Une défaite « qui reste en travers de beaucoup de gorges en Allemagne », ajoute-t-il. Et on en parle de cette défaite contre l’immense Macédoine du Nord (no offense) en qualif' pour le Mondial 2022 ? « Non, on n’en parle plus jamais ! », lâche Klauss avant de prendre la tangente pour de bon.

Deschamps reste méfiant

Il n’existerait donc aucun motif d’espoir. La der’ de Joachim Löw peut-être, qui pourrait pousser les joueurs à offrir une sortie convenable à celui qui les a menés sur le toit du monde en 2014 ? « Pour moi c’est à double tranchant, réfléchit Ethan, un étudiant en journalisme suisse, fan de la Mannschaft depuis tout gosse. Les cadres du groupe vont vouloir bien faire, mais en même temps on ne peut pas exclure le danger d’une certaine décompression, même inconsciente, en se disant bon, c’est sa dernière, on sait qu’il part et on mise sur 2022 avec Hansi Flick. »

Finalement, il n’y a que les Français pour croire un tant soit peu que la Mannschaft en a encore sous le capot. « Ils sont peut-être dans une phase de reconstruction, mais on parle quand même de très grands joueurs qui évoluent tous dans des grands clubs européens, ils ont l’expérience de ce genre de match. On s’attend à une rencontre très difficile mardi, qui plus est à domicile devant leur public », essayait ainsi de tempérer Didier Deschamps lundi soir en conférence de presse à Munich. A moins que là aussi ça ne soit du bluff.