Euro 2021 : « Les remplaçants n’ont pas le droit de faire la gueule », prévient Robert Pirès, l’un des héros de la finale en 2000

INTERVIEW DU LUNDI Le consultant de M6 a accepté de revenir avec nous sur le rôle de remplaçant qui était le sien lors de l’Euro 2000

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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Robert Pirès aux côtés de Christophe Dugarry et de Roger Lemerre, au camp de base des Bleus lors de l'Euro 2000.
Robert Pirès aux côtés de Christophe Dugarry et de Roger Lemerre, au camp de base des Bleus lors de l'Euro 2000. — PATRICK HERTZOG / AFP
  • Comme en 2016, M6 retransmettra onze matchs de l’Euro en direct, dont la finale, avec notamment Robert Pirès dans le rôle de consultant.
  • Il y a vingt et un ans, celui-ci envoyait David Trezeguet sur orbite après être entré en jeu à la 86e minute de la finale face aux Italiens.
  • Il revient aujourd’hui sur le rôle primordial des remplaçants qui, s’ils doivent ronger leur frein sur le banc durant la compète, ont aussi la possibilité de marquer l’histoire.

On se souvient toutes et tous de ce déboulé de Robert Pirès côté gauche lors de la finale de l’Euro 2000 face à l’Italie, préalable à la claquasse de Trezegol sous la barre de Toldo. Vingt ans après, l’ancien milieu de terrain d’Arsenal, aujourd’hui consultant pour M6, espère que la nouvelle génération tricolore sera capable de nous offrir les mêmes émotions cet été.

Vu l’effectif à la disposition du sélectionneur français, avec notamment des doublures de luxe (Coman, Dembélé, Ben Yedder) qui auraient leur place de titu dans un bon paquet de sélections qualifiées à l’Euro 2021, il n’est pas impossible que la lumière jaillisse du banc. Pour 20 Minutes, Pirès a fait marcher la boîte à souvenirs pour évoquer notamment l’importance pour les remplaçants d’avoir une mentalité irréprochable.

On a beau dit dire, on a beau faire, en voyant l’effectif de l’équipe de France, on a du mal à ne pas s’enflammer. C’est aussi votre cas ?

J’ai un discours qui va peut-être être un peu différent de ce qu’en disent les supporteurs ou les journalistes. Je sais qu’à notre époque, en 2000, alors qu’on faisait là aussi partie des favoris, on restait mesuré par rapport à notre force et notre potentiel. Or on se retrouve un peu dans la même situation, avec une très belle équipe qui est championne du monde, qui fait partie des favorites et que tout le monde veut battre. Il faut surtout respecter les autres car personne, à commencer par les Allemands, ne va nous faire le moindre cadeau. Il faut vraiment faire attention car l’Euro c’est vraiment différent d’une Coupe du monde, le niveau est plus relevé et à mon sens c’est plus compliqué de soulever le trophée.

Et Trezegol surgit au point de penalty.
Et Trezegol surgit au point de penalty. - PATRICK HERTZOG / AFP

On a le sentiment qu’on connaît déjà le XI qui va débuter face à l’Allemagne, le 15 juin à Munich. C’est aussi votre avis ?

Oui je pense que Didier à son équipe type en tête et on peut tous la coucher sur le papier dès aujourd’hui. A mon avis il n’y aura pas de soucis.

Partant de là, comment faut-il faire pour gérer au mieux les frustrations de ceux qui savent d’ores et déjà qu’ils n’auront pas beaucoup d’occasions de briller ?

Si on prend les cas de Coman et de Dembélé, c’est vrai qu’ils sont tous les deux titulaires dans d’immenses clubs comme le Bayern et le Barça, mais l’équipe de France c’est encore autre chose. Maintenant je pense que les choses sont claires entre le sélectionneur et ces joueurs-là. On l’a bien vu contre le pays de Galles, les joueurs doivent apporter quelque chose de frais, de nouveau. C’est comme ça qu’une équipe nationale gagne : oui, il y a les onze titulaires, mais les joueurs qui sont sur le banc ont un rôle extrêmement important, j’en sais quelque chose pour avoir été dans ce cas de figure en 2000.

Mieux vaut alors que le discours du sélectionneur vis-à-vis de ces joueurs-là soit on ne peut plus clair dès le début ?

C’est mieux pour la vie de groupe et la dynamique que les choses soient clairement expliquées dès le départ, oui. C’est ce qui s’était passé avec Aimé Jacquet et Roger Lemerre et ça a contribué à notre réussite à cette époque. Le remplaçant, il ne faut absolument pas qu’il fasse la gueule parce qu’on parle de l’équipe de France, il n’y a rien au-dessus. Qu’il fasse la gueule en club parce qu’il n’est pas titulaire, à la limite j’ai envie de dire que c’est normal et même que ça peut s’avérer bénéfique, mais pas en équipe de France, c’est interdit.

D’autant qu’eux aussi ont quelque chose de beau à aller jouer s’ils se mettent tout de suite dans le bon état d’esprit…

Bien sûr qu’on a quelque chose à jouer ! Pas à prouver, parce que le fait d’être dans les 23 ou les 26 ça veut déjà dire quelque chose, mais à jouer, oui bien sûr. Le remplaçant doit entamer cette aventure avec la conviction que c’est pour le bien du groupe, il doit partir dans l’optique d’apporter absolument quelque chose au moment où on fera appel à lui. Parce que c’est quoi l’objectif final ? C’est d’être champion d’Europe. Qu’on soit remplaçant ou titulaire, c’est peut-être un peu cliché mais on a tous le même maillot et le même objectif.

Quel est le rôle du staff dans cette gestion des remplaçants ?

Il est primordial. Après, il n’y a pas trop de souci à se faire je pense car, dans cette démarche-là, Didier a pris ces joueurs​ car il sait qu’ils vont avoir le bon état d’esprit tout au long de la compétition. Et le staff qu’il a bâti a les armes psychologiques pour répondre aux doutes qui pourraient naître d’une certaine forme de frustration. Ce sont des personnes intelligentes, hyper calmes, qui savent trouver les bons mots aux bons moments, ils sont là pour vous mettre en confiance et faire comprendre que quand ton heure approche, il faut répondre présent. Il ne faut surtout pas laisser passer le train, non !

C’est ce que vous avez su faire en finale face aux Italiens. Pourtant vous ne partiez pas hyper serein quand Roger Lemerre vous fait entrer à la place de Lizarazu à la 86e minute, on se trompe ?

Disons que, depuis le banc, on voyait que les joueurs avaient du mal, que les Italiens nous avaient neutralisés, même Zizou on ne le voyait pas beaucoup dans cette rencontre. On sentait que dans leur tête c’était plié et ça a déteint sur nous, à part peut-être sur Didier qui, lui, continuait à y croire. Partant de là, quand Roger m’annonce qu’il va me faire entrer à gauche à la place de Lizarazu à la 86e, au fond de moi je ne vois pas ce que je peux apporter de plus en fait. Parce que ce sont les Italiens en face, ça semble vraiment mission impossible.

Et pourtant…

Et pourtant (rires) ! Au final, qui fait la différence ? Ce sont les remplaçants, David [Trezeguet], Sylvain [Wiltord] et moi. C’est le meilleur exemple de ce qu’on disait sur l’importance de ces joueurs-là. Il faut qu’ils soient convaincus qu’ils peuvent apporter quelque chose de décisif. C’est ce que je me suis forcé à croire en entrant sur la pelouse, même si j’avais pu douter quelques secondes auparavant. Wiltord a apporté quelque chose de neuf, Trezeguet aussi. Si demain Coman ou Dembélé entrent, et ils vont entrer, ce sera à eux de faire mal à l’adversaire, de porter le dernier coup sur la tête. Et c’est comme ça qu’on gagnera.

Vous expliquiez dans une ancienne interview qu’en temps normal, au lieu de déborder et de centrer vers Trezeguet, vous auriez fait une passe à Zidane qui était à trois mètres de vous. Mais pas ce soir-là, pourquoi ?

Vous le disiez : « en temps normal » j’aurais probablement fait la passe à Zizou mais elle n’aurait pas apporté beaucoup de danger. Ce débordement, sur le coup, j’ai la conviction qu’il faut que je le tente, il faut absolument que je crée un déséquilibre. Je ne sais pas s’il y aura un but à la clé, j’en ai aucune idée mais il faut que je tente. Et je n’aurais peut-être pas réfléchi de la sorte si j’avais été titulaire, parce que moins de fraîcheur dans les jambes, moins de lucidité aussi. Et ça, ça vient aussi du sélectionneur qui me fait comprendre et me persuade que c’est la chose à faire à ce moment-là. Tant pis si ça ne fonctionne pas, on ne va pas nous en vouloir d’avoir essayé.

Le match face au pays de Galles, avec les bons apports des remplaçants en seconde période, semble quand même aller dans le bon sens, non ?

Oui parce que Coman et Dembélé ont montré qu’ils avaient justement la bonne mentalité. C’est pour ça que je dis qu’ils ont déjà parfaitement intégré leur rôle, ils savent que c’est Mbappé, Griezmann et Benzema qui vont débuter et que Didier va faire appel à eux à un moment donné. C’est ce qu’il va se passer et il faut qu’ils soient mentalement préparés pour ça. Que ce soit à la 60e, à la 80e ou à la 90e, on s’en fout. Tu entres, tu provoques, tu tentes.