Mort d’Emiliano Sala : « Je remercie Dieu de m’avoir permis de croiser Emi dans ma vie », confie Valentin Vada

INTERVIEW Pour la première fois, l’ancien milieu de terrain des Girondins revient sur le mort de son ami d’enfance Emiliano Sala deux ans après sa disparition dans un accident d’avion

Clément Carpentier

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Emiliano Sala et Valentin Vada à la plage.
Emiliano Sala et Valentin Vada à la plage. — Valentin Vada
  • Il y a deux ans Emiliano Sala, joueur du FC Nantes, disparaissait dans un accident d’avion.
  • Valentin Vada, son ami d’enfance et ancien coéquipier aux Girondins de Bordeaux, se confie pour la première fois sur sa tragique disparition.
  • S’il est encore difficile pour lui de s’exprimer, il rend hommage à son ami : « C’était un grand joueur, un guerrier, un homme humble qui donnait tout pour sa famille. »

Au fur et à mesure des années, il était devenu un membre à part entière de la famille Vada. Un « grand frère » pour Valentin et un « fils » pour Marcelo et Graciela. Emiliano Sala y avait toute sa place. Que ce soit à Santa Fe en Argentine enfant, ou à Bordeaux en France adolescent.

Avant de devenir coéquipier sous le même maillot, celui des Girondins, Emiliano Sala et Valentin Vada ont fait toutes leurs classes ensemble dès le plus jeune âge à 6-7 ans au Proyecto Crecer (club partenaire des Marine et Blanc) puis au sein du centre de formation du club bordelais. Entre eux, c’était une amitié de presque 20 ans avant que le premier ne disparaisse tragiquement il y a deux ans. Pour la première fois, l’ancien milieu de terrain des Girondins, aujourd'hui à Tenerife en D2 espagnole, se confie à 20 Minutes sur la perte de son ami d’enfance.

Pourquoi acceptez-vous de parler aujourd’hui ?

Je n’ai jamais parlé de sa disparition avec personne car ça me fait très mal. Je préfère tout digérer moi-même, même si c’est difficile. Beaucoup de personnes voulaient me parler au moment de sa disparition ou me demander des contacts car ils connaissaient ma relation avec lui mais je n’ai jamais voulu en parler jusqu’à aujourd’hui. Déjà, Emi n’aimait pas trop parler avec les médias comme moi. Nous, on est des gens de la campagne et on n’aime pas faire beaucoup de bruit ou parler pour ne rien dire. Pour ma famille et sa famille, c’est encore très délicat d’évoquer publiquement son décès.

Vous y pensez encore très souvent…

C’est normal d’y penser autant car pour moi, c’était un grand frère. Sa famille, ses amis et toutes les personnes qui étaient proches de lui y pensent très souvent. Depuis le jour de sa disparition, je pense à lui tous les jours.

Justement, vous rappelez-vous de ce 22 janvier 2019 ?

Je me rappelle que je m’étais réveillé normalement, j’allais à l’entraînement, c’était le matin et il y avait Sergi Palencia (un coéquipier espagnol) dans les vestiaires… Je me déshabille et je prends mes affaires pour aller à la salle. Là, Sergi m’appelle et me dit : « Tu as vu ce qu’il s’est passé avec Emiliano ? » Je prends tout de suite mon téléphone et je vois toutes les informations. Je vais directement sur le WhatsApp d’Emi et je vois qu’il ne s’est pas connecté depuis longtemps, j’envoie des messages et rien, pas de réponse. Je me suis dit, il y a quelque chose. J’appelle mon papa et son frère, on ne voulait pas y croire. Ensuite, je sors à l’entraînement mais je n’y arrivais pas. Ma tête n’était pas là. Au bout de dix minutes, Ricardo [l’entraîneur des Girondins à cette époque] me dit : « Rentre, il n’y a pas de problème Valé [son surnom] ». J’ai pris mes affaires, je suis rentré chez moi et j’ai commencé à prendre des contacts. On était tous désespéré, on n’y croyait pas mais on ne savait pas quoi faire. Il n’y avait rien à faire à ce moment-là.

Aviez-vous échangé avec lui juste avant ?

Oui, oui, je me rappelle, c’était le vendredi soir. On était au restaurant avec Théo [Pellenard, un autre joueur des Girondins] et je reçois un appel d’Emi. Il me raconte son transfert, comment ça se passe dans son nouveau club [Cardiff] et qu’il allait faire un dernier aller-retour à Nantes [pour dire au revoir]. Mais j’étais au restaurant alors on n’a pas beaucoup parlé et il m’a juste dit qu’il me rappellerait pour tout me raconter une fois installé définitivement à Cardiff. C’était notre dernière discussion.

Emiliano Sala et Valentin Vada à Bordeaux.
Emiliano Sala et Valentin Vada à Bordeaux. - Valentin Vada

Avez-vous réalisé rapidement ce qu’il se passait ?

Au début, c’était difficile parce que je me levais tous les matins et je ne voulais pas y croire. Je me disais : « Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! » Et parfois aujourd’hui, deux ans après l’accident, ça m’arrive encore. C’est très compliqué de ne pas y penser et surtout de l’accepter. Pour moi, c’est très dur d’accepter sa disparition.

Comment faire pour essayer d’avancer un peu ?

Je parle beaucoup avec ses amis très proches, qui sont aussi mes amis. Avec la famille, c’est plutôt mes parents qui parlent. Moi, j’échange juste un peu avec son frère. Nos deux familles étaient très proches et Emi pour mes parents, c’était un fils. En France, on vivait pratiquement tous les jours ensemble. On faisait tout ensemble. C’était mon grand frère.

Sa famille, vous en parlez, comment va-t-elle ?

C’est très difficile. Perdre un fils pour une mère, c’est horrible. En plus, Emi était l’un des piliers de sa famille, ça a été très dur sur le moment. Depuis, il y a aussi eu le décès de son papa. Aujourd’hui, c’est encore très douloureux pour sa mère, sa sœur et son frère. Et ce sera le cas toute leur vie. Pour moi, aussi d’ailleurs.

Emiliano Sala et Valentin Vada se sont aussi affrontés lors de match entre Nantes et Bordeaux.
Emiliano Sala et Valentin Vada se sont aussi affrontés lors de match entre Nantes et Bordeaux. - Valentin Vada

Jouez-vous avec quelque chose de particulier en sa mémoire ?

Non, je n’ai pas quelque chose de spécial sur moi mais j’ai tous ses maillots. Orléans, Niort, Nantes, Bordeaux… Ils sont tous dans mon armoire. Je vais les encadrer dans ma maison le jour où je rentrerai définitivement en Argentine. Malheureusement, je ne suis pas rentré dans mon pays depuis un an et demi avec le coronavirus, je n’ai même pas pu encore aller sur sa tombe.

Quelle image gardez-vous de lui ?

D’un grand frère ! On a tellement vécu de choses ensemble, des moments difficiles, des moments joyeux pour tous les deux. Ses moments forts, c’étaient aussi les miens. Tout ce qu’il lui arrivait, ça me faisait plaisir. Et l’inverse était également vrai. Aujourd’hui, je garde pour moi notre amitié. Je n’oublierai jamais tous ces moments avec lui, en Argentine et en France et je remercie Dieu de m’avoir permis de croiser Emi dans ma vie.

Les gens vous parlent souvent de lui ?

Parfois, ici en Espagne, quand on en parle aux informations et que j’entends l’un de mes coéquipiers évoquer son nom, j’essaie de prendre le temps de lui expliquer qui il était. Mais ce n’est pas toujours évident car ça me fait chier qu’il ne soit plus là.

Comment vivez-vous tous les hommages depuis deux ans ?

Tout ce qu’il se fait en mémoire d’Emi, ça me fait plaisir. Ça fait aussi plaisir à sa famille car Emi, c’est quelqu’un qui a tout donné dans sa vie. Mais j’aurais aimé qu’une partie de tout cela se fasse avant [sa disparition]. Je crois qu’il méritait tous ces hommages avant de partir. Il était enfin en train de se faire un nom et de recevoir des compliments car il progressait. Son talent commençait à être reconnu. C’était un grand joueur, un guerrier, un homme humble qui donnait tout pour sa famille, pour ses proches et pour le football. Il ne méritait vraiment pas cette fin.

Aujourd’hui que ce soit vous ou sa famille, suivez-vous l’enquête de près ?

Oui, on surveille toujours ce qu’il se passe et dit. Mais moi personnellement, j’essaie de ne pas trop lire de choses sur lui car ça me fait mal, ça me fait mal. Franchement, c’est dur. On aurait tellement préféré que cela se passe autrement (soupir). Après je sais que lui, il aurait aimé qu’on continue nos vies et c’est ce que l’on essaie de faire avec sa famille et ses proches.