Droits TV : Salariés, abonnés, repreneurs… Que va-t-il se passer avec la fin annoncée de Téléfoot ?

FOOTBALL Après l'annonce de la fin prochaine du contrat entre la LFP et Mediapro, les conséquences vont être nombreuses...

Nicolas Camus et Aymeric Le Gall
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Après l'annonce de la fin imminente de Téléfoot, les questions qui se posent pour les abonnés sont nombreuses.
Après l'annonce de la fin imminente de Téléfoot, les questions qui se posent pour les abonnés sont nombreuses. — FRANCK FIFE / AFP
  • On a appris vendredi matin que la LFP et Mediapro était tombés d'accord pour mettre fin prochainement à leur contrat.
  • Que va-t-il se passer maintenant pour les salariés de la chaîne ? Pour les abonnés ? Et quid des droits TV ? 20 Minutes fait le point.

Et le milliard est parti en fumée. Si fière d’avoir vendu les droits TV de la Ligue 1 pour un montant record en 2018, la LFP est aujourd’hui à poil. Mediapro, qui avait remporté la grande majorité des lots pour la somme astronomique de 830 millions par an pour la période 2020-2024, ne peut plus faire face à ses engagements, cinq mois seulement après le début de son contrat. La Ligue du football professionnel français y a mis fin ce vendredi, entérinant le fiasco.

« C’est l’histoire d’un producteur qui a voulu se montrer plus gros qu’un bœuf, qui a tenté un coup et qui l’a raté, laissant derrière lui un champ de ruines », a résumé dans un communiqué Cédric Roussel, président du groupe d’études sur l’économie du sport à l’Assemblée nationale. Le député LREM déplore « l’attitude de voyou » de Mediapro. Et ce n’est pas la somme de 100 millions d’euros promise par son patron Jaume Roures à la LFP comme dédommagement (sur une ardoise de 325 millions) qui suffira à rattraper le coup.

Les conséquences s’annoncent catastrophiques. Pour les salariés de la chaîne Téléfoot, déjà, qui s’étaient lancés dans l’aventure, et pour le football français dans son ensemble. Que va-t-il advenir des journalistes ? Des abonnés ? Des droits TV ? 20 Minutes fait le point.

Pour la chaîne Téléfoot

Les salariés de la chaîne, vitrine montée de toutes pièces par Mediapro pour diffuser les matchs et mettre en valeur le produit Ligue 1, ont appris la nouvelle vendredi matin, lors d’une visioconférence. « Julien Bergeaud [le directeur général] nous a dit, très ému et même au bord des larmes que c’était fini, raconte un journaliste à l’AFP. Le coup est monumental. »

« On était préparé depuis plusieurs jours maintenant, ajoute un autre salarié, contacté par 20 Minutes. On est évidemment en colère et triste. Mais on est fiers de ce qu’on a fait pendant cinq mois. Avec une jeune rédaction, on a été incroyables. » Les dirigeants de la chaîne ont demandé à tout le monde de rester mobilisé jusqu’à son arrêt définitif, dont la date n’est pas encore connue.

Téléfoot devrait bien diffuser la 14e journée, ce week-end, mais rien n’est sûr pour la suivante, même si la maison mère s’est engagée à assurer la continuité du service jusqu’à l’arrivée d’un nouveau diffuseur, au plus tard le 31 janvier. Mais un accord interviendra sans doute bien avant. La LFP doit récupérer ses droits de diffusion d’ici au 21 décembre. « La LFP a tout intérêt à évincer Mediapro le plus vite possible, observe Jean-Pascal Gayant, économiste du sport à l’Université du Mans. Toute journée supplémentaire diffusée par Mediapro est de l’argent perdu. »

Pour les employés du groupe, les salaires devraient être assurés jusqu’à fin décembre ou fin janvier. Ensuite, chacun rebondira comme il peut. « On en parlera dans trente ans comme du plus grand fiasco de l’histoire de la télé et du foot français », présume, amer, le journaliste joint par l’AFP.

La chaîne Téléfoot devrait bientôt cesser d'émettre.
La chaîne Téléfoot devrait bientôt cesser d'émettre. - BERTRAND GUAY / AFP

Que vont devenir les droits TV ?

Mediapro définitivement hors-jeu – encore faudra-t-il savoir exactement dans quelles conditions –, la LFP va récupérer ses droits de diffusion. Qui va prendre la suite ? Tous les regards sont tournés vers Canal+, évidemment. « C’est le seul acteur qui peut se positionner car il en a la capacité immédiate et qu’il connaît le marché, explique Jean-Pascal Gayant. Jean-Michel Aulas essaierait bien de faire venir d’autres acteurs dans le jeu, parce que c’est un moyen de faire monter un peu les enchères, mais je ne pense pas qu’il y ait grand monde pour se positionner étant donné le foutoir actuel. Pour moi, la seule question est de savoir si Canal ira seul ou avec beIN Sports. »

Les deux groupes se sont effectivement rapprochés depuis l’arrivée de Mediapro. Canal avait ainsi racheté à la chaîne qatarie deux affiches de L1 pour 330 millions d’euros. Aujourd’hui, on parle d’une somme comprise entre 650 et 700 millions pour récupérer l’ensemble des droits. « Une entente est assez vraisemblable, parce que ça reste beaucoup d’argent à sortir pour Canal, qui en plus ne sera peut-être pas intéressée par la diffusion des 10 matchs, observe Gayant. On peut imaginer que la chaîne va vouloir garder les principales affiches, et beIN sera plutôt dans la complémentarité. » Par exemple en récupérant le multiplex du dimanche à 15h.

Si, comme attendu, c’est bien Canal+ qui se retrouve au centre du jeu, il faudra voir pour quelle durée. Initialement, Mediapro avait acquis les droits pour la période 2020-2024. La chaîne cryptée et la LFP vont-elles négocier pour la même ? « Tout est remis en cause. On repart à zéro. Canal aurait tout intérêt à signer jusqu’en 2024 avec cette somme de 650-700 millions, alors que la LFP aurait, elle, intérêt à trouver un accord jusqu’à la fin de cette saison, et ensuite relancer un nouvel appel d’offres », expose Gayant. Voilà un point qui promet d’âpres discussions. « Mais la LFP n’est pas en position de force », conclut l’économiste.

Quels recours pour les centaines de milliers d’abonnés ?

On ne sait pas exactement au nombre de combien ils sont – la chaîne parlait de 600.000, L’Equipe évoquait de son côté un chiffre autour des 400.000 – mais ce qui est sûr c’est que les lignes des services clients, aussi bien celui de Téléfoot que ceux des fournisseurs d’accès internet qui commercialisaient la chaîne, risquent de chauffer dans les jours à venir. « Ils ont intérêt à bien se préparer !, s’exclame Raphaël Bartlomé, responsable du service juridique de l’association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir. Parce qu’on parle potentiellement de plusieurs centaines de milliers de réclamations… ».

Les formules d’abonnement à Téléfoot étant multiples, sur différents supports (mobiles, tablettes, télé) et via différents opérateurs (Orange, Free, Bouygues et SFR), et l’avenir de la chaîne étant toujours en suspens, on pourrait penser que les abonnés vont devoir se préparer à un parcours du combattant pour résilier leur abonnement, mais il semblerait que non. « Que l’on paye Téléfoot au mois ou à l’année et directement à la chaîne ou via les FAI [fournisseurs d’accès internet], les consommateurs sont aujourd’hui parfaitement en droit de bloquer les versements, indique Raphaël Bartlomé. Lorsqu’il est flagrant que le professionnel ne pourra pas exécuter son engagement, hé bien vous n’avez plus à exécuter le vôtre, c’est aussi simple que ça. On va sur son espace perso et on met fin à l’abonnement, point ». Seul problème, si vous aviez souscrit à Téléfoot via votre fournisseur d’accès internet et au travers d’un package comprenant un certain nombre d’autres chaînes, « là c’est peine perdue », souffle ce responsable de l’UFC-Que Choisir.



La chaîne peut-elle exiger de ses clients qu’ils continuent de payer si celle-ci diffuse toujours des contenus en lien avec le foot (reportages, anciens matchs, autres championnats) ? « En effet, Téléfoot peut vous dire "oui mais il reste encore la Ligue belge, la Ligue canadienne"… Le problème c’est que, si on reprend depuis août dernier, les publicités promotionnelles de Téléfoot promettaient 80 % des matchs de Ligue 1, dont les dix plus belles rencontres de la saison, ainsi que l’essentiel de la Ligue 2. C’était même écrit dans les conditions générales. Donc si on vous dit "vous ne pouvez pas arrêter de payer parce qu’il y a encore sur notre chaîne un ballon qui bouge sur un terrain de foot", on balaie tout ça, c’est faux, assure la voix des consommateurs. Qu’est-ce qui a été déterminant pour chaque client lorsqu’il a souscrit un abonnement Téléfoot ? C’est bien le championnat de France de L1 et L2. C’était le produit d’appel. Or il est en passe de disparaître. »

Et si la définition du service fourni dans les contrats d’abonnement est vague (« L’abonné reconnaît que les programmes et les chaînes tv sont principalement consacrés au football ») et pourrait permettre, sur le papier du moins, à la chaîne Téléfoot de contester les cessations de paiement de ses clients, voir son produit d’appel disparaître comme par désenchantement devrait l’inviter à ne pas s’engager dans de longues procédures judiciaires contre ces milliers d’abonnés. Mais ces considérations ne sont pas pour tout de suite. En effet, selon RMC, Mediapro et Téléfoot pourraient continuer de diffuser les matchs jusqu’à la fin du mois de janvier 2021, le temps que la LFP négocie la vente des droits TV avec les futurs repreneurs.