France-Finlande : Comment lutter contre l’usure mentale dans cette saison de fou ?

FOOTBALL Les joueurs sont soumis à des cadences infernales dans cette saison rendue spéciale par la pandémie de coronavirus

Nicolas Camus
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Didier Deschamps a convoqué Kylian Mbappé malgré sa blessure pour les matchs des Bleus du mois de novembre.
Didier Deschamps a convoqué Kylian Mbappé malgré sa blessure pour les matchs des Bleus du mois de novembre. — Jonathan NACKSTRAND / AFP / Montage
  • L’équipe de France entame mercredi contre la Finlande un nouveau triptyque de matchs internationaux, qui la verra également affronter le Portugal et la Suède.
  • Trois matchs difficiles à appréhender pour les joueurs et le sélectionneur, dans une saison où les temps de repos sont très réduits.
  • L'usure mentale, notamment, est un vrai (et nouveau) sujet de préoccupation.

On aime nos Bleus d’amour, même quand ça ronronne beaucoup trop sur le terrain vu la somme de talents au mètre carré, mais là, vraiment, il va falloir se faire violence pour ce France-Finlande. On ne se plaindra pas trop, c’est sans doute pire dans la tête des joueurs. Franchement, disputer un match amical contre la 55e nation mondiale pour du beurre alors que vous êtes en plein marathon en club, que vous n’avez pas eu de préparation, que l’hiver arrive et le risque de blessure augmente dangereusement, on a connu plus engageant. Alors oui, c’est un match international, « l’honneur de porter ce maillot », tout ça tout ça… mais, pour résumer grossièrement ce qu’on pense : QUI A ENVIE DE JOUER CE MATCH ? A part Olivier Giroud, s’entend.

Ces derniers jours, on a entendu beaucoup d’entraîneurs tirer la sonnette d’alarme. Avec la pandémie de coronavirus et la fin de saison dernière décalée, ça a cavalé sévère lors des deux premiers mois de ce nouvel exercice. Si l’on regarde dans le détail le calendrier depuis début septembre :

  • Huit journées de championnat en Espagne, sept en France (plus deux en août) et en Angleterre, six en Allemagne et en Italie
  • Trois journées de Ligue des champions et de Ligue Europa
  • Cinq matchs internationaux

On a vérifié, ça fait beaucoup. Douze matchs en huit semaines pour le PSG, par exemple, qui compte en plus une majorité d’internationaux. Ce qui faisait dire à Thomas Tuchel le 30 octobre, avant la rencontre à Nantes : « On va tuer les joueurs. On n’a pas de phase pour récupérer, pas suffisamment de temps pour préparer. Sans préparation, tout est fragile. Ce n’est pas une excuse, c’est la vérité. À chaque match, on perd un joueur en ce moment. Et pas seulement nous, on peut regarder Liverpool, le Bayern, City… Si on continue comme ça, il n’y aura plus de joueurs disponibles. »

Les statistiques corroborent cette impression. En Premier League, le site spécialisé PremierInjuries a dénombré 78 blessures musculaires au cours des cinq premières semaines de compétition, soit une hausse de 42 % par rapport à la saison précédente. En Liga, le Docteur Pedro Luis Ripoll, médecin de plusieurs joueurs, a évalué mi-octobre cette augmentation à 30 %. « Tout le monde connaît l’ampleur du désastre », se désole l’entraîneur du FC Séville, Julen Lopetegui.



Pas de chiffres en France, mais tous les bons joueurs de MPG vous confirmeront la tendance. Surtout, on ne compte plus les communiqués des clubs annonçant une mauvaise nouvelle. Dante, Niane, Bernat ou Maçon se sont fait les croisés. Plus récemment, ce sont Camavinga, Neymar ou Mbappé qui ont dû s’arrêter. Quelques heures avant son alerte musculaire sur la pelouse de Nantes, Kylian Mbappé avait longuement parlé sur le site du PSG de son ressenti sur le début de cette saison. Plus que la fatigue physique, il évoquait une usure mentale très prononcée.

« La reprise a été difficile physiquement, mais surtout mentalement, car il n’y a pas eu de préparation, explique-t-il. Nous sommes revenus d’une finale fin août, puis nous sommes partis en sélection, d’autres joueurs ont eu le Covid… C’est une année particulière à laquelle il faut s’adapter. Mais mentalement, c’est difficile de se remettre. Dans mon esprit, et nous sommes plusieurs à le ressentir, ce n’est pas une nouvelle saison. C’est comme si c’était la continuité de la dernière saison. Pour moi, on est au 60e match de la saison, et pas au 9e match de la nouvelle saison. Pour moi, une nouvelle saison, c’est quand tu as une coupure pendant laquelle tu as eu le temps de recharger les batteries. Là, on est juste dans les prolongations, c’est un marathon qui continue, donc ce n’est pas évident. »

Le foot « complètement à la traîne » sur le sujet de l’usure mentale

Certes, tout le monde n’a pas joué une finale de Ligue des champions en août (ou la Ligue des champions tout court), mais cette sortie n’en demeure pas moins très instructive. Elle met en lumière des petites alarmes qui peuvent parler à tous et auxquelles il faut prêter attention. « Le burn-out, la décompression psychologique, est un vrai risque, disait récemment le préparateur physique Nicolas Dyon à l’AFP. Car, à un moment, c’est le cerveau qui décide. »

Ce thème est rarement abordé dans le foot. « Les joueurs n’avaient pas mesuré, jusqu’ici, l’impact du mental dans leurs performances, pose Delphine Herblin, psychologue du sport et qui travaille avec le RC Lens. Dans les sports individuels, beaucoup d’athlètes ont intégré cette notion depuis longtemps. Ça fait partie de leur hygiène de vie. On en parle aussi dans le rugby. Mais le football est complètement à la traîne sur ce sujet. »

Le sport de haut niveau déteste l’incertitude

Le lien entre la fatigue mentale et le niveau sur le terrain ne fait pourtant « aucun doute », selon la médecin. Une étude anglaise publiée il y a déjà quatre ans dans la revue « Medicine & Science in Sport and Exercise » l’avait d’ailleurs étayé. Cette saison, les facteurs aggravants sont multiples. Pas de coupure, des temps de repos réduits au minimum, et tout ce qui a trait au coronavirus : le protocole sanitaire drastique, jouer dans des stades vides, la crainte d’être testé positif à tout moment ou qu’un cas arrive dans le vestiaire, le report possible de chaque match. « Toutes les habitudes sont bouleversées, observe Delphine Herblin. Il y a une grande incertitude, et le sport de haut niveau n’aime pas ça du tout. »

Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? Pour notre psychologue, cette période difficile doit servir à progresser. Le calendrier ne changera pas, la menace du Covid n’est pas près de disparaître. Alors mieux dépenser son énergie à trouver des solutions plutôt que de se plaindre.

C’est intéressant, car c’est quand on ne sait plus qu’on est obligé de faire preuve d’intelligence, dit-elle. C’est l’occasion de réfléchir différemment, de grandir. Ces moments de crise sont précieux, en fait. »

Concrètement, plusieurs pistes peuvent être explorées – ou approfondies pour les clubs qui ont déjà commencé à se pencher sur la question. Delphine Herblin :

  • « Mieux mesurer la charge ressentie par le joueur à l’issue de chaque entraînement pour évaluer son degré de fatigue. Il y a déjà des données GPS, qui permettent de voir de manière factuelle l’état du corps après les séances. Mais il serait intéressant d’avoir le ressenti mental du joueur. Des clubs le font, mais on peut le pousser plus loin. »
  • « On va peut-être voir émerger des méthodes d’évaluation plus pointues sur la fatigue, l’usure et le stress. Le stress peut être ponctuel ou chronique, psychologique ou musculaire. Il faut savoir l’analyser pour mieux le prévenir et le traiter. »
  • « Si on a moins de quantité de temps de récupération, réfléchissons à sa qualité. C’est ce que font les militaires par exemple, quand ils préparent des missions où ils savent qu’ils n’auront que peu de temps de repos. On peut mettre en place des temps dédiés à la récupération, avec des outils comme la relaxation, les micro-siestes, la méditation, le yoga, l’auto-hypnose. Quand vous êtes dans l’avion, il y a ceux qui vont faire des activités énergivores et ceux qui vont se dire que chaque heure compte. Des techniques existent, mais cela nécessite une réflexion différente. »
  • « Il faut peut-être s’entourer de gens différents. Ouvrir son staff, pour avoir des idées nouvelles. C’est le moment de mieux manger, mieux s’hydrater, mieux dormir. C’est là que l’on va voir les clubs ou les joueurs qui auront la volonté et l’intelligence de s’adapter. »

Tout cela est valable pour les clubs, mais aussi pour les équipes nationales. Même si le temps est toujours compté en sélection, elles pèsent leur poids dans une saison. Surtout dans celle-ci, d’ailleurs. Pour la deuxième fois en quelques semaines, la trêve internationale qui s’ouvre comprend trois matchs, histoire d’être sûr que la barque est vraiment bien chargée. Pas de quoi émouvoir le président de la FFF Noël Le Graët, qui a justifié ça par une question de droits télé, mercredi, sur RTL.

Didier Deschamps, qui a appelé Kylian Mbappé malgré les réticences du PSG, sait bien que la fatigue, physique et mentale, est un vrai sujet. « Les organismes sont très sollicités, et l’aspect psychologique est une donnée importante, a observé le sélectionneur jeudi lors de l’annonce de sa liste. Parce que ça s’enchaîne, avec un contexte sanitaire lourd. La situation est anxiogène, elle amène un conditionnement mental qui n’est pas naturel. On s’adapte, on vit avec. Est-ce qu’il y a une bonne solution ? Je ne sais pas. Je gère, comme je l’ai toujours fait. »

La convocation d’une liste de 26 joueurs lui permettra déjà d’élargir ses options. En attendant d’innover dans d’autres secteurs, peut-être. « Pour Kylian, on va voir ça avec tranquillité et sérénité, par rapport à ce qu’on voit et au ressenti du joueur, a-t-il expliqué. C’est très important aussi. » Un bon point, avant de rappeler que même avec la meilleure volonté du monde, la réalité ne bougeait pas. « On a des matchs à gagner. Les joueurs vont venir en sélection, qu’est-ce qu’ils vont devoir faire ? Et oui, gagner les trois. » Même la Finlande.