Mediapro : « C’est stupeur et tremblements ici »… Quel avenir pour la chaîne Téléfoot ?

FOOTBALL Les salariés de la chaîne naviguent à vue en attendant de savoir si la maison mère Mediapro et la Ligue vont réussir à se mettre d'accord sur le montant des droits TV

Nicolas Camus

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Julien Bergeaud, Jaume Roures et Jean-Michel Roussier annoncent le lancement de la chaîne Téléfoot, le 18 août 2020.
Julien Bergeaud, Jaume Roures et Jean-Michel Roussier annoncent le lancement de la chaîne Téléfoot, le 18 août 2020. — BERTRAND GUAY / AFP
  • Début octobre, le groupe Mediapro n'a pas versé les 172 millions d'euros qu'il aurait dû à la LFP pour les droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2.
  • Le patron du groupe, Jaume Roures, a expliqué cette semaine qu'il avait engagé une procédure pour revoir le montant des contrats à la baisse. 
  • Derrière ce conflit, les salariés de la chaîne Téléfoot tentent de poursuivre leur travail comme si de rien n'était. 

Attendue par tout le foot français, la prise de parole de Jaume Roures, mercredi, a également été écoutée religieusement par les salariés de la chaîne Téléfoot. Forcément. Ils sont encore en train de déballer les cartons que déjà, l’avenir s’assombrit. Le refus de la maison mère Mediapro de payer ce qu’elle doit à la LFP et la volonté affichée par Roures de renégocier les contrats a laissé tout le monde sur les fesses. « C’est stupeur et tremblements ici, souffle l’un d’eux. Ça a été une grande surprise quand on a tout appris dans L’Equipe… Après, c’est plus de l’incompréhension que de la peur. On est spectateurs du dossier, c’est aussi flou pour nous que pour vous. »

Bon courage alors, parce que de notre fenêtre, c’est le brouillard total. On se doutait que s’engager à payer plus de 800 millions d’euros par saison pendant quatre ans pour les droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2 était une petite folie, mais que le robinet soit coupé même pas deux mois après le début de l’aventure est sidérant. « Comme tout le monde, je ne m’attendais pas à ce que Mediapro fasse défaut aussi vite », a résumé ce vendredi dans L’Equipe le patron de la FFF Noël Le Graët, qui ne cache pas une « grande inquiétude ».

« Il n’y a pas encore de panique », mais…

En attendant de savoir où mènera la procédure de conciliation engagée avec la Ligue, Téléfoot n’a d’autre choix que de naviguer à vue. Après sa conférence de presse, en milieu de semaine, le patron de Mediapro est passé dans les locaux de la chaîne. Comme un peu plus tôt face aux médias, il s’est voulu rassurant quant à une sortie de crise par le haut. Et comme un peu plus tôt face aux médias, ça n’a fonctionné qu’à moitié. « Il ne nous a pas rassurés, mais pas inquiétés davantage, glisse un journaliste. Avec son discours adéquat, il nous a gardés mobilisés. »

Une autre personne présente à cette réunion est un peu plus alarmiste : « Je ne sais pas si c’est la barrière de la langue, mais Roures n’a pas du tout été convaincant. Il a ajouté de la confusion là où il n’y en avait pas. Il n’y a pas encore de panique, mais on se demande tous ce qu’on va devenir à moyen terme. C’est l’incertitude. Pour l’instant, tout le monde est mobilisé, mais peut-être que dans quelques semaines, les gens joueront leur carte perso. »

Jaume Roures lors de sa conférence à Paris, le 21 octobre 2020.
Jaume Roures lors de sa conférence à Paris, le 21 octobre 2020. - JOHN SPENCER/SIPA

Effectivement, pour le moment, les équipes à Paris et en régions continuent de bosser comme si de rien n’était. Ou essayent, en tout cas. Les clubs, angoissés à l’idée de voir les millions d’euros s’envoler sous leurs yeux, ont reçu pour consignes de la part de la LFP de ne pas boycotter la chaîne. Parce que personne n’en sortirait gagnant, et peut-être, aussi, pour être irréprochable si jamais l’affaire finit devant la justice. Seule anicroche répertoriée, l’annulation à la dernière minute par les Girondins de Bordeaux d’une interview d’un de ses joueurs en direct, le week-end dernier. Une manière de marquer le coup plus qu’autre chose, de ce que l’on a compris.

« Mon travail continue normalement. Les relations sont très bonnes avec les clubs. Je n’ai subi aucune fermeture, aucun boycott », assure un journaliste en région. « On se doit d’être irréprochable au niveau du boulot, ajoute un autre depuis Paris. Il n’y a rien de fait au rabais. » Des rumeurs faisaient état de piges non payées. « Faux », défendent les employés que nous avons interrogés. La gestion des contrats peut parfois être un peu chaotique mais tout ce qui est dû est réglé.

Les ressources humaines étaient l’un des sujets que Cédric Roussel aurait souhaité aborder avec Jaume Roures. Le député LREM, président du groupe d’études sur l’économie du sport à l’Assemblée nationale, a décidé de mener des auditions pour comprendre comment on en était arrivé à cette situation et aider à trouver une issue favorable. S’il a pu écouter le nouveau directeur général exécutif de la LFP Arnaud Rouger mercredi, son invitation au dirigeant espagnol est restée lettre morte.

« C’est tout un écosystème qui dépend de ce groupe. La situation financière dans laquelle il dit se trouver aura un impact sur ses employés et tous les prestataires avec qui il travaille, notamment pour la production, rappelle-t-il. Un diffuseur fait vivre toute une économie et c’est pour ça que nous avons besoin de l’entendre. » La nouvelle dégradation d’un cran de la note du diffuseur de la Ligue 1, jeudi, par l’agence Moody’s (au niveau B-, soit juste au-dessus du défaut de paiement) ne participe pas à la sérénité ambiante.

« Jaume Roures veut se montrer rassurant ? Qu’il apporte des éléments tangibles »

Le député « ne comprend pas » pourquoi le dirigeant de Mediapro refuse (pour l’instant ?) de venir s’exprimer. « Il parle de conciliation et le but de notre invitation est justement d’échanger avec le plus de gens possible car, et j’espère que Mediapro en a bien conscience, c’est un dossier qui concerne beaucoup de monde au-delà de l’aspect purement contractuel, dit Cédric Roussel. Nous ne sommes pas un comité arbitral mais un groupe de concertation. Toutes les parties ont intérêt à ce qu’il y ait une issue positive à cette situation. Jaume Roures veut se montrer rassurant ? Et bien c’est l’occasion pour lui de faire valoir ses arguments et de nous apporter des éléments tangibles pour qu’on le soit, rassurés. »

Au siège de Canal Plus, à Boulogne-Billancourt, on observe tout ça avec grand intérêt. Le président Maxime Saada s’activerait en coulisses pour que la chaîne cryptée, grande perdante à l’époque de l’appel d’offres, soit perçue comme l’inévitable issue de secours. Plus prosaïquement, ça vaut toujours le coup d’être dans le coin si jamais de la marchandise tombe du camion. « On a conscience d’être en position de force, par rapport à la Ligue et aux clubs, dit-on en interne. Canal est un acteur plus que jamais fiable, qui met en valeur le produit et qui paye. »

Stratégiquement, Canal Plus – qui comme le racontait récemment L’Equipe a poussé Mediapro dans ses retranchements en refusant d’abord son offre de racheter l’affiche du dimanche soir pour 330 millions d’euros, puis en signant un accord avec beIN Sport pour récupérer deux matchs – aurait tout intérêt à laisser la situation s’enliser… jusqu’à faire signer un deal au groupe espagnol pour ramener ce fameux lot 1 à la maison, mais à ses propres conditions.

Le but ? Que Téléfoot reste en vie (grâce à l’argent économisé), mais affaibli. Le paysage serait alors connu et dégagé, deux qualités très recherchées sur le marché des droits TV. Car si la chaîne concurrente venait à s’éteindre, un nouvel acteur (Amazon par exemple) pourrait faire son apparition et rebattre à nouveau toutes les cartes.

« Il a dit qu’il ne laisserait jamais les salariés sur le carreau »

Loin de ces considérations, pour le moment, les membres de la rédaction de Canal ne se réjouissent pas du malheur des confrères. « Beaucoup étaient chez nous et c’est une situation que l’on ne souhaite pas pour eux, raconte un journaliste. On est tous un peu perdus en ce moment. On ne sait pas ce que les dirigeants veulent faire et on n’est pas sûrs du tout que cela bénéficie à Canal au final. »

Jaume Roures a indiqué que la procédure avec la LFP serait longue, de l’ordre de quatre ou cinq mois. L’incertitude va encore durer, et les salariés de Téléfoot devront faire avec. « Lors de la réunion, il lui a été demandé [à Roures] si on était sûr de faire les quatre ans. Il a fait une réponse de trente secondes et je ne sais toujours pas si c’est oui ou non », observe un employé. Inquiet, il ajoute tout de même : « Il a aussi dit qu’il ne laisserait jamais les salariés sur le carreau car ce n’est pas le style de Mediapro. »