Droits TV du football français : Mediapro va-t-il provoquer une catastrophe industrielle dans les clubs de Ligue 1 ?

GUEULE DE BOIS Le principal diffuseur du championnat a annoncé son intention de renégocier les montants versés en raison de la crise du coronavirus

Nicolas Raffin, avec Clément Carpentier.

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Les droits télés de la Ligue 1 bientôt bradés à vil prix ?
Les droits télés de la Ligue 1 bientôt bradés à vil prix ? — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA / montage 20 Minutes
  • Mediapro a annoncé qu'il voulait rediscuter du contrat qui le lie à la LFP jusqu'en 2024. 
  • Une baisse des droits aurait des conséquences financières lourdes pour le foot français. 
  • Les droits TV représentent une part importante de leurs revenus. 

Quand il s’agit de diffusion télé, la Ligue 1 propose souvent un show exceptionnel. Avant de vous moquer, précisons d’emblée qu’on ne parle pas de la qualité – aléatoire – des matchs, mais bien du nouveau drama autour des droits télés. Avec deux acteurs de très haut niveau. D’un côté, Mediapro, principal diffuseur du championnat depuis cet été via la chaîne Telefoot. Un géant espagnol de l’audiovisuel qui diffuse déjà la Liga, le championnat d’Espagne. De l’autre, la Ligue de football professionnel (LFP), qui lui a accordé sa confiance pour la période 2020-2024. Un face-à-face tendu qui pourrait faire des victimes (économiques).

Tout est parti des révélations du journal L’Equipe mercredi soir. Selon le quotidien, Mediapro aurait demandé à la LFP un délai supplémentaire pour régler une échéance de 172 millions d’euros attendue le 6 octobre. La Ligue a refusé, ce qu’elle a confirmé dans un communiqué lapidaire publié ce jeudi. Dans la foulée, le président de Mediapro, Jaume Roures, prend la parole dans le quotidien sportif et lâche ces quelques mots qui font frémir tous les dirigeants de clubs : « Il est évident que le Covid touche beaucoup d’aspects de l’exploitation des droits [télés] (…) On veut renégocier le prix ». Et évidemment pas à la hausse.

« Cataclysme »

« Les recettes [des droits télés] que nous attendions au sein des clubs le 17 octobre risquent de ne pas arriver » a reconnu ce jeudi Frédéric Longuépée, président des Girondins de Bordeaux, parlant même d’un possible « cataclysme » à venir pour le foot français, si jamais les sommes promises n’étaient pas versées.

Car Mediapro est censé débourser 800 millions d’euros par an pour diffuser les matchs, une somme record pour la Ligue 1. « Quand les droits télés 2020-2024 ont été attribués, les clubs ont anticipé une forte augmentation de leurs recettes sur la même période, rappelle Pierre Rondeau, économiste spécialiste du sport. Les budgets ont donc été revus à la hausse, avec notamment une revalorisation des salaires des joueurs et des prolongations de contrats ». Toutes ces belles projections financières pourraient être remises en cause si Mediapro faisait défaut, plongeant les clubs dans de graves difficultés économiques.

Les trois scénarios de l’apocalypse

Le scénario est d’autant plus inquiétant que, comme le rappelle Frédéric Longuépée, « l’économie du foot, en France, est très télé-dépendante ». « En moyenne, les droits télés représentent 36 % des recettes des clubs » précise Pierre Rondeau. Et le pire, c’est que les moyens de compenser une éventuelle perte sont très rares. La billetterie ? Les matchs se jouent actuellement devant 1.000 à 5.000 personnes maximum, parfois à huis clos, donc autant oublier. Le merchandising et les sponsors ? Les supporters ont d’autres priorités que d’acheter un maillot à 90 euros, et les éventuelles entreprises partenaires cherchent elles aussi à réduire leur dépense avec la crise du Covid. Les transferts ? « Le mercato estival a été une catastrophe, assène Pierre Rondeau. Sur vingt clubs de Ligue 1, seulement cinq ont réalisé des bénéfices ».

Autant dire que les éventuelles discussions entre la LFP et Mediapro sur le prix des droits télés seront scrutées de très près. « Il y a trois cas de figure, explique Pierre Rondeau. Premier cas : la Ligue accepte le report du versement et Mediapro finit par payer, avec éventuellement des pénalités. C’est la moins pire des solutions. Deuxième cas : Mediapro obtient un rabais, mais les autres diffuseurs (Canal+, Free) pourraient aussi demander la même chose, et les clubs perdront de l’argent. Troisième cas de figure, le pire à mon sens : la Ligue estime que Mediapro ne remplit pas ses obligations et casse son contrat ».

La LFP totalement innocente ?

Dans ce dernier cas, cela voudrait dire que la LFP devrait relancer un nouvel appel d’offres pour la période 2021-2024. « Mais vu le contexte, personne ne mettra la même somme que Mediapro, assure Pierre Rondeau. Au contraire, les droits risquent d’être fortement revus à la baisse ». Cet épisode risque donc de laisser des traces, et Mediapro n’est pas forcément le seul à blâmer. « La demande de renégocier les droits peut être légitime, tranche Pierre Rondeau. Avec le coronavirus, les recettes publicitaires chutent, les bars qui diffusent les matchs et qui payent un abonnement sont fermés ». A cela s’ajoute une campagne d’abonnement grand public qui peine à convaincre, alors que Mediapro vise 3,5 millions d'abonnés à terme. « C’est tiède », a concédé Jaume Roures dans son entretien à l’Equipe.

Selon l’économiste, la LFP aurait accordé trop facilement sa confiance au diffuseur étranger : « elle n’a demandé aucune garantie financière, elle dispose seulement d’une "caution solidaire" d’un acteurs tiers, à savoir l’actionnaire chinois de Mediapro. ». Avec le recul, c’était peut-être un peu léger pour 800 millions d’euros.

Qui diffuse la Ligue 1 en France ?

Pour la période 2020-2024, trois acteurs se répartissent les droits TV à chaque journée de championnat (10 matchs) :

  • Mediapro, via sa chaîne Telefoot, diffuse 8 rencontres en exclusivité. La chaîne a également droit aux 10 meilleures affiches du championnat (PSG-OM, OM-OL…).
  • Canal+ diffuse les deux rencontres restantes par journée.
  • Free ne propose pas de matchs en direct mais propose des extraits de chaque rencontre (comme les buts par exemple) en léger différé.