Equipe de France : «On assume le fait d’avoir filmé avec empathie», on a parlé avec les réalisateurs du doc sur les Bleus

INTERVIEW Théo Schuster et Emmanuel Le Ber ont vécu au plus près l'épopée des Bleus en Russie...

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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LA FRANCE EST CHAMPIONNE DU MONDE
LA FRANCE EST CHAMPIONNE DU MONDE — Odd ANDERSEN / AFP

Pendant plus d’un mois, les deux réalisateurs Emmanuel Le Ber et Théo Schuster ont eu l’immense privilège de vivre au plus près de l’équipe de France, de leurs débuts à Clairefontaine jusqu’à la finale de la Coupe du monde à Moscou.

Alors que le documentaire Les Bleus 2018 : Au cœur de l’épopée russe est sorti en DVD le 4 septembre, les deux amis ont accordé un entretien à 20 Minutes pour nous livrer les coulisses de leur aventure.

Comment est née l’idée de ce documentaire ?

Emmanuel Le Ber : Avec Théo, on se connaît depuis 25 ans, on a fait nos études ensemble, bref on est potes, mais on n’avait jamais bossé ensemble. Et là je reçois le coup de fil d’un producteur novice qui me propose de faire des petits docs sur la Coupe du monde. J’ai appelé Théo, il me dit « ouais vas-y on va écrire un truc mais franchement je n’y crois pas du tout ». D’autant qu’on était déjà en janvier. Pour mai… On l’a finalement écrit, sans pression et ça a plu à la fédé. Il y a eu deux rencontres, dont une avec Didier Deschamps.

Théo Schuster : Le rendez-vous avec Deschamps s’est fait à la fédé, ça a duré deux heures et demie, et pendant ce temps, Deschamps nous scanne. Il voulait nous tester, voir si ces deux bonshommes pouvaient venir avec eux durant la compétition. Et dans la semaine qui suit, il nous appelle et nous dit « banco ».

Deschamps n’était pas très chaud au départ, c’est exact ?

E : Il n’était pas hyper chaud non. Tout ce qui pouvait lui mettre des bâtons dans les roues dans son rapport à son groupe, vis-à-vis de son seul objectif qui était d’aller au bout, ça avait de quoi le refroidir. Notre but, c’est de lui dire que le côté artistique de la démarche ne viendra jamais empiéter sur l’aspect sportif de leur aventure. Mais là où on est agréablement surpris, c’est qu’une fois qu’il nous a donné son accord, il a été royal au bar. Il n’a jamais entravé notre travail, on a vraiment eu open bar pour faire notre documentaire.

T : La plus belle chose dans tout ça, c’est le texto qu’il nous a envoyé une fois que le document a été diffusé. Il nous dit « bravo les gars, je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre mais vous avez fait un super boulot. »

E : Sa technique c’est de mettre sous pression aussi bien son staff, son groupe que nous. Il manie la petite claque et la caresse et on sait qu’il est tellement soucieux de tout qu’on n’a pas le droit à l’erreur.

Le deal de départ, c’était de ne le diffuser qu’en cas de qualif’en finale. C’est dur de se dire que ton travail peut, à terme, ne pas être diffusé, non ?

T : Ouais mais ça c’est comme pour les joueurs. Ils partent sur une compèt’, ils ne savent pas s’ils vont la gagner mais leur seul objectif, c’est d’aller au bout. Donc on se met comme eux, en mode commando. Et puis, honnêtement, si quelqu’un vient te voir pour te dire « est-ce que tu veux faire la Coupe du monde avec l’équipe de France mais on ne diffuse que s’ils vont en finale ? », tu ne te poses même pas la question, tu fonces. Après on ne va pas se mentir, il y a des moments où on a tremblé. Le match contre l’Argentine par exemple. Après le deuxième but argentin, je suis carrément sorti du stade car je ne pouvais plus, c’était trop dur mentalement. Tu te dis que tu joues tout ton projet là-dessus et que, potentiellement, deux heures après, tu peux être dans l’avion du retour…

Donc vous manquez le but de Pavard (rires) ?

T : Ouais…

E : Moi, ça a été ma pire expérience de spectateurs dans une Coupe du monde, je ne le vivais pas intensément. J’étais trop dans le truc, trop impliqué émotionnellement. Après, on avait aussi conscience d’être des privilégiés. Sans être des groupies, on se disait qu’on était au cœur de l’histoire du football français.

Vous sentez à un moment donné qu’il y a un truc qui monte, qu’une dynamique se crée et qu’ils vont peut-être aller au bout ?

T : Ah ben oui, le jour de France-Argentine justement. C’est le déclic, clair et net. Rien que dans le discours de Pogba avant d’entrer sur la pelouse, on sent qu’il est en train de se passer quelque chose de potentiellement fort. Et quand on va parler avec Mbappé dans sa chambre, on sent que c’est pour ce genre de match qu’il est là. Eux, ils voulaient jouer l’Argentine plus que le Nigeria ou une autre équipe. Et oui, ce jour-là il y a tout qui tourne.

En regardant votre documentaire, on a la sensation d’assister à la transformation de Pogba dans son leadership. Vous aussi ?

E : Ah mais oui, complètement. Et c’était même assez jouissif de ressentir ça en direct. Il y a cette séquence dans la chambre avec Mandanda où il regarde la finale de l’Euro-2000, où il se fixe des objectifs en regardant le match, ils se disent qu’ils veulent faire revivre ça au pays. Là déjà, on a un pan de sa personnalité qu’on n’avait pas vu jusqu’ici, il est touchant, presque comme un petit garçon. Et ensuite, plus le temps passe plus on sent le garçon se transformer. Nous on le découvre, mais surtout lui se découvre. Il y a presque un côté super-héros, quand le mec prend conscience de ses superpouvoirs (rires).

L’approche ne doit pas être simple pour réaliser un docu comme ça. Il faut être proche des joueurs sans pour autant non plus devenir trop potes.

E : Déjà on était deux pour faire ce doc et ça nous a aidés je crois. Théo, lui, connaît très bien les codes du foot, il a cette capacité à échanger d’égal à égal avec les joueurs, à instaurer sur le moment presque une relation de potes et moi c’était un peu différent, j’avais plus de recul et j’étais sûrement perçu comme ça par le groupe, mais avec ça on a trouvé le juste milieu. Après il ne faut pas non plus être trop dans la complaisance, même si on assume le fait d’avoir filmé avec empathie. C’était notre volonté propre et pas celle du staff ou de la Fédération.

T : Il y a un truc qui nous a sauvés, c’est qu’il n’y a pas eu de clans. J’ai déjà bossé auprès de sélections de foot et très souvent, il y a des groupes. Ça ne veut pas dire qu’ils vont s’affronter, mais il y a souvent des petites histoires quand même. Là, ce n’était pas le cas. Et ça nous a sauvé la vie, ça nous a mis en confiance, on pouvait aller parler avec n’importe qui sans que ça soit mal perçu. Et puis on était vraiment plongé dans leur truc. Je me souviens à un moment donné on se regarde tous et on se dit « putain, on est en finale de la Coupe du monde ! » Tout Pogba qu’il est, ou Varane ou qui tu veux, les mecs c’était la première fois qu’ils allaient vivre ça. Et nous on était là, on faisait partie du truc aussi d’une certaine manière.

Les joueurs sont-ils attentifs à ce qui se disait d’eux au-dehors, dans la presse ?

E : Globalement on sent qu’ils se méfient des médias. Didier Deschamps le premier. Après, ils sont tellement conscients de leur valeur, de leurs qualités, de leurs prestations, donc ils écoutent mais ils ne font pas très attention à ce qui est dit je crois. Ils sont assez entretenus dans cette bulle et ça les protège beaucoup.

J’imagine que l’ombre des Yeux dans les Bleus plane forcément quand on se lance là-dedans ?

T : Ouais mais c’était plus une pression positive qu’autre chose. On l’a vu, on sait qu’on ne fera pas le même truc, on ne vit pas à la même époque, les modes de communication ont changé, on sait qu’on va se faire spoiler nos trucs sur Insta par les joueurs (rires). Après, on peut nous reprocher d’avoir été un peu au moins au cœur du truc, comme ça avait été le cas avec Les Yeux dans les Bleus, mais il faut aussi rappeler qu’il y a une toute petite institution de quartier qui s’appelle la Fifa, qui a vu Les Yeux dans les Bleus, et qui depuis, a tout verrouillé. Aujourd’hui il faut filouter, parfois se planquer, on ne peut plus tourner des images bord terrain, etc.

E : Et puis les films sont marqueurs d’une époque. Les Yeux dans les Bleus aussi bien que le nôtre.

On a parfois la sensation que le film se rapproche un peu d’un film institutionnel ou d’un clip promotionnel…

E : On ne changerait rien à notre docu, ce côté empathique, bienveillant. C’est notre manière de travailler, de filmer les gens de façon positive. Et puis dès le début on annonce la couleur, oui, c’était une coproduction avec la FFF. Sans elle, on n’aurait pas pu faire ce film. Ça fait partie d’une époque. Oui, ils avaient le contrôle mais non, ils n’ont pas interféré outre mesure dans notre travail et dans le rendu final.

T : Je les ai entendues ces critiques et j’ai l’impression qu’il faudrait presque qu’on s’excuse que ce soit bien passé. Les gars attendaient de la polémique, des mecs qui s’embrouillent entre eux, mais ça ne s’est jamais produit. Quand on dit que c’était une vraie famille, c’est vraiment ce qu’on a vu et ressenti au quotidien.