Chambrage de Fekir: Manque-t-on de bienveillance envers nos (jeunes) joueurs?

FOOTBALL Le joueur lyonnais cherchait juste à s’amuser, il a été victime d’un procès violent…

B.V.

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Nabil Fekir lors de sa célébration polémique
Nabil Fekir lors de sa célébration polémique — PHILIPPE DESMAZES/AFP
  • Nabil Fekir, le capitaine l’OL, a brandi son maillot pour célébrer le 5e but du match contre l’Asse.
  • Sa célébration « à la Messi » a entraîné l’invasion du terrain par des supporters des deux kops.
  • Un geste qui a suscité de vives réactions.

Puisque c’est l’un des rares livres qu’on a lu jusqu’au bout dans notre vie, on s’autorise à affirmer qu’il y a un peu de Kafka dans le procès que subit Nabil Fekir depuis dimanche soir. Qu’a-t-il fait de répréhensible ? Rien. Qui a-t-il insulté ? Personne. Quelles règles a-t-il violé ? Aucune. Et pourtant, pour avoir célébré le cinquième but de l’historique victoire de son OL à Sainté comme Messi ou Ronaldo l’ont fait avant lui, le Lyonnais a pris très cher.

>> A lire aussi : ASSE-OL: «Il ne faut pas l’incriminer»... Comment peut-on blâmer Nabil Fekir pour sa célébration de but?

En direct, d’abord, sur Canal +. On lui fait le reproche d’avoir voulu humilier le public Stéphanois et d’être responsable de l’envahissement de terrain qui en a suivi. Les propos du commentateur, Stéphane Guy, et de son consultant Eric Carrière sont très sévères. Trop d’ailleurs pour Sidney Govou, ancien joueur de l’OL et lui-même consultant Canal.

« J’ai trouvé ça ridicule. On peut dire que c’est bien ou pas bien, que ce n’est pas le bon endroit pour le faire, mais je ne suis pas d’accord du tout avec la façon dont il a été traité. A Canal, ta parole t’appartient : Pierre Ménès a dit des choses différentes de Stéphane Guy, moi aussi je le dis. Sur l’instant, Fekir a réagi comme un joueur de foot heureux, qui vient de marquer le 5e but de son équipe dans un derby. Il a communiqué comme ça. Il n’a pas été insultant. Oh ! Il a tué personne, il a juste montré son maillot. Le problème, c’est surtout qu’on laisse rentrer des cons dans des stades ».

Ensuite, c’était sur les réseaux sociaux, dans les éditos, partout : la grande guirlande des experts a scintillé de ses plus belles lumières. Sale gosse, branleur, chambreur. Comme si on découvrait aujourd’hui que le principe même de la chambre était la seule raison pour laquelle on jouait au foot. Comme si on reprochait à un gamin de 24 ans d’être passionné, excentrique, « humain et instinctif »,comme le décrit le sélectionneur Didier Deschamps. Comme si on lui reprochait d’avoir 24 ans, en fait.

Il y a deux semaines, l’ado – dont la com’est pourtant bien au point - Kylian Mbappé était passé au tribunal du gros melon pour deux phrases pas fines sur l’arbitrage. Bon. C’est le quoi le problème ? Leur âge ? Leur réussite ? Leur droit d’avoir une personnalité ? « Toute personne publique est bonne pour servir la morale, note Thibaud Leplat, journaliste et auteur du livre Football à la Française. On se sert des joueurs de foot pour faire de la morale à peu de frais sur leur dos, parce qu’ils ne savent pas se défendre ou sont très mal défendus. »

Dans ce livre, il cite Camus – « je n’ai jamais vraiment été sincère et enthousiaste qu’au moment où je faisais du sport » - et raconte comment, il y a 60 ans, on se balançait aussi des cailloux durant les matchs de foot. Le foot est toujours le même, c’est la société qui a changé. Joachim Barbier, journaliste et auteur de La France, ce pays qui n’aime pas le foot :

« Ce qui se faisait il y a 20 ou 30 ans, on ne le tolère plus. On a d’importants problèmes sociétaux à régler, alors on est toujours dans le jugement moral. Il y a un mépris pour la jeunesse, un mépris de certaines élites envers les footballeurs. Les censeurs n’arrivent pas à imaginer l’état émotionnel dans lequel Fekir est quand il fait le geste. Qu’il est devenu le héros d’une ville. Putain, c’est ça le foot. Mais comme il n’a pas fait huit ans d’étude et écrit cinq bouquins, il n’y a ni bienveillance ni relativisme. C’est pouce en l’air ou pouce en bas. Le sport n’est pas respectable en France, ça reste 22 couillons derrière un ballon. Les salaires justifient la critique et l’absence de bienveillance. »

Et forcément, quelque part, c’est l’histoire de l’ascension sociale qui dérange. Avec tous les gros mots qui se cachent derrière. « C’est un petit mec de 20 ans qui a le smile et qui vient de nulle part, résume Emmanuelle Duez, que le Figaro présentait comme "l’entrepreneur étendard de la génération Y" et créatrice du Boson Project. Fekir est la représentation insolente d’une réussite sur d’autres critères que ceux que l’on connaît habituellement ».

Lionel Messi face au Real
Lionel Messi face au Real - OSCAR DEL POZO / AFP

C’est aussi celle d’un conflit générationnel. Quand l’ancien joueur et consultant de Canal + Eric Carrière stigmatise en direct le « besoin de faire du buzz » de Nabil Fekir, il entérine surtout les différences entre leurs deux époques. Emmanuelle Duez, toujours :

« Fekir s’inscrit parfaitement dans cette génération qui explose sur les réseaux sociaux, très à l’aise dans les outils de communication, de Facebranding, de ‘moi-moi-moi’, il n’a pas peur d’utiliser le jeu et de se mettre en avant. Il prend de la liberté avec le statuo-quo, comme Bolt a passé sa carrière à le faire. Bien sûr qu’il fait le buzz, il s’en amuse. Et ça pose un problème aux gens qui ne maîtrisent pas ces codes. »

Et ce sont ces derniers qui ont autant de mal à « être bienveillant envers une génération différente dans son comportement, sa consommation, son langage et qui cristallise en fait tout ce qu’ils ne sont pas », conclut-elle. Les footballeurs d’aujourd’hui sont sur Instagram, jouent à FIFA et s’amusent d’un système dont ils ne sont en rien responsables.

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L’exemplarité, un débat d’arrière-garde

« Avec ce derby, on essaie de créer un produit dans lequel on monte les gens les uns contre les autres, soulève Thibaud Leplat. Jean-Michel Aulas, le président de Lyon, l’a fait publiquement. Canal + le fait aussi dans ses bandes-annonces, on utilise des termes martiaux, guerriers. On est dans un perpétuel paradoxe, on confond le beau et l’impressionnant. Dans ce contexte, c’est tout ça est parfaitement prévisible et compréhensible de la part de Fekir et des supporters. »

Sauf qu’à la différence des supporters, le footballeur a un devoir d’exemplarité. C’est comme ça, paraît-il. Parce qu’il est un personnage public, parce qu’il gagne de l’argent. Selon quels critères ? Pour savoir si le geste de Fekir va traumatiser des générations entières de gamins, comme la main d’Henry face à l’Irlande était censée faire de notre jeunesse la lie de l’humanité, on a interrogé deux entraîneurs de jeunes dans la région lyonnaise. Christophe :

« J’ai pas attendu le geste de Nabil Fekir pour être désabusé par ce que je vois dans les journaux. Ça fait 30 ans que je suis dans le football amateur, j’ai pu voir l’évolution négative de la vision de ce sport. Le football est le reflet de la société, que ce soit dans le professionnel ou dans l’amateur. Tout est ultra-médiatisé, le moindre petit geste et analysé, disséqué, j’ai un peu le sentiment qu’on ne peut plus rien faire. Le clouer au pilori, on est dans l’excès, tout le monde ne parle que de ça. C’est violent, trop facile, trop simple. Le football, faut taper dessus. Son geste est peut-être maladroit, mais pas insultant. En tant qu’éducateur, je vois des choses bien pires. »

Il n’a d’ailleurs pas prévu d’en parler à ses gamins lundi soir, à l’entraînement. Maxence, lui, compte en toucher un mot aux siens. Mais de manière positive : « Ce que je retiens, c’est la marque de reconnaissance de Fekir envers son club. Aujourd’hui, les couleurs d’une équipe ne veulent quasiment plus rien dire pour un gamin, c’est bien de porter ces valeurs. Et c’est justement parce que le contexte est ce qu’il est qu’il a le droit faire ce qu’il a fait. Et vous pouvez être sûr qu’aujourd’hui, les Stéphanois, ça les fait plus rire qu’autre chose. »

« On va finir aseptisé »

Bref, l’exemplarité, c’est « prêter au football une fonction qui n’est pas la sienne, la sublimation, de réconciliation », estime Thibaud Leplat. « Une fausse excuse, un débat d’arrière-garde, poursuit Joachim Barbier. Si dans une société tu n’as pas d’autres exemples à donner à la jeunesse que les footballeurs… fais ton boulot. Ça veut dire que dans le reste de la société, plus rien ne fonctionne ? L’école ? Les parents ? Les gamins sont intelligents, ils ont du discernement. »

Alors on attendra de voir si la commission de discipline de la Ligue, qui s’est saisie du dossier Fekir, décide de le surprendre pour l’intérêt commun d’un football sans saveur et d’une société aux mœurs parfaites. « Je n’ose même pas l’imaginer, estime Sidney Govou. On est en train d’oublier que ça reste un jeu, de l’émotion. On va finir aseptisé. »

Interrogé par le Progrès alors qu’il rejoignait l’équipe de France à Clairefontaine, Fekir n’a rien lâché. « J’assume ce que j’ai fait, mais je regrette les débordements. [Tout ça] c’est ce qui donne la saveur au derby, ce qui fait son charme aussi. Maintenant, si on ne peut plus rien faire… mieux vaut faire du théâtre ou autre chose. »

Tant qu’il y aura des Nabil.