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Le long combat des victimes de violences sexuelles à la fédé d’escrime

« J’ai l’impression que c’est une mafia »… Le long combat des victimes de violences sexuelles à la fédé d’escrime

ENQUETELa Fédération française d’escrime et sa commission de discipline éprouvent depuis longtemps, selon les familles des victimes, de grandes difficultés à sanctionner les auteurs d’agressions sexuelles sur mineur
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • La commission d’enquête parlementaire sur les défaillances des fédérations avait mis en lumière l’incapacité des commissions de discipline des fédés à s’emparer des questions de violences sexuelles et sexistes.
  • A la Fédération française d’escrime, la commission de discipline serait selon certains une simple chambre de blanchiment des auteurs d’agressions.
  • Au fil de notre enquête, les familles de victimes nous ont partagé leur combat, leur douleur et leur découragement à faire entendre la parole de leurs enfants victimes, prouvant encore une fois que le chemin vers une meilleure prise en considération de celles-ci est encore semé d’embûches.

«Sur le coup, je prends une claque. On se sent désemparée, coupable, on se dit '' je suis une mauvaise mère parce que je n’ai pas vu les choses '' ». Au bout du fil, la voix tremblante, Myriam* est en colère. Il y a quelques mois, sa petite Laurie* a fait une tentative de suicide médicamenteuse alors qu’elle était au collège, conséquence d’une affaire de harcèlement sexuel dont elle a été victime de la part de son maître d’arme, dans le club d’escrime où elle s’était inscrite quelques mois plus tôt.

La jeune fille était pourtant tombée raide dingue de cette discipline dès les premiers assauts. « Ça a été une révélation, décrit sa mère. Elle disait que l’escrime, c’était sa vie. » Appréciée dans son club et plutôt douée, Laurie noue alors une relation de complicité avec son maître d’armes, de quinze ans son aîné, à la fois figure d’autorité mais aussi, parfois, confident des enfants dont il a la charge.

Des SMS tendancieux, une relation qui dérape

Au fil du temps, ceux-ci s’échangent des messages sur WhatsApp jusqu’au moment où, tard le soir, l’éducateur dérape et, alors que Laurie lui écrit qu’elle doit aller à la douche, il embraye : « Hummm okay […] Ça donne envie de dire “je peux t’accompagner ?” », suivi d’un emoji qui se cache les yeux. Devant la surprise de Laurie (« wesh, non »), celui-ci bat en retraite et évoque alors une simple blague.

Mais le mal est fait et, rapidement, les échanges vont s’espacer, même si le maître d’armes lui enverra encore une photo de lui, ou plutôt de ses jambes, écartées, alors qu’il patiente chez le coiffeur. Laurie a alors treize ans et demi, lui, vingt-sept. Informée par sa sœur, à qui sa fille s’est confiée, Myriam demande à sa fille de mettre immédiatement fin à ces échanges sans pour autant ébruiter l’affaire auprès de son club ou de la Fédération.

Ce n’est que plus tard, sur les conseils d’un autre maître d’armes, scandalisé par le message de son collègue, que Myriam décidera de faire un signalement auprès de la FFE. « Je sais que Laurie ne voulait pas aller plus loin mais je ne pouvais plus rester sans rien faire. Mais au final, qu’on se taise, c’est compliqué, qu’on le signale, ça l’est tout autant. »

L’histoire se répète

Alertée par le comité « éthique et déontologie » de la FFE, la commission de discipline mène alors sa propre enquête mais la sanction infligée - un mois d’interdiction d’enseigner l’escrime avec sursis - fait bondir Myriam. « Je me suis demandé si on ne se foutait pas de moi, s’étrangle-t-elle. J’ai vraiment eu l’impression que pour eux c’était totalement insignifiant ce qu’il s’était passé, qu’on avait fait tout une histoire pour pas grand-chose. »

Sauf qu’à la maison, Laurie n’est plus la même. La jeune fille, d’ordinaire si joyeuse, se referme sur elle-même, ses notes chutent et elle commence à se scarifier les bras. L’idée de retrouver le chemin des compétitions et de croiser à nouveau la route de son maître d’armes la pétrifie. Ce mal-être finira par exploser aux yeux de tous quand, après l’avoir recroisé en octobre, cinq mois après les faits, la jeune fille avalera une plaquette d’anxiolytiques.

Cette histoire n’est pas sans rappeler le drame vécu en 2019 par Chloé Bousfiha, 14 ans au moment des faits, victime d’une tentative de viol par son maître d’armes dans le wagon-lit d’un train qui les amenait sur une compétition d’escrime en Slovaquie. Là aussi, tout avait commencé par des messages anodins avant de basculer vers des demandes à caractère sexuel (« je peux avoir une photo de ta chatte ? »).

Aujourd’hui encore, la mère de Chloé se souvient du conseil prodigué par son avocate : « Elle nous a carrément déconseillé de contacter la fédération car, disait-elle, dans le milieu du sport, les fédérations ont plutôt tendance à protéger les mis en causes et à ne pas écouter la parole des victimes. C’est souvent parole contre parole et, dans ce petit milieu, c’est le maître d’armes, la figure d’autorité, qu’on écoute, qu’on croit et qu’on protège. »

Malgré la condamnation en justice à une peine de 18 mois de prison, dont 9 fermes, la Fédération traîne des pieds à prendre des mesures de protection à l’égard de Chloé et, un mois après sa condamnation, sa maman tombe de l’armoire en apprenant que le maître d’armes a de nouveau été vu sur un site de compétitions de jeunes.

« On avait contacté M6 à l’époque pour dénoncer cette situation, ce qui n’a pas plu du tout à Bruno Gares (le président de l’époque), se souvient la maman. Du côté de la Fédé, ils étaient furieux qu’on en ait parlé aux médias. Gares a dit à ma file “Moi, ma grand-mère s’est fait violer par les Allemands, elle n’en a pas fait tout un plat. Maintenant tu la boucles et on passe à autre chose”. Au lieu d’avoir le soutien de la fédé, elle a été dénigrée… Ça l’a détruite, son physique a fini par lâcher et elle a plongé dans une grave dépression. »

« On a totalement occulté la souffrance de la gamine »

En optant pour une sanction aussi light, comme dans le cas de Laurie, la commission de discipline de la FFE a-t-elle failli dans son rôle de protection des victimes ? C’est ce que pense Jacqueline Felzine, l’ancienne présidente du comité éthique et déontologie. Celle que l’on surnommait avec mesquinerie « l’Ayatollah de l’éthique » n’a eu de cesse de dénoncer durant ses quatre années de mandat « des décisions disciplinaires absolument sidérantes » et « une commission de discipline qui exerçait comme une opposition active à faire évoluer les mentalités dans le traitement des violences ».

« On a complètement occulté la souffrance de la gamine, acquiesce Denis Lemuhot, son acolyte au comité éthique et déontologie. Le temps nous donne raison, comme dans le cas de cette affaire où un autre maître d’armes avait été relaxé par la commission de discipline pour des faits similaires avant que la justice administrative décide de le suspendre de ses fonctions pour trois ans. » L’affaire, révélée par La Tribune de Lyon au début de l’année 2024, mettait en cause un maître d’armes d’une quarantaine d’années reconnu coupable de harcèlement et propos à caractère sexuels tenus à une adolescente de 16 ans.

« D’un côté la commission de discipline relaxe, de l’autre la justice condamne, voilà le schéma classique dans les affaires de violence dans l’escrime », se désole Lemuhot. Loin d’être isolée, l’histoire de Laurie, comme celle de Chloé, n’est en effet que le dernier maillon d’une longue chaîne d’incohérences qui fait dire à Felzine que « cette commission de discipline n’est que du verni sur un ongle pourri ».

Une main sur le sein et une nouvelle relaxe étonnante

En 2022, un autre signalement parvient sur le bureau de la Fédé pour harcèlement et agression sexuelle sur mineure. Alix* ressentait des douleurs dans le dos lors d’un entraînement. Son enseignant lui propose alors de lui prodiguer un massage et, après lui avoir fait retirer ses vêtements et dégrafer son soutien-gorge, commence à la manipuler au beau milieu de la salle d’armes. Selon le compte rendu d’audience que 20 Minutes s’est procuré - mais qui ne figure étrangement pas sur le site de la FFE, comme cela devrait être le cas - la jeune fille assure que son maître d’arme « lui a posé sa main sur son sein gauche et a ensuite appuyé dessus », ce que le mis en cause conteste.

« A partir du moment où ils n’ont pas la preuve et que c’est du parole contre parole, la plupart du temps ça ne va pas plus loin, on donne un blâme ou on relaxe », se désole Felzine. Ici, l’homme sera en effet relaxé des chefs d’agression sexuelle et d’harcèlement sexuel, la commission de discipline écrivant noir sur blanc « qu’il ne ressort pas de la procédure que M. X a commis une agression sexuelle » mais a eu « un comportement inadapaté ». Il sera pour cela sanctionné d'un simple blâme.

L’enseignant en question ne devant pas « faire dénuder un élève au sein d’une salle d’armes ou bien encore pratiquer un massage […] alors qu’il ne dispose pas de diplôme pour ce faire ». « Ce jugement est une dinguerie et en dit long sur la perception par les membres de la commission, tous des hommes d’un certain âge, de ce qu’est une agression sexuelle », s’insurge Jacqueline Felzine.

En se baladant sur le site de la FFE, on se rend compte aujourd’hui encore que le règlement disciplinaire ne fait pas une seule fois allusion aux agressions sexuelles, on y parle seulement de « geste obscène », d’« insultes » ou de « bizutage ». Or, comme le rappelle le Centre d’aide aux victimes d’agression à caractère sexuel, « les formulations linguistiques, souvent euphémisées, minimisent la gravité des violences sexuelles et déresponsabilisent les agresseurs. »

Des « dysfonctionnements répétés », selon le président

Un statu quo incompréhensible pour le comité éthique et déontologie qui n’a eu de cesse de réclamer d’urgence une refonte du règlement disciplinaire de la FFE sur les questions d’agression sexuelle. « On s’est battus pendant trois ans simplement pour faire apparaître l’onglet “Je signale” sur le site de la fédé, ça en dit long sur les volontés réelles des gens en poste. Alors changer en profondeur le règlement, vous imaginez bien… », souffle Felzine.

Interrogé par nos soins, le nouveau président de la FFE Rémy Delhomme reconnaît volontiers des « dysfonctionnements répétés au sein de la Fédération ces dernières années » et assure « ne pas minimiser ces problématiques ». Pour en revenir au cas de Laurie, s’il n’était pas encore à la tête de la FFE quand l’affaire a éclaté, Rémy Delhomme l’était au moment où la fillette a tenté de mettre fin à ses jours. Selon lui, « la sanction de la commission de discipline de première instance n’a pas été à la hauteur de la gravité des faits reprochés. Dans ces cas-là, il faut de la tolérance zéro. »

Il décidera finalement de prendre une mesure conservatoire de suspension à l’encontre du maître d’armes en attendant le résultat d’une nouvelle commission de discipline décidée après la tentative de suicide de Laurie. Malgré le renouvellement des membres de la commission, Myriam n’a que « peu d’espoirs » de voir le maître d’armes être sanctionné.

« On a l’impression qu’il y a une omerta »

« On a l’impression qu’il y a une omerta. On se protège les uns les autres et on étouffe le truc en espérant que les victimes, qui vivent un enfer, lâchent l’affaire. Une fois que la fédération a les affaires en mains, tout est cadenassé, j’ai vraiment l’impression que c’est une mafia, lâche-t-elle, dépitée. Qu’est-ce qu’ils attendent pour prendre conscience du problème ? Qu’un jour une athlète ne se loupe pas ? »

Au moment où nous achevions cette enquête, le verdict de la deuxième commission de discipline venait de tomber : une peine de 6 mois d’interdiction d’exercer en tant que maître d’armes avec, de nouveau, un sursis total.

Le président de la FFE a aussitôt interjeté appel de cette décision et demandé à ce qu’une nouvelle mesure conservatoire soit prise à l’encontre du mis en cause. C’est aussi en ce sens que sa maman a accepté de témoigner dans cet article, pour que « la peur change de camp et que d’autres familles, et elles sont nombreuses, aient le courage de dénoncer les violences dont ont été victimes leurs enfants ».

* Les prénoms ont été changés.