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Tour de France 2024 : Comment expliquer les performances de maboule de Tadej Pogacar dans les Pyrénées ?
cyclisme•Le maillot jaune slovène a été impérial le week-end dernier pour assommer Jonas Vingegaard et laisser la concurrence très loin derrière, au point de relancer les débats sur ses performancesNicolas Camus
L'essentiel
- Vainqueur au Pla d’Adet samedi et au plateau de Beille dimanche, Tadej Pogacar a sans doute assommé le Tour de France et son principal concurrent, Jonas Vingegaard.
- Sur ces deux jours, le Slovène a réalisé des performances hors norme lors des deux dernières montées, effaçant même des records datant des années EPO.
- Il n’en fallait pas plus pour réveiller les soupçons et, lors de la journée de repos, lundi, l’intéressé a été longuement interrogé sur le pourquoi du comment de ces temps d’ascension supersoniques.
Pas sûr que la journée de repos, lundi, ait suffi à dissiper la sensation de malaise ayant escorté les performances de Tadej Pogacar sur le week-end pyrénéen. C’est que le Slovène a convoqué les souvenirs de quelques grands anciens pris par la patrouille, faisant mieux que Lance Armstrong au Pla d’Adet samedi avant de mettre pas loin de quatre minutes le lendemain au record d’ascension du plateau de Beille établi par Marco Pantani en 1998. De quoi faire bondir ceux qui croient le cyclisme toujours gangrené par le dopage. En tout cas, pour le haut du panier.
L’écart entre le duo que forme le maillot jaune avec le double tenant du titre Jonas Vingegaard et le reste du monde est abyssal. Dimanche, sur cette dernière montée, de gros calibres comme Richard Carapaz, Jai Hindley (tous les deux anciens vainqueurs de grands Tours), Enric Mas et Laurens De Plus comptaient 2’30 d’avance au pied après avoir réussi à prendre l’échappée matinale. Ils n’auront même pas tenu la moitié de l’ascension, Carapaz lâchant 5’41 sur la ligne et Hindley près de 9 minutes.
« Le niveau de Tadej est stratosphérique »
Au pied du podium en 2022 et encore 9e à Paris l’année dernière, David Gaudu ne joue plus dans la même cour sur cette édition. Si le Covid l’a affaibli durant sa préparation, ça n’explique pas non plus totalement comment un coureur comme lui peut souquer cinq échelons en-dessous. « Le niveau monte tellement d’année en année, il ne faut pas rater le train, nous disait-il lundi, au lendemain d’une cuisante 87e place à 43 minutes. Le niveau de Tadej est stratosphérique. Avec Jonas, ils sont dans leur monde, pas intouchables mais presque. Moi, je peux juste continuer à travailler, pour moi et pas par rapport à eux. »
Troisième Français sur la ligne dimanche, une demi-heure derrière la fusée slovène malgré une montée qu’il jugeait « bonne » pour ses standards, Romain Bardet se disait « ébahi par les écarts ». « Les deux, trois premiers sont dans un autre univers », observait le premier porteur du maillot jaune sur ce Tour.
Résignation dans le peloton
Le constat est largement répandu dans le peloton. Dans un article paru dimanche soir, Le Monde raconte comment les coureurs, impuissants, préfèrent prendre tout ça à la rigolade, loin de la colère des années Sky. La plèbe est résignée, en tout cas pour le classement général. Même Remco Evenepoel sait bien qu’il ne dispute pas la même course. Après deux semaines, il ne vise plus que la 3e place et rien d’autre.
Alors, Pogacar et Vingegaard dopés jusqu’à la moelle comme les chaudières des années 1990 et 2000 ? Ce n’est pas la première fois que le débat surgit depuis le début de cette rivalité, en 2021, et il n’est sûrement pas près de s’éteindre. Lundi, le Slovène a été assailli de questions sur sa performance de la veille lors d’un point presse en visio. Son argumentaire est simple : l’entraînement est toujours plus poussé, rigoureux et individualisé, il n’y a plus un secteur de la performance laissé au hasard et le matos n’a plus rien à voir :
« C’est impressionnant comme le cyclisme a évolué ces dernières années. Quand je suis arrivé dans cette équipe, il y a six ans, on était vraiment des amateurs. Ça a changé du tout au tout depuis. Et c’est le cas partout. Il y a une émulation pour repousser les limites, sur le matériel, la nutrition, les plans d’entraînement, les camps d’altitude. On pèse chaque gramme de nourriture et on essaie de gagner le moindre watt sur le vélo. » »
Prenez des notes pour votre petit-déj avant vos sorties du dimanche, voici le secret des champions : fini les pâtes nature ou le riz blanc, aujourd’hui « c’est beaucoup plus varié avec du porridge, des céréales, de l’omelette, du pain, des crêpes », révèle Pogi.
Autre élément d’une efficacité redoutable, les vélos. « Ils sont devenus tellement rapides. Ce sont les pneus qui font la plus grande différence, constate-t-il. Il y a les roues aussi et l’aérodynamisme des cadres. Les vélos n’ont rien à voir avec ceux qu’on avait il y a même pas cinq ans. »
5 à 10 watts gagnés grâce aux roues
Le directeur de la performance de l’équipe Groupama-FDJ, Frédéric Grappe, pointait également ces nouvelles machines ultraperfectionnées l’an dernier au moment de ces mêmes discussions. « Au temps d’Armstrong, les vélos n’étaient même pas en carbone. A chaque coup de pédale, le vélo se déforme et donne une réponse. Le matériel joue énormément sur le rendement mécanique. Rien que le rebond pneumatique permet de gagner entre 5 et 10 watts par rapport à quelques années en arrière », expliquait-il à Eurosport, mettant aussi en garde contre les estimations des watts développés par les coureurs sans avoir accès à toutes les données du terrain.
Une explication qui ne convainc pas tout le monde, c’est peu de le dire. Si ce perfectionnement ne fait pas de doute par rapport aux années 2000, comment se fait-il que les écarts se creusent à ce point dans le peloton actuel ? C’est en substance ce que se demande l’ancien sprinteur Nacer Bouhanni, dans une interview au Parisien parue lundi. « Quand je vois ces temps de montée et ces vitesses qui ne baissent pas de jour en jour, je ne sais pas l’expliquer, dit-il. Je vois des purs grimpeurs se prendre dix minutes. Avant, c’étaient les sprinteurs qui les prenaient ces dix minutes. »
Pour revenir à Pogacar, le Slovène a tout misé cette saison sur l’un des grands objectifs de sa carrière, à savoir le doublé Giro-Tour de France, option revanche sur Vingegaard. Il a donc axé sa préparation « plus spécifiquement sur la haute montagne » et l’endurance, selon son manager Mauro Gianetti, tout en faisant bien attention de ne pas se cramer au printemps. Résultat, le Petit Cannibale assure qu’il ne « s’est jamais senti aussi fort » que sur cette Grande Boucle.
C’est bien, Kevin, maman va aller te faire un chocolat chaud
Pour le fun, on a demandé à Ugo Ferrari, l’homme qui commentait à sa manière les étapes mythiques des années EPO sur sa chaîne YouTube, son avis sur la question. Si ce vrai passionné de vélo reconnaît que les duettistes « ne mangent sans doute pas le même poulet que nous à midi », il trouve « ridicule de juste comparer deux chronos et de dire que le gars est dopé parce qu’il l’a battu ». « Ce n’est pas aussi simple que ça », enchaîne-t-il, en déroulant l’exposé sur l'étape du plateau de Beille :
« On a vraiment l’impression que tout a été optimisé pour que Pogacar réalise le meilleur temps possible. Ce n’était pas voulu, puisque c’est la Visma qui roulait, mais ça a roulé très fort dès le pied. C’est d’abord Jorgenson, 10e du général, qui se met chiffon pour emmener Vingegaard, après c’est Vingegaard, le deuxième meilleur coureur du monde, qui se met au seuil à 10 bornes du sommet pour tenter d’essorer Pogacar, et enfin Pogacar qui produit lui-même son effort pendant 5 km. Je suis pas sûr que les conditions étaient les mêmes pour Pantani. »
Vérification faite, c’est non. L’Italien était parti seul quasiment depuis le pied pour aller chercher les échappés un à un et remporter l’étape. Jan Ullrich ne lui avait pas mâché le travail pendant la moitié de l’ascension. « Ça ne veut pas dire que les mecs sont clean, et c’est légitime de s’interroger puisqu’on est sur un chrono qui frôle la perfection. Mais les gens ne font pas l’effort de regarder, de chercher ce qui a été amélioré ces dernières années, déplore Ugo Ferrari, coureur, organisateur et même speaker bien connu dans le milieu du trail. Les raccourcis sont fatigants. »
On ne pouvait pas laisser partir notre témoin sans lui demander si des étapes comme celle de dimanche pourraient l’inspirer pour sortir de nouvelles vidéos à l’avenir. « Clairement ça donne envie, il y a tout dedans, la manière, ce côté impressionnant, intouchable, avec des attaques tranchantes », répond-il en se marrant. Mais que les fans de la première heure ne se réjouissent pas trop vite, Pogi qui dépose Carapaz avec une petite tape dans le dos pour lui dire qu’il a fait une belle sortie mais que maintenant il faut laisser faire papa, ça restera au stade de la fiction. Une sombre histoire de droits d’image, paraît-il.



















