Tour de France 2024 : « Je découvre enfin ma vraie nature »… Romain Bardet en jaune quand on l'attendait le moins
CYCLISME•A 33 ans, le coureur auvergnat savoure son incroyable succès, synonyme de premier maillot jaune de sa vie, lors de la première étape de ce Tour de France 2024 qui sera son dernierJérémy Laugier
L'essentiel
- Romain Bardet a remporté à la surprise générale ce samedi la première étape du Tour de France 2024 entre Florence et Rimini (Italie).
- Ce prestigieux succès, construit à partir d’une audacieuse attaque à 51 km de l’arrivée, permet au coureur auvergnat de 33 ans de revêtir pour la première fois de sa carrière le maillot jaune.
- L’histoire est d’autant plus belle que Romain Bardet a récemment annoncé qu’il s’agissait de sa dernière Grande Boucle cet été.
Il était en sanglots, quelques mètres derrière la ligne d’arrivée à Rimini (Italie), obligé de s’essuyer des yeux subitement bien humides pour répondre aux médias. Il, c’est Warren Barguil, dont l’émotion était encore plus palpable ce samedi que chez le héros du jour Romain Bardet. « Franchement, je suis super ému pour Romain, confiait son compatriote au sein de l’équipe néerlandaise dsm-firmenich PostNL. Je me disais aujourd’hui que je n’avais jamais roulé pour un maillot jaune. On va le faire là, c’est complètement dingue. Romain était souvent deuxième, il était beaucoup critiqué, et aujourd’hui il a fait un truc de fou. »
Ce « truc de fou », c’est une attaque rondement menée, à 51 km de l’arrivée d’une accidentée et passionnante première étape de ce Tour de France 2024 entre Florence et Rimini (206 km et 3.600 m de dénivelé positif). Avec le premier maillot jaune de sa longue carrière sur les épaules, à 33 ans, et pour sa dernière Grande Boucle, Romain Bardet raconte sur France 2 avoir demandé à son directeur sportif si son coéquipier Frank van den Broek, présent dans le groupe de tête, « se sentait le plus fort de l’échappée » avant d’attaquer. Une fois obtenu le go de son équipe, l’Auvergnat s’en est donné à cœur joie, mais pas n’importe où.
Une moyenne folle de 43 km/h sur les 50 derniers km
Il explique avoir ciblé avant le départ cette côte de San Leo, cinquième des sept ascensions du jour, « car elle avait le plus gros pourcentage » (4,6 km à 7,7 %). « Je ne connaissais pas vraiment le parcours mais j’ai eu l’instinct, indique Romain Bardet sur Eurosport. Je voyais que tout le monde souffrait et je me sentais vraiment bien. Alors je me suis dit "Allez, je n’ai rien à perdre, au pire je perds vingt minutes et c’est terminé". Je crois que ça a remotivé Frank que je vienne devant, on a bien fait de rester tous les deux. »
A la pédale, Romain Bardet a alors été superbe, à la fois pour gommer en huit kilomètres les deux minutes d’avance des coureurs de tête, puis donc pour former un remarquable tandem avec Frank van den Broek (23 ans, première saison professionnelle). En carburant à 43 km/h sur les 50 derniers kilomètres (contre 35,8 km/h sur les 50 premiers), il a su s’offrir avec son coéquipier chez dsm une avance confortable sur le peloton (jusqu’à 1'48'' à 27 km de l’arrivée).
Mais celle-ci a fondu face aux coups de boutoir des équipes de sprinteurs dans les 15 derniers kilomètres, sur le plat de la côte adriatique, vent « infernal » pleine face. 55 secondes d’écart à 11 km de l’arrivée, 43 secondes à 8 km, 35 secondes à 5 km, c’était acquis : un inéluctable sprint massif allait broyer les rêves en jaune de Romain Bardet. Sauf que non, Bardet et van den Broek ont alors été héroïques pour réaliser l’impossible, et finir ensemble, seulement 5 secondes devant Wout van Aert, Tadej Pogacar et toute la clique arrivant pleine balle.
« J’avais vraiment fait le deuil du maillot jaune »
Avec deux moments de complicité magiques à la clé, à 50 m de la ligne pour partager un franc sourire en comprenant que le peloton ne les reprendrait pas, et lorsque Romain Bardet pointe du doigt son jeune partenaire néerlandais au moment de s'imposer. Il s’agit « seulement » de la quatrième étape remportée par Romain Bardet sur le Tour de France, la première depuis 2017. Car après tout, on se souvient surtout de lui comme d’un coureur complet très souvent bien placé au général, avec six Top 10, dont une deuxième place en 2016 et une troisième en 2017, mais jamais vraiment radieux et comblé. Dans ce sens, on a eu droit à une longue réaction particulièrement puissante de sa part.
« C’est fou, comme quoi dans le vélo il y a encore des moments inattendus qui se passent. C’était sublime. C’est la première fois où je souris avant le départ d’un Tour de France. Ça m’enlève une pression énorme de ne pas faire le général. Je suis enfin moi-même. C’était fabuleux de courir sans arrière-pensée. Je ne me serais jamais permis de rêver à un tel scénario. Le maillot jaune a toujours été un des buts de ma carrière et j’en avais vraiment fait le deuil. J’étais souvent trop proche au général pour qu’on me laisse partir. Là, je n’ai juste pas réfléchi, j'ai suivi mon instinct. Même si c'est sur le tard, j'espère découvrir enfin ma vraie nature. »
« C’était un super coup tactique », valide UAE
On a hâte de découvrir durant trois semaines toutes les facettes d’un coureur aussi mature que libéré de ce poids d’une place au général, même s’il en sera le leader au départ de Cesenatico dimanche. Et nous ne sommes pas les seuls, à en croire l'enthousiasme du monde du cyclisme, au-delà de son équipe. A commencer par Mauro Gianetti, le manager de la UAE Team Emirates de Tadej Pogacar, au micro d’Eurosport : « Je suis très heureux que Romain Bardet ait gagné. Il a fait quelque chose d’incroyable avec van den Broek. C’était un super coup tactique, avec de la passion et de l’intelligence. Quand vous voyez une telle initiative, il mérite de l’emporter, c’est un grand champion ».
Deuxième de Liège-Bastogne-Liège en avril, Romain Bardet a en effet encore prouvé ce samedi qu’il n’était pas du tout en bout de course. « Chapeau, je pensais vraiment qu’on allait les rattraper », a de son côté souligné Tadej Pogacar après cette première étape dantesque. Etre capable de résister au « Pogi » 2024 pour ce premier Tour de France où il annonce en amont ne plus jouer de place au général, c’est bel et bien « un truc de fou » comme le cyclisme français en connaît trop peu.


















