Tour de France 2021 : Faut-il croire en Pogaçar ? La schizophrénie éternelle de l’amoureux du vélo

CYCLISME Les performances hors normes de Tadej Pogaçar font naître le soupçon, compagnon de toujours du cyclisme

Nicolas Stival
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Tadej Pogacar lors de la 10e étape du Tour de France Albertville-Valence, ce mardi.
Tadej Pogacar lors de la 10e étape du Tour de France Albertville-Valence, ce mardi. — Shutterstock / Sipa
  • Vainqueur surprise du Tour de France 2020, Tadej Pogaçar a écrasé l’édition 2021 dès la première semaine.
  • Le jeune Slovène de 22 ans, jamais impliqué à ce jour dans une affaire de dopage, répète qu’il est propre.
  • Ses performances sont néanmoins remises en cause par des spécialistes de données statistiques comme Antoine Vayer, qui compare le prodige de l’équipe UAE-Emirates à un sprinteur qui avalerait un 100 m « en 9’5 ou 9’6 ».

L’interview a tourné lundi dans la vélosphère à la vitesse d’un Mark Cavendish ressuscité sur ce Tour de France 2021. Plume légendaire de L’Equipe désormais retraitée, Philippe Brunel s’est confié à Ouest France sur son amour intact pour le cyclisme, malgré toutes les vicissitudes. « Oui, il faut y croire. Il faut faire un effort pour y croire. Il faut aimer les fables », a plaidé l’ancien grand reporter au verbe enchanteur, interrogé sur les histoires de dopage chimique et technologique, avérées ou supputées, qui escortent la discipline depuis la création du vélo.

Le cycle est connu depuis la fin du XXe siècle : un scandale est suivi de promesses de rédemption. Jusqu’à l’affaire suivante… Et tout le monde, ou presque, adhère ou fait mine d’adhérer à ce scénario. A la différence d’une pandémie, la suspicion n’a jamais empêché des millions de personnes de se masser sur les routes de juillet ou devant leur télé, tant le Tour de France, pour ne parler que de lui, dépasse de très, très loin le cadre du sport. Elle n’a jamais empêché la presse de s’enflammer devant les exploits des « forçats de la route », de monter très haut des héros parfois éphémères, qu’elle devine pourtant au bord du précipice.

Et voici que le poison du doute s’invite de nouveau, avec l’avènement d’un jeune Slovène aux performances hors normes, capable de renverser au dernier moment le Tour 2020 presque à lui tout seul face à l’armada Jumbo de Roglic, puis de plier l’édition suivante en nous refaisant le coup du 18 Brumaire à trente bornes de l’arrivée de la première étape de montagne. Si Tadej Pogaçar était né Gascon, il serait D’Artagnan, le panache incarné, qu’un maillot jaune n’a jamais freiné dans ses foucades, à la différence de tant de ses prédécesseurs.

Pogaçar et ses trois contrôles dominicaux

Mais pour de nombreux observateurs, le bretteur slovène de 22 ans emploierait des armes cachées pour réussir des performances comme celle de l’étape du Grand-Bornand. Interrogé sur la suspicion qui l’entoure, lundi lors de la journée de repos, le leader de l’équipe UAE Emirates s’est défendu. « Quand quelqu’un ne croit pas en moi, j’essaie toujours de prouver qu’il a tort », a-t-il expliqué avant d’affirmer qu’il avait subi trois contrôles antidopage dimanche, deux avant le départ de Cluses, et un après l’arrivée à Tignes. Certes. Mais quelle que soit la bonne foi du jeune champion, plus personne ne croit en ce type de déclarations depuis l’ère Lance Armstrong.

Il en faudrait de toute manière beaucoup plus pour convaincre Antoine Vayer, ancien entraîneur chez Festina, connu pour scruter à la loupe – avec ou sans données directes - la « puissance moyenne étalon » développée par les coureurs depuis une grosse vingtaine d’années. Sur Twitter, il a rebaptisé le vainqueur 2020 « Pogastrong », tant le Slovène le ramène aux années US Postal : « Ce sont exactement les mêmes impressions visuelles qui sont corroborées par les chiffres de watts, plus que par les contrôles antidopage qui ne marchent pas. Armstrong n’a jamais été contrôlé positif », lâche-t-il à 20 Minutes.

Pour rigoler un peu, son péché mignon, Vayer a demandé à Pogaçar de lui transmettre ses données sur l’étape du Grand Bornand, afin de les confronter à celles que lui et son équipe d’une dizaine de personnes, joliment baptisée #Watthefuck, ont calculées de manière empirique. Le Slovène lui a indirectement répondu mardi à Valence : « J’adorerais publier mes chiffres, pour que tout le monde puisse les voir, mais les autres équipes pourraient s’en servir contre moi. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je fais beaucoup de watts et c’est pour ça que je suis maillot jaune. »

C’est un peu court, jeune homme, pourrait rétorquer Vayer. « Beaucoup de gens jouent le jeu dans ce Tour de France, assure ce dernier. On voit du vrai vélo, des mecs hyper fatigués qui arrivent en haut de Tignes avec même pas 350 ou 360 watts. Et il y en a un qui se promène littéralement, avec 10 % de watts en plus que les autres. C’est comme si sur un 100 m, on a un athlète qui fait 9’5 ou 9’6, qui aligne plusieurs fois de suite cette performance, pendant que les autres font 9’9, 10’, 10’1 ou 10’2. »

Guimard y croit, lui

Si Antoine Vayer pointe clairement parmi les « Pogasceptiques », Cyrille Guimard, immergé dans le milieu depuis plus de 50 ans, incarne le camp « Pogenthousiaste ». « La suspicion est systématique et fondée sur rien. C’est débile. Ou vous avez des preuves, ou vous n’en avez pas », grince l’ancien coéquipier de Poulidor devenu directeur sportif, dans une chronique sur le site Cyclismactu. « L’opposition est relativement faible en plus. Pogaçar est très fort, on le sait depuis qu’il est tout jeune. Il est largement au-dessus du lot, déjà il y a trois ans il était exceptionnel, donc c’est normal qu’aujourd’hui il soit plus fort. En plus, il a une telle sérénité sur le vélo, c’est monsieur " no stress ". Ça lui donne une force extraordinaire. Il domine son sujet. »

Avant son sacre surprise l’an dernier à Paris, le Slovène ne sortait en effet pas de nulle part et roulait déjà régulièrement sur la concurrence plus jeune. Son palmarès affichait déjà, notamment, le Tour de l’Avenir 2018 et une troisième place sur la Vuelta l’année suivante. Dans le peloton, si doutes et soupçons il y a, ils ne sont jamais exprimés clairement. La thèse du « prodige comme on en voit un ou deux tous les 50 ans » est avancée, notamment par Greg Van Avermaet. Dans L'Equipe, le champion olympique 2016, aujourd’hui chez AG2R-Citroën, évoque « un grand talent, un des meilleurs de sa génération comme Remco [Evenepoel] qui fait des choses incroyables. »

Guimard, comme d’autres, met aussi en exergue l’absence d’Egan Bernal, vainqueur de la Grande Boucle en 2019 et récent vainqueur du Giro. Pour aller dans son sens et se rassurer, on peut aussi ajouter le retrait prématuré de Primoz Roglic, trop diminué après avoir touché le bitume dès la troisième étape, peu avant l’arrivée à Pontivy. « Bernal n’aurait pas suivi, Roglic non plus, balaie Antoine Vayer. Pogaçar peut faire 440 watts étalons pendant des dizaines de minutes, là ou Roglic fait du 420 ou 430, comme Bernal. »

Des équipes problématiques

La suspicion ne touche bien sûr pas seulement Pogaçar dans le peloton actuel. Dans le dernier Dauphiné, les deux victoires coup sur coup en montagne Mark Padun, jusque-là simplement catalogué comme un honnête grimpeur, ont surpris pas mal d’observateurs, pour manier la litote. L’Ukrainien de la Bahrain Victorious ne fait pas le Tour, à la différence de son équipier Sonny Colbrelli, sprinteur italien d’une polyvalence extrême, puisque désormais capable d’aller chercher une troisième place à Tignes (2.107 m).

« Ça ne m’a pas trop fait rigoler quand, à la sortie du tunnel à Tignes, Colbrelli, qui n’est pas un grimpeur, est revenu dans ma roue, a glissé après coup Guillaume Martin dans L’Equipe. Si on inverse les rôles, je dois avoir une bonne côte auprès des bookmakers pour la prochaine étape [ce mardi]. Si vous voulez gagner beaucoup d’argent, pariez sur moi à Valence ! [dans une arrivée au sprint] »

Puisqu’il est question d’équipe, celle de Pogaçar traîne quelques casseroles derrière elles. Son patron, le Suisse Mauro Gianetti, a navigué en eaux troubles comme coureur puis comme manager, notamment de la tristement célèbre équipe Saunier-Duval. Oui, celle qui avait survolé le Tour 2008 avant de s’en retirer puis d’exploser, dans la foulée des contrôles positifs à l’EPO de Ricco et Piepoli. Le site cyclisme-dopage.com, alimenté par le team #WattTheFuck d’Antoine Vayer, détaille le passé parfois chargé de certains équipiers de Pogaçar et de pas moins de quatre directeurs sportifs. Dont Andrej Hauptman, également sélectionneur de l’équipe de Slovénie qui, lors de sa carrière sportive n’avait pu prendre le départ du Tour de France 2000, à cause d’un taux d’hématocrite trop élevé.

Un vélo hors de tout soupçon

Comme si les doutes sur la prise de produits interdits ne suffisaient pas, les soupçons de dopage – ou tout du moins d’iniquité technologique – grandissent année après année. On se souvient de la polémique, alimentée notamment par Tom Boonen, sur la présence supposée, mais jamais prouvée, d’un moteur dans le vélo de Fabian Cancellara, auteur du doublé Tour des Flandes/Paris-Roubaix en 2010.

Une enquête du journal suisse Le Temps, publiée samedi, indique ainsi qu’un cycliste peut gagner plus de 30 secondes en contre-la-montre s’il dispose d’un matos de pointe dans le peloton actuel. Mais l’article révèle aussi que Pogaçar utilise un vélo Colnago, « ex-marque mythique mais aujourd’hui en déclin ». Imaginez le massacre si UAE avait un peu d’argent à mettre dans ses bécanes.