Tour de France 2024 : « On ne sait jamais quel est le plan »… Tadej Pogacar est le roi du bluff dans les Pyrénées
CYCLISME (et POKER)•Le coureur slovène a parfaitement dicté la tactique de la fin de course à son coéquipier Adam Yates, qui lui a été précieux pour s’adjuger une nouvelle victoire d’étape, ce samedi à Saint-Lary-SoulanJérémy Laugier
L'essentiel
- Déjà maillot jaune et grand favori pour la victoire finale sur ce Tour de France 2024, Tadej Pogacar a frappé un très grand coup ce samedi en remportant la 14e étape à Saint-Lary-Soulan.
- Le Slovène a sérieusement accentué son avance au classement général, avec + 1'57'' sur Jonas Vingegaard et + 2'22'' sur Remco Evenepoel à l’occasion de cette première bataille dans les Pyrénées.
- Tout cela en partie grâce au sacrifice de son coéquipier Adam Yates et grâce à une interview bluff d’avant-départ à Pau ?
La première étape des Pyrénées se révélait jusque-là plutôt ennuyeuse ce samedi, alors qu’on s’approchait de l’épouvantail Tourmalet. Et puis on a failli tomber de notre fauteuil lorsque Eurosport a diffusé, à 90 km de l’arrivée, une interview du jour de Tadej Pogacar. « Je pense qu’on va essayer de contrôler aujourd’hui, annonçait le maillot jaune juste avant le départ à Pau. On verra peut-être un feu d’artifice dans le final. Mais ce n’est pas à nous de faire le travail. Je me sens de plus en plus confortable dans ce maillot jaune et il y a peu de chances de me voir attaquer aujourd’hui. »
Vu le profil de cette 14e étape du Tour de France 2024, et notamment de ce Pla d’Adet final, on a immédiatement opté pour un immense coup de bluff. Bingo quelques heures plus tard à Saint-Lary-Soulan, lorsque le Slovène a sorti les muscles pour remporter la 13e victoire de sa jeune carrière sur la Grande Boucle, avec 39 secondes d’avance sur Vingegaard et 1'10'' sur Evenepoel. Vu comme il est hardcore de reprendre du temps à Tadej Pogacar sur le Tour, les dégâts sont considérables au général : + 1'57'' sur Jonas Vingegaard et + 2'22'' sur Remco Evenepoel. Game over ?
Adam Yates, l’atout que les autres n’avaient pas
La terrible étape Loudenvielle-Plateau de Beille de dimanche nous permet de conserver un brin d’espoir, mais le talent de bluffeur de « Pogi » nous a littéralement… bluffés ce samedi. Surtout au vu de la stratégie réglée comme du papier à musique avec son coéquipier Adam Yates pour rendre fous ses deux rivaux au classement général. A moins de 8 km de l’arrivée, alors que Ben Healy réalise un drôle de numéro pour conserver 50 secondes d’avance à la tête de la course, notre Tadej s’est en effet glissé innocemment à la fin du groupe des favoris pour échanger avec Adam Yates.
Quelques secondes plus tard, comme par hasard, son soldat UAE part à la chasse de Ben Healy. En plaçant un pion à l’avant, Tadej Pogacar réussit un coup double : éteindre les illusions de l’héroïque Irlandais et rentrer pour de bon dans la tête de ses adversaires, forcément médusés par la tournure des événements, et surtout sans de tels atouts à placer devant au sein de leur formation.
« C’était l’instinct », martèle Pogacar
Si Adam Yates est sur le point de fondre sur Ben Healy, il temporise en se retournant à de nombreuses reprises, comme pour attendre son patron. Huit minutes tapantes après l’attaque téléguidée du Britannique, « Pogi » prend le contrôle des opérations dans le Pla d’Adet, à 4,7 km du finish. Le duo UAE raye illico de la carte des prétendants à la victoire d’étape Ben Healy. Après seulement 1'25'' passée en tandem, Tadej Pogacar comprend qu’Adam Yates ne pourra plus lui apporter grand-chose. Les 4 derniers kilomètres seront pour l’intouchable vainqueur du Giro.
Les écarts grimpent à toute vitesse, et après un tel numéro parfaitement maîtrisé, on s’attend à ce que l’intéressé tombe le masque au sujet de cette interview bidon de la mi-journée. Tadej, tu peux nous le dire maintenant, c’était planifié cette affaire ? « Non, c’était l’instinct, on visait la victoire d’étape, mais en durcissant le sprint dans le final pour tenter de gagner quelques secondes, tente-t-il de nous convaincre. Puis Adam a attaqué. Je me suis dit que si j’arrivais à rejoindre Adam, il allait pouvoir m’aider un peu, et ensuite je pourrais prendre un peu d’avance. C’était parfait ainsi, je remercie toute l’équipe qui a été incroyable. Profitons de ce momentum. »
« C’est une "masterclass" de nos coureurs »
Alors plusieurs remarques tout de même : UAE n’a pas géré son gros coup depuis de longues heures avec une stratégie de directeur sportif par oreillettes, soit. Mais « Pogi » a évidemment tiré les ficelles en allant glisser des consignes directement à Adam Yates, à l’ancienne. Le Slovène n’a donc bien entendu pas découvert d’un coup son attaque, ce que confirme Yates au micro d’Eurosport.
« Je ne pensais pas que ça se passerait de cette façon, précise l’employé modèle du jour. Vous savez, avec Tadej, on ne sait jamais quel est le plan. A un moment, il est venu me voir et il m’a dit d’attaquer. Je lui ai demandé pourquoi puis je l’ai fait. J’attendais pour voir s’il revenait, j’étais un peu cuit, mais on a pris un peu de temps aux autres. C’est cool de travailler avec lui. »
L’enthousiasme était encore plus perceptible chez le directeur sportif d’UAE, non pas Tadej Pogacar mais Joxean Fernández Matxín, lui aussi interviewé par Eurosport : « C’est une masterclass de nos coureurs. Ils ont couru à la perfection. L’attaque d’Adam était tactiquement parfaite, il a aidé Tadej. Avec Adam devant, c’était mieux pour lui, et il s’est ensuite mis en mode tueur. Dans ces moments-là, ce sont les coureurs qui parlent et qui décident de la course ». Avec une paire d’as en main à l’attaque des Pyrénées, la vie est tout d’un coup plus sereine pour « Pogiface ».


















