Milan - San Remo : « La course qui le motive plus que tout »… Pourquoi Pogaçar galère-t-il à remporter la Primavera ?
Cyclisme•Le premier Monument de la saison, ce samedi, est l’une des seules courses qui échappe encore au glouton slovène Tadej PogacarAntoine Huot de Saint Albin
L'essentiel
- Taedj Pogacar est l’un des grands favoris de Milan-San Remo (298 km), premier Monument de la saison de cyclisme, qui se déroule ce samedi en Italie.
- « La Primavera » est l’une des seules courses que le leadeur d’UAE Team Emirates, sur le podium lors de la dernière édition, n’a pas encore remportée.
- La concurrence est énorme, avec notamment Mads Pedersen, Filippo Ganna ou Mathieu Van Der Poel.
Les températures douces, les melons charentais du Maroc (3,5 euros pièce) sur les étals du marché, les arbres un peu moins cadavériques ou les graminées venus pour abattre… Après des mois passés emmitouflés sous sept ou huit couches et le parapluie comme meilleur ami, le printemps est enfin de retour. Et avec lui le début des classiques cyclistes. Avant de voir le peloton souffrir le martyre sur les pavés et sous la bière du nord, tout ce beau monde s’offre ce samedi une petite balade rafraîchissante sur la Riviera italienne.
Enfin pas pour tout le monde. Depuis quelques années, Tadej Pogacar sue sang et eau pour tenter de remporter Milan-San Remo (296 km), la seule grande course qui lui échappe encore. Capable de s’imposer sur le Tour de France, le Giro, les Mondiaux, le Tour des Flandres, l’Amstel Gold Race ou la Fléche wallonne, le Slovène n’est toujours pas parvenu à lever les bras au bout de la via Roma en quatre éditions, malgré une troisième place obtenue l’année dernière.
« Les différences sont plus dures à faire »
« C’est un peu un enfant gâté sur le vélo, estime Lilian Calmejane qui le côtoyait dans le peloton jusqu’à l’année dernière. Il est tellement doué, tellement talentueux, que quand quelqu’un, quelque chose lui résiste un peu, il n’est pas content. Il accepte difficilement de ne pas être le meilleur. San Remo, c’est ça qui le motive plus que tout. » Et comme un enfant acharné qui va vouloir absolument finir son jeu avant d’aller manger, Pogi ne va pas lâcher la course italienne avant de l’avoir remportée.
Pourtant, Milan-San Remo est peut-être LA classique la moins accessible pour le Slovène. Deux cents premiers kilomètres de cyclotourisme, des petites grimpettes pour titiller les mollets avant de finir par la Cipressa et le Poggio. « C’est un garçon qui est tellement dans la gestion de l’effort, qu’il a l’habitude de faire mal à tout le monde et de partir seul, reprend Calmejane. San Remo, les différences sont plus dures à faire. Il met autant de puissance, voire encore plus, mais il ne fait pas des différences comme d’habitude. Le challenge pour lui, c’est de mettre la cacahuète qui va sortir tout le monde de la roue. »
Sauf que cette cacahuète, justement, il n’arrive pas à la mettre. Ou en tout cas, pas assez salée pour que la concurrence arrive à lâcher la roue, comme ces deux attaques violentes l’année dernière dans le Poggio qui n’ont pas suffi à décrocher Mathieu Van Der Poel, Mads Pedersen ou Alberto Bettiol. Des adversaires coriaces prêts à monter très haut dans les watts sur des courtes distances et des pourcentages pas fous fous sur les ascensions pour que Pogacar décroche les gros puncheurs, voilà l’équation à résoudre pour Pogi et son équipe.
Lancer les hostilités dès les capi ?
Près de 300 km de course, c’est long, très long. Alors, plutôt que de profiter du paysage sur la côte ligure, autant mettre tout le monde dans le dur très tôt, d’autant que de la pluie est annoncée le long du parcours. Et avec une équipe UAE surpuissante (Jhonatan Narvaez, Tim Wellens, Isaac Del Toro, Nils Politt), il y a de quoi faire des dégâts et arriver sur les capi (Capo Mele, Capo Cerva et Capo Berta) à 60 km de l’arrivée avec un peloton déjà bien lessivé.
« Sur le papier, les 200 premiers kilomètres peuvent sembler moins importants, mais dans certaines éditions, ils ont fait la différence en raison du vent, des conditions météorologiques défavorables ou des chutes qui peuvent vous mettre hors course, nous explique Marco Canola, 15e de la course en 2018. Mais attaquer sur les capi, comme Capo Berta, c’est encore trop tôt. Ce n’est pas une montée où vous pouvez facilement faire la différence si tout le peloton est encore dans votre roue. »
Explosion sur la Cipressa ?
Chaque année, c’est un peu le même refrain. Des favoris oseront-ils mettre les gaz dans la Cipressa, à 20 km de l’arrivée, et éviter que tout se décide dans le Poggio ? La dernière fois (1996) que des coureurs ont remporté la Primavera après avoir attaqué dans la Cipressa, M. et Mme Pogacar ne s’étaient pas encore mis en danseuse. Dangereux donc, surtout avec une longue transition vers le Poggio même si, avec un gros travail collectif et une montée menée tambour battant, le triple vainqueur du Tour de France peut bien avancer ses pions.
« Si UAE fait vraiment une mise à orbite sur la Cipressa, en faisant comme si l'arrivée de la course était en haut, ça peut éclater le peloton et isoler du monde. Au lieu de passer à 25 mecs qui sont dans le match, ça peut passer à 5-6 mecs. Et là, il n’y a forcément plus d’équipiers. Mais les Van Der Poel, Pedersen ou Ganna savent que si Pogacar déclenche dans la Cipressa, c’est un effort violent à faire, mais il faut le faire. »
UAE avait bien tenté le coup l’année dernière, mais les défaillances individuelles de certains coureurs avaient empêché ce tour de force. « Selon les conditions météorologiques, si le peloton est nerveux et tendu, Pogacar devrait envisager une attaque surprise dans la Cipressa, visant à s’échapper avec un petit groupe de favoris et lancer ensuite un autre mouvement décisif sur le Poggio », ajoute Canola.
Le Poggio, toujours aussi décisif ?
Ah le Poggio, sa cabine téléphonique rouge et blanche, ses virages en épingle, ses pentes à 8 %… La montée où tout le monde est sur le qui-vive et où un mauvais placement vous coûte la victoire. Alors si le peloton est encore bien groupé, avec des favoris placés et protégés, Pogacar arrivera-t-il quand même à créer des écarts irrémédiables ? « Sur un effort très violent, il peut quand même faire une différence dans le Poggio, affirme Calmejane. Il arrive à attaquer à un moment donné où tout le monde est à un point de rupture. A 500 watts, il arrive à faire encore un effort supérieur, par exemple pendant trente secondes ou une minute, une fois que la puissance est très élevée. »
Notre dossier sur Tadej Pogacar« Si la course se déroule dans le calme, j’attendrai le Poggio pour tout donner dans la montée finale, ajoute Marco Canola. Je pense qu’une attaque surprise avec tous les favoris dans sa roue pourrait être la bonne tactique si elle est exécutée au moment parfait. À mon avis, il lui suffit d’attendre le bon moment et de prendre les bonnes décisions dans la course. N’oublions pas qu’il est encore jeune, il a plusieurs années devant lui pour réessayer. » Pas sûr qu’enchaîner les déceptions à San Remo fasse partie du projet de vie de Tadej Pogacar.


















