Tour de France 2024 : « Trois grands tours, ça laisse des traces »… Pogacar peut-il viser le grand chelem impossible ?
Pogi et les cafards•Tadej Pogacar est devenu dimanche le premier coureur à faire le doublé Giro-Tour au XXIe siècle, et le premier à s’imposer sur deux grands tours la même année depuis Froome (2017). De la à envisager un triplé inédit avec la Vuelta, il y a des limitesWilliam Pereira
L'essentiel
- Tadej Pogacar a remporté son 3e Tour de France de suite au terme d’une épreuve qui a manqué de suspense et relancé les soupçons de dopage
- Le double Giro-Tour est une performance rare, facilitée cette année par un Giro moins exigeant et une concurrence affaiblie
- Le triplé Giro-Tour-Vuelta semble inenvisageable cette année. Il n’est pas à l’ordre du jour, et son staff devrait le dissuader pour préserver sa santé. Lui-même préfère se consacrer à d’autres objectifs comme les classiques dans le futur plutôt que de « poursuivre les records »
T’es pas content ? Triplé. Tadej Pogacar a officiellement mis un terme à deux ans de règne danois en remportant son 3e Tour de France, dimanche soir à Nice, au terme d’un chrono vidé de toute la substance dramaturgique dont les organisateurs avaient rêvé pour ce final singulier. Pogi aime le spectacle mais préfère encore l’efficacité du blockbuster bien bourrin à l’issue incertaine du film d’auteur récompensé à la Mostra de Venise. A cet égard, voir le Slovène tuer le Tour à la première occasion – malgré une résistance prometteuse de Jonas Vingegaard en première semaine – était tout sauf une surprise. Eh puis, oh, elles n’étaient pas si mauvaises, ces miettes de suspense : le public italien n’aurait pas craché dessus pendant le Giro.
La facilité avec laquelle Pogacar a réalisé le doublé Tour d’Italie-Tour de France, premier du genre depuis Pantani en 1998, en efface presque la grandeur de l’accomplissement. Pire, il a éveillé le soupçon et réveillé Lance Armstrong qui lui conseillera de « faire profil bas » en 3e semaine plutôt que de chercher une humiliation puérile (culotté venant du Texan). Avertissement totalement ignoré par le tyran de Komenda le lendemain, sur la montée d’Isola 2000. Que voulez-vous, c’est plus fort que lui, Pogi « aime les défis » comme il le confiait après sa victoire au Giro. On en a un petit pour lui : le triplé inédit. Le Grand Chelem Italie, France, Espagne. Chiche ?
Fin mai, c’était hors de question. « Je peux vous assurer que le triplé Giro-Tour-Vuelta n’est pas au programme cette année. Remporter chaque Grand Tour est un objectif majeur pour moi mais le faire la même année… C’est peut-être un peu trop fou. » Mi-juillet, ça devient « il y a 99 % de chances que je ne sois pas à la Vuelta. » Les plus optimistes y verront une porte ouverte en invoquant un grand mathématicien brésilien qui un jour a dit : 1 % de chance, 99 % de foi.
En s’armant de (mauvaise) foi et en mettant de côté les Jeux olympiques, on vous dira sans trembler que les planètes sont parfaitement alignées pour permettre au leader d’UAE de réaliser l’invraisemblable.
> Un Giro facile : « Le Giro en moyenne c’est 50.000m de dénivelé positif, souligne Steve Chainel, consultant pour Eurosport. Cette année on était sur 40.000, c’est-à-dire quasiment 20 % en moins en termes de dénivelé. Donc c’était un Giro facile. »
> Une concurrence moisie en Italie qui lui a permis de lisser son effort : Daniel Felipe Martinez, 2e du général et seul homme sous les 10 minutes (à 9’56 de Pogi) est-ce bien sérieux ?
> La concurrence arrivée sur le Tour en pièces détachées : « Vingegaard est arrivé avec une blessure assez incroyable qui datait du Tour du Pays basque, souligne Chainel. Et à côté de ça, on a un Evenepoel qui est encore tout novice sur le Tour. C’était l’occasion ou jamais pour faire ce doublé. »
Sepp Kuss et l’exemple des dégâts d’une année à trois tours
Le triplé, et c’est là que la blague se termine, personne n’y croit vraiment. Interrogé par 20 Minutes, Lilian Calmejane, coureur d’Intermarché-Wanty y voit même un danger pour le coureur. « J’ose espérer que son staff chez UAE est assez intelligent pour le freiner s’il veut faire la Vuelta. Parce qu’il ne faut pas oublier que Pogacar a 26 ans et que des Tours de France, il peut encore en gagner 5 ou 6. Donc, il ne faut pas aller le cramer pour les trois prochaines saisons. Faire trois grands tours, ça laisse des traces. Il n’y a qu’à regarder Sepp Kuss. »
Dans le genre exploit séculaire, l’Américain y a mis du sien l’an passé. Equipier premium de Primoz Roglic sur le Giro et de Jonas Vingegaard le Tour, il a remporté la Vuelta en fin de saison, faisant de lui le premier coureur en 66 ans à disputer les trois courses majeures de l’année et à en remporter une. Mais il y a un prix à payer pour ça.
« Kuss, ce n’est pas le moteur de Pogacar, mais c’est quand même un énorme talent, souligne Calmejane. Et le pauvre, cette année, il a couru après sa forme depuis le début de saison, et il a eu plein de pépins. Trois tours ça pèse dans la tête et les jambes pour se remobiliser l’hiver, s’entraîner dur dans le froid et être toujours aussi motivé. C’est comme si demain vous ouvrez un restaurant et vous bossez de 6h du matin jusqu’à minuit pendant un an. L’année d’après, vous allez peut-être un peu moins travailler. »
Pogacar aime trop les classiques pour mener une vie de grands tours
L’exception Adam Hansen existe (l’Australien a couru 20 grands tours de suite), mais il y a un monde entre faire la course bien au chaud à l’arrière et passer des semaines à frotter et bouffer du stress. Steve Chainel : « la décharge mentale que ça te demande, qui plus est en jouant le classement général… Rééditer trois fois dans la même année trois semaines de concentration, trois semaines de nervosité, de risques de chute, de risques de bordures… Ça me paraît très dur. Quand on gagne, c’est toujours plus facile à réaliser, mais je pense que ça serait une grave erreur pour Pogacar d’aller sur la Vuelta cette année. JO ou pas JO, d’ailleurs. »
Le train du triplé risque donc de passer en gare sans marquer l’arrêt. Et pas dit qu’il repassera un jour. Car une année à trois grands tours exige une préparation en conséquence. Tadej Pogacar est arrivé sur le Giro avec dix jours de courses, dont deux classiques (Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège). Un rythme qui ne colle ni avec le personnage, ni ses ambitions. « Je préfère ne pas poursuivre les records, mais de nouveaux défis, et je suis surtout très attiré par les courses que je n’ai pas encore faites », disait-il après le Giro. « C’est sur et certain qu’un jour, il voudra gagner San Remo, où il tourne autour de la victoire, et se concentrer sur Paris-Roubaix pour le remporter, parie Steve Chainel. C’est pour ça que cette année était la bonne pour faire le doublé. » La triple couronne, elle, restera un rêve inaccessible, même pour Pogi. Et ce n’est pas plus mal.


















