Tour des Flandres: Le monde est-il prêt à voir Lance Armstrong commenter du vélo?

CYCLISME Le vainqueur déchu de ses sept victoires sur le Tour préparer son retour dans le vélo dans une émission de plus en plus écoutée aux Etats-Unis…

Julien Laloye, avec William Pereira

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Lance Armstrong à Rodez après avoir couru une étape du Tour pour une association caritative, le 16 juillet 2015.
Lance Armstrong à Rodez après avoir couru une étape du Tour pour une association caritative, le 16 juillet 2015. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

« Sorry buddy, le petit dernier a la varicelle ». Le coup classique du père de famille pour échapper à l’invitation d’amis qui n’en sont plus vraiment. Lance Armstrong, prétextant des soucis d’ordre familial, a lâché Wouter Vandenhaute avant même le Koppenberg. L’organisateur du Tour des Flandres avait pourtant réussi le coup du siècle en invitant le diable à venir faire le beau auprès de la clientèle VIP du week-end, celle qui débourse 300 euros pour trois tours de vélos avec une vieille gloire, avant de l’entendre raconter ses souvenirs de guerre entre deux carbonnades et une gorgée de Chouffe. Comme si un gars au FMI s’était réveillé en se disant : « Tiens, si on sortait Madoff de prison pour un colloque sur les méfaits de l’évasion fiscale aux Caïmans ? »

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C’est couillon cette histoire de varicelle, parce que Lance avait prévu tout plein d’amabilités. Au hasard, une petite pour le président de l’UCI David Lappartient, qui avait annoncé boycotter la course pour protester contre la présence de l’Américain. « On a un nouveau président, un Français, peu importe qu’il soit français d’ailleurs, qui s’arroge le droit de décider qui a le droit de compter dans le vélo ou pas. Jalabert ? Ok. Armstrong ? Pas possible. Les gens ne sont pas stupides. Moi, ce que je veux, c’est que tout le monde s’asseye autour d’une table et qu’on ait une vraie conversation à propos du dopage, une sorte de commission vérité et réconciliation. Il n’y a que comme ça qu’on avancera ».

5 millions d’auditeurs cumulés pendant le Tour

La source de ce vœu pieu ? Stages, un podcast produit et diffusé par l’ancien leader de l’US Postal depuis le Tour de France 2017. On précise parce qu’il faut saisir l’idée d’ensemble. Le retour (différé) d’Armstrong au Tour des Flandres n’est que le premier étage de la fusée censée refaire du tyran, un acteur majeur du peloton depuis sa cabine de commentateur. Pour l’instant, c’est du bidouillage maison : un ancien animateur radio à Austin, un studio improvisé dans un camping-car au fin fond de la pampa texane ou dans le magasin de vélo du coin, le poto de chambrée Georges Hincapie en guest, et roulez l’ancêtre.

Mais il faudrait être fou pour ne pas voir le potentiel de la bête. De l’analyse de première main, des saillies bien senties entre deux digressions sur ses visites en prison pour parler de son expérience à ceux qui ont pris « perpète comme lui », 300.000 auditeurs en moyenne pendant le Tour, et des commentaires dithyrambiques de la presse anglo-saxonne, sur le thème «le podcast de Lance, meilleure plaisir coupable du Tour ever ». Plaisir coupable de journaleux, s’entend.

Quelques coups de fil pour voir, nous assurent que personne dans le peloton n’a entendu parler du talk show d’Armstrong, barrière de la langue oblige. Un pari de la maison :  c’est une affaire de mois avant qu’un gros média n’engage le Texan dans le rôle de consultant porte-flingue sur la grande boucle. D’autant plus que l’intéressé ne crachera pas sur un peu d’argent, alors que la justice américaine s’apprête à lui demander de rembourser 100 millions d’euros dans un procès très attendu.

Une affaire de mois avant d’être engagé par un grand média ?

« Même Nixon a obtenu le droit de parler de politique étrangère sur NBC », résume Christopher Keyes, rédacteur en chef du magazine Outside, qui a collaboré aux podcasts d’Armstrong l’été passé. En gros, il va falloir faire avec l’avis de Don Corleone sur le vélo. Un peu de marge encore avant de le voir commenter l’étape du jour sur Vélo club à côté de Laurent Luyat, mais on a anticipé ce que ça pourrait donner avec Patrick Chassé, commentateur pour la chaîne L’Equipe, et Steve Chainel, consultant pour Eurosport.

Le premier nommé est déjà content de ne pas le voir sur le Tour des Flandres « qu’il a dû faire trois fois en finissant 30e dans le meilleur des cas ». Il évoque rapidement la question morale : « Commenter avec Armstrong, ça pourrait être intéressant, mais est-ce que j’ai envie d’écouter Armstrong ? Ou Contador, qui était un super attaquant ? J’attends pas qu’un mec qui m’a fait pleurer me fasse marrer. Ce sont des gens marqués par une tache indélébile. Mais c’était valable pour Virenque… Ça ne m’a pas empêché de travailler avec lui et j’ai toujours défendu sa position. » On y est. Faut-il bannir à vie l’antéchrist du vélo ou s’en laver les mains en misant sur le temps qui passe et l’indifférence progressive du public ?

« C’est un dilemme, c’est sûr, reconnaît Chainel, mais il y a des choses à prendre de lui, son professionnalisme, sa science tactique, son travail en soufflerie. Il sait comment gagner un grand tour tactiquement, il connaît très bien le milieu. Ça ne serait pas une escroquerie, Armstrong aux commentaires ». Chassé imagine le décor :

Dans certaines émissions françaises, ça aurait de la gueule. Sur RMC, avec Cyrille Guimard, par exemple, il ne serait pas filtré. Mais le problème d’Armstrong c’est que je pense qu’il a encore des comptes à rendre, avec des directeurs sportifs, avec le Tour de France, avec l’UCI. Il y a deux mecs qui ont gardé la parole après le dopage, c’est lui et Rasmussen, qui collabore avec un journal danois. Quand je les écoute j’ai toujours l’impression qu’il y a ce ton du règlement de comptes pas loin. »

Pour s’être enquillé deux/trois épisodes à la suite par curiosité, on confirme. Lance distribue de la punchline rageuse aussi vite qu’il tournait les jambes au temps de sa splendeur. Dans son viseur, tout ce qui est bleu blanc rouge ou qui bosse vaguement pour l’UCI. Les meilleures pour la route :

>> A propos de Christian Prudhomme

« J’ai lu un article dans lequel il disait à quel point il était satisfait de la première semaine. Il y avait tout a-t-il dit : des arrivées à la photo finish, des chutes, des disqualifications. Est-ce que ce mec a perdu l’esprit ? Il a perdu quatre des grandes stars du Tour. L’intérêt diminue. Arrête la fumette, Christian vraiment. »

>> A propos de Romain Bardet

Je ne pensais jamais revoir un coureur français gagner le tour de mon vivant, mais il faut reconnaître que Bardet est un sérieux prétendant. »

>> A propos de France Télévisions

NBC n’a pas le choix, ils font avec les images de la télévision française. Mais la prochaine fois que je vois un gros plan sur Quintana ou Contador à l’arrière alors que la course est en train de se jouer… Le réalisateur de France TV doit être un fan de Contador, je ne vois que ça. »

>> A propos du MPCC

MPCC, je ne sais même pas ce que ça veut dire. C’est une nouvelle force de police ou quoi ? »

>> A propos de l’hébergement à la fin des étapes

Le cyclisme est le seul sport où les coureurs ne sont pas protégés. A la fin d’une étape du tour, tout le monde se retrouve mélangé au Campanile ou au Mercure, coureurs, journalistes, fans… Il est temps de se demander pourquoi ce sport fonctionne comme une république bananière. »

On part donc sur un Lance Armstrong qui joue la provoc à fond. Le consultant parfait, quoi. Chainel suggère de pousser le personnage jusqu’au bout : « C’est souvent les meilleurs faussaires qui sont les mieux armés pour savoir comment ça marche. Rocquencourt est peut-être le mieux placer pour savoir comment protéger l’épargne des clients d’une banque. Armstrong fait donc partie des mieux placés pour parler de ces ficelles, de ces combines sur le dopage. » Quitte à prendre le risque de présenter le bougre « comme un consultant lambda, dans une volonté de faire table rase avec le dopage et qu’on ne remette pas en question le vélo, qu’on ne remette pas en question Chris Froome » (Patrick Chassé) ?

Puisqu’on en parle, l’Américain a diffusé un épisode spécial pour traiter du Britannique et de son contrôle « anormal » au Salbutamol. Du grand art de bout en bout. « Ma fiancée, Anna, est asthmatique et utilise du salbutamol. J'ai pris trois bouffées et je suis monté sur mon vélo. Franchement, je n’ai rien senti du tout. Où est l’étude qui prouve que le salbutamol améliore les performances ? Elle n’existe pas ! Froome pourrait sortir totalement blanchi, mais en fait il a été souillé pour toujours. La vraie question, c’est pourquoi ce contrôle a fuité dans la presse. »

Lance le théoricien du complot qui précède de peu le Lance rédempteur : « Le cyclisme est le paillasson du monde du sport, mais je dois reconnaître ma part de responsabilité parce que j’ai en quelque sorte faussé l’équation. » Le dilemme moral, toujours. Mais avouons que c’est tentant. Allez Delphine, sors le carnet de chèque pour juillet.