Dopage mécanique: «La caméra thermique est utile, mais ce n'est pas non plus la panacée»

CYCLISME Une enquête de « Stade 2 » a relancé les soupçons de moteurs dans les vélos...

V.B.

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Fabian Cancellara est fortement soupçonné d'avoir eu recours à un moteur durant sa carrière.
Fabian Cancellara est fortement soupçonné d'avoir eu recours à un moteur durant sa carrière. — Claudio Peri/AP/SIPA

Dans un reportage diffusé dimanche, « Stade 2 » a ravivé les soupçons de dopage mécanique dans le cyclisme. Les journalistes de l’émission se sont munis d’une caméra thermique, un système à même de détecter, selon eux, l’activité d’un moteur électrique dans un vélo lors d’une course. Cycliste à la petite semaine et gérant de la société Thiris, spécialisée entre autres en imagerie thermique, l’ingénieur Jérôme Bros nous explique les avantages et les limites de cette technique afin de repérer les tricheurs.

Dans l’enquête de « Stade 2 », les journalistes utilisent des caméras thermiques pour détecter d’éventuels moteurs cachés dans les vélos des coureurs. Pouvez-vous nous expliquer comment elles fonctionnent ?

L’imagerie thermique est un puissant outil de détection du rayonnement électromagnétique, symbolisé par une image dont les couleurs correspondent à une température. Un moteur dans un vélo, par exemple, a une puissance électrique qui va se transférer par combustion en rayonnement électromagnétique. On va pouvoir le capter grâce à une caméra thermique.

Votre confrère ingénieur sollicité par « Stade 2 » constate qu’il y a effectivement une source de chaleur à un endroit précis du vélo d’un coureur, mais il n’a pas l’air convaincu qu’elle provienne forcément d’un moteur ?

Quand on fait une imagerie thermique, il est très important de prendre en considération les conditions de la prise de vues. Il faut notamment connaître les caractéristiques de la surface qu’on cible, en l’occurrence ici celle du vélo. On appelle ça l’émissivité, c’est-à-dire la capacité de la surface à émettre un rayonnement électromagnétique en fonction de sa température. On peut avoir par exemple des points chauds qui sont engendrés non pas par la surface elle-même, mais par son environnement radiatif. Je vous donne un exemple : prenez un gobelet en inox, versez-y de l’eau à 100 °C et attendez que le gobelet prenne la température. Si vous l’observez avec une caméra thermique, celle-ci ne vous indiquera pas 100 °C, mais la température de son environnement radiatif. Si on est dans une pièce à 20 degrés, elle vous indiquera 20 degrés. Ça peut fausser l’interprétation.

Pourtant, sur les images, on aperçoit très distinctement des points chauds au niveau du pédalier ou du dérailleur de certains vélos…

En effet. D’autant plus que dans cette course, tous les vélos sont dans le même environnement radiatif, on peut penser qu’ils sont faits des mêmes matériaux, et pourtant, parmi la dizaine qu’on voit passer à l’écran, on aperçoit des points chauds sur un ou deux vélos, et dans une zone très localisée. Ça, c’est très important. L’image thermique épouse le cadre du vélo. Là, honnêtement, on peut se poser des questions. C’est suspect. Ça mérite qu’on contrôle le vélo plus en profondeur, qu’on regarde ce qu’il cache.

Du coup, les caméras thermiques ne sont pas forcément fiables pour détecter un éventuel moteur caché dans un vélo ?

Non. C’est seulement un moyen intéressant parce qu’il est rapide. Dans le sujet de « Stade 2 », on voit que les journalistes se posent en bord de route, sortent leurs caméras et enregistrent rapidement. Après, de retour au bureau, ils peuvent analyser les informations qui vont les orienter ou pas. C’est super pour ça. Mais sans un contrôle approfondi derrière, on ne peut rien affirmer. La caméra thermique apporte des informations, mais celles-ci ne peuvent vous amener à des conclusions définitives.

Y a-t-il des contraintes à son utilisation ?

Oui, il faut que ceux qui utilisent les caméras thermiques sachent s’en servir. Il faut des personnes formées, compétentes, pour que les interprétations soient précises. Car il y a plein de pièges à éviter. Vous avez besoin de comprendre les transferts thermiques et l’environnement radiatif de la pièce que vous visez. Au final, c’est l’interprétation de l’opérateur qui fait foi, pas la machine. Et j’insiste, les conditions de prises de vues sont primordiales.

L’ancien champion Greg Lemond est pour qu’on utilise, lui, un pistolet thermique pour contrôler les vélos lors des courses. Ça sert à quoi ?

Un pistolet thermique n’a qu’un seul point de mesure. La caméra, elle, en a quasiment 80.000 instantanément. Donc un pistolet, ce n’est pas terrible. Suivant la distance à laquelle vous l’utilisez, vous allez mesurer un peu tout et n’importe quoi. Ça, c’est clair. Il vaut mieux une image reconstituée à partir d’une caméra thermique.

Ça coûte cher ?

Non. Ce qu’il faut pour le vélo, c’est une caméra avec une résolution thermique et spatiale. Les premiers prix oscillent entre 1.500 et 2.000 euros. C’est tout à fait abordable. C’est même ridicule, j’imagine, par rapport au budget de l’UCI.

L’UCI, justement, utilise d’autres moyens pour détecter le dopage mécanique, comme « la résonance magnétique », solution prétendue peu coûteuse…

J’ai vu ça. Ils l’utilisent avant que les vélos démarrent. Mais quand on voit les coureurs échanger plusieurs fois de vélos durant la course, on peut s’interroger sur son utilité. Au moins, avec la caméra thermique, vous êtes au bord de la route, et vous pouvez filmer et enregistrer en direct. Donc pour moi, c’est plus efficace. Et puis il y a maintenant dans le commerce des outils qui sont relativement peu chers et qui peuvent vous donner de très bons résultats et faire le job.

Dernière question : est-il possible de tricher même avec l’imagerie thermique ?

Eh oui, c’est encore possible. A la base, l’imagerie thermique a été développée par les militaires, qui s’en servaient pour détecter les chars à distance, la vision nocturne, etc. Aujourd’hui, ils ont des moyens pour se masquer de l’infrarouge. Bien sûr, c’est top secret. Par exemple, un fantassin peut disparaître totalement de l’infrarouge. Un véhicule blindé, pareil. On touche à une donnée primordiale dans la radiométrie, qui s’appelle l’émissivité et la réflectivité. Il y a des corps qui émettent très peu d’infrarouges malgré leur température. Pour le vélo, il suffit de polir la surface de la pièce qui cache le moteur, de sorte que cette pièce soit faiblement émissive et fortement réflexive. Ainsi, la température qu’on détectera ne sera pas générée à l’intérieur par le moteur, mais celle de l’environnement radiatif. Voilà pourquoi l’infrarouge, ce n’est pas non plus la panacée. Il faut savoir ce qu’on fait avec et surtout l’interpréter.