Tour de France: L'émergence de Froome en 2006, racontée par sa première victime

CYCLISME Il y a dix ans, il remportait une étape du Tour de Maurice, sa première victoire, devant notre témoin, Yannick Lincoln…

Antoine Maes

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Chris Froome sur le podium du Tour de France, le 15 juillet 2015, à Cauterets.
Chris Froome sur le podium du Tour de France, le 15 juillet 2015, à Cauterets. — JEFF PACHOUD / AFP

C’est une époque où on ne parle pas encore des motor-home des Sky, du piratage de ses données sur l’ascension du Ventoux 2013, et encore moins de sa très probable victoire sur le Tour de France 2015. C’est peu dire, pourtant, que le Tour de Maurice 2005 a compté pour Chris Froome. A tel point que celui qui est encore Kenyan à ce moment-là n’oublie pas de rappeler ce succès dans la bio de son site (ci-dessous), au milieu de ses exploits sur le Tour, le Dauphiné ou les JO de Londres.

Notre témoin dans la préhistoire de Christopher Froome s’appelle Yannick Lincoln. C’est un cycliste mauricien de 32 ans, qualifié pour les JO de Rio en VTT, six fois vainqueur du Tour de son île. Il a vu « Froomey » se révéler à lui-même sur les routes de son île natale, d’abord en remportant une étape en 2005, puis en s’adjugeant l’épreuve l’année suivante. Pour sa première participation, Froome porte le maillot de l’équipe sud-africaine Hi-Q, et était « déjà intrinsèquement plus fort que nous », selon Lincoln. Il remporte donc une étape et prend même le maillot, mais « on le surprend avec mon frère, et je crois même qu’il a une défaillance ». Il tente tout en attaquant dans la dernière étape de plaine : « On s’est mis à rouler à dix derrière lui, il était seul devant, il nous avait pratiquement résisté jusqu’à la fin. On s’était dit que c’était un sacré phénomène. Quand il revient en 2006, on savait que c’était lui qui allait gagner, c’était assez "obvious", sauf grand faux pas ».

A l’époque, Froome enfile des perles.

Et de faux pas, il n’y aura pas : Chris Froome s’impose au général en 2006, et son grand rival à l’époque s’appelle… Armand De Las Cuevas, l’ancien grimpeur de la Banesto. Le Kenyan dort chez l’habitant, arrive sur place avec un seul coéquipier, mais s’attache les services de deux coureurs mauriciens faisant partie de la succursale de son équipe. Yannick Lincoln termine 3e, et depuis « c’est resté un ami », même si lors du contre-la-montre, le futur leader de la Sky le dépasse « en [lui] faisant un clin d’oeil ». A part lui, personne ne voit vraiment Froome faire carrière dans le grand monde à l’époque.

L’homme qui murmurait à l’oreille des hôtesses.

Yannick Lincoln part rouler en Afrique du Sud deux mois plus tard. « Je vois mes potes que j’ai là-bas, et ils me disent : "Tu déconnes, comment tu as pu laisser Chris Froome te battre sur un Tour de Maurice ?". Je leur réponds qu’il est super fort, et ils se sont tous mis à rigoler. "Chris ? Mais il est nul ! On le voit que les 50 premiers kilomètres et après on le voit plus. C’est notre porte-bidons". En fait, les courses là-bas sont toutes plates, elles finissent en sprint massif, c’est pour les gros rouleurs. Et Chris était le larbin de service, ils le prenaient pour un bouffon : il se mettait à plat, pour amener tout le monde, et après il se faisait décrocher. Avant 2006, il ne sait pas encore qu’il est très fort », raconte Yannick Lincoln.

« Yannick, est-ce que tu penses qu’un jour je passerai pro ? »

Bon, Chris Froome se doute quand même un peu qu’il a quelques watts dans les jambes, et tente de rejoindre l’Europe coûte que coûte dès la fin du Tour de Maurice 2006. « Je venais de terminer mes études à Bordeaux, et j’ai roulé à Blagnac. Le dernier soir, Chris vient donc me voir et on s’assoit au bord de la piscine. Et il me dit : "Yannick, tu cours en Europe. Est-ce que tu penses qu’un jour je pourrai passer pro ?". Evidemment ! J’avais des copains à Blagnac qui allaient passer pros, et il était plus fort qu’eux. J’avais commencé les démarches, il avait pris toutes les adresses. Mais en rentrant en Afrique du Sud, il a été engagé par Minolta, et là il était sur la voie ».

Yannick Lincoln revoit son pote lors des jeux du Commonwealth, où Froome dispute le contre-la-montre, terminé 15e « avec un bonnet de bain pour être plus aérodynamique ». Quelques semaines plus tard, « je le vois aux Mondiaux, avec son vieux maillot du Kenya, et bam ! Il rentre dans un commissaire au premier virage ». L’histoire est connue et entretient la légende de ce coureur « dégingandé sur son vélo, avec ses bras qui partent dans tous les sens. Déjà à l’époque ça me faisait marrer », s’amuse Yannick Lincoln.

En 2013, Yannick Lincoln est évidemment devant la télé pour vivre la première victoire sur le Tour de Froome. « Mon premier sentiment, c’est que j’étais content pour lui. Et avec toutes ces suspicions, je me suis dit : "Putain mon gars, t’as intérêt à être propre". Mais pour moi c’est logique, il était déjà très fort, on l’a suivi coup de pédale après coup de pédale. L’émergence des coureurs africains comme Daniel Teklehaimanot ou Natnael Berhane, il y est pour quelque chose, insiste Yannick Lincoln. Il habitait dans le bush, il roulait dans la brousse ! Il est vraiment sorti de là ». On aimerait d’ailleurs beaucoup le voir revenir à Maurice avec le maillot Sky sur le dos.