La Coupe du monde dans nos vies, épisode 21. «Il y a deux choses que je ne pardonnerai jamais aux Allemands: la Guerre et Séville 82»

FOOTBALL Le cauchemar de Séville continue de marquer les esprits…

Jean-loup Delmas

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La joie française sur le 2-1...
La joie française sur le 2-1... — AFP

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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>> Aujourd'hui, épisode 21. Séville 82, le drame d'un pays

Le 2 juin, le stade Yves du Manoir de Colombes était le théâtre d’une immense catharsis artistique. 14 comédiens rejouaient sur la pelouse le légendaire France-Allemagne 1982. Ils ont appris par cœur les déplacements et les gestes de chaque joueur français ce soir-là, pour les reproduire à l’identique. Pas d’Allemands en face, pas même de ballon, mais l’exact match côté français, les 120 minutes comprises, fidèlement copié au geste près. Et pour assister à ce re-match un peu particulier, des centaines de supporters s’étaient massés dans les tribunes, histoire de tenter encore une fois de cicatriser cette plaie béante du football français.

« C’est la première fois que je revois ce match, admet Marc, qui avait 12 ans en 1982. Ce fut le traumatisme de mon adolescence… J’ai même interdit à mon fils de prendre LV2 allemand au collège tellement j’avais encore la haine. Mais bon, on est en 2018, je crois qu’il est temps de pardonner et de tourner la page. » Il reconnaît néanmoins apprécier le fait « que les Allemands ne soient pas interprétés ce soir. »

Battiston est blessé par une armoire. Une vraie armoire.
Battiston est blessé par une armoire. Une vraie armoire. - Jean-Flou Delmas

Pour rappel pour les deux du fond qui n’étaient pas nés ou ont oublié, en 1982, la France atteint enfin les demi-finales de la Coupe du monde, une première depuis 1958. Elle y affronte l’Allemagne de l’Ouest, dans un scénario tragique qui gravera ce match dans le panthéon du football. Alors qu’ils perdent un de leur joueur sur un attentat du gardien allemand, et après avoir mené 3-1 en prolongation, les Bleus se font rejoindre au score et échouent aux pénaltys.

Le public, en nombre, partage une même colère envers nos voisins d’outre-Rhin. Dès qu’un des joueurs français se roule au sol, la faute invisible allemande est copieusement sifflée dans les tribunes. Et le dérapage n’est jamais loin. « Moi, j’ai connu la Seconde guerre mondiale quand j’étais gosse. J’ai assisté à la reconstruction européenne ensuite, à l’amour entre les peuples qui étaient ennemis. Mais il y a deux choses que je ne pardonnerai jamais aux Allemands : la Guerre et Séville 82 », souffle Marcel, 81 ans. Il partira à 3-1 pour la France, ne pouvant pas « supporter cette fin de merde. »

« Séville, c’est la seule fois que j’ai vu mon père pleurer »

L’impact de 82 est encore omniprésent dans le stade. Même s’ils connaissent déjà la fin, le public est tendu, euphorique lors des buts français, et fous de rage lorsque les Allemands marquent. « C’est le match qui me met le plus en rage, assure François, 16 ans à l’époque. Le deuxième match que je hais le plus ? Allemagne-Croatie 1998 (en quart de finale de la Coupe du monde). Je voulais une victoire de l’Allemagne pour qu’on les affronte en demi-finale. Ils n’ont jamais été aussi nuls, on n'a jamais été aussi bon. On les aurait explosés, marcher sur leurs gueules, éparpiller sur le terrain. Quand il y a eu 3-0 pour la Croatie, j’ai tout retourné chez moi, j’étais fou que ce pays inconnu me prive de ma revanche. D’ailleurs, je ne souhaite que du malheur à la Croatie au football depuis ! »

Le public pour voir le match rejoué
Le public pour voir le match rejoué - Jean-Loup Delmas

Et puis arrive cette fameuse 60e minute, et le choc entre Battiston et Schumacher. En 82, le pauvre défenseur s’est fait violemment percuter par la sortie kamikaze du goal allemand Schumacher. Il y laissera quatre dents et sortira inconscient sur civière. Pas de carton, pas de penalty, même pas de faute. Mais ce soir à Colombes, la comédienne qui joue Battiston percute simplement une armoire, incarnant le gardien allemand. Qu’importe, le public est fou de rage. « Enculé ! », « Terroriste ! », « assassin » jaillissent des tribunes à destination du meuble coupable. Beaucoup partent du stade à ce moment-là, comme-ci c’était à cet instant que le match s’était fini et qu’il n’y avait plus rien à voir. « Quelle honte qu’il n’y ait même pas faute, c’est un putain de scandale ! », hurle Alain. Il l’admettra « Pendant dix ans, je suis devenu raciste envers les Allemands. Non pas que j’en sois fier, mais ils le méritaient un peu quand même hein. » Mais au-delà de la haine, ce match c’est avant tout une émotion. « Séville, c’est la seule fois où j’ai vu mon père pleurer. On a partagé nos larmes ce soir-là. Je ne le savais pas encore, j’avais 14 ans, mais je crois que c’est le moment de notre vie où on a été le plus en communion. »

c’est aussi une histoire de transmission. Au milieu de ces personnes venues affronter leurs vieux démons, les tribunes sont aussi peuplées de plus jeunes supporters, loin d’être nés lors de cette demi-finale. « J’ai emmené mon fils, pour partager mon traumatisme, sourit Florian. C’est un peu mon Tu seras un homme mon fils à moi ce match. Ça lui montre que la vie, c’est se battre, c’est injuste, c’est beau, c’est affronter les éléments contraires, mais continuer quand même, parce que c’est tout ce qu’on peut faire. Ce match fait partie de mon éducation de la vie, et je voulais qu’elle fasse partie de la sienne. »

« Sans 82, il n’y a pas de 98 »

Théo, 27 ans, lui n’est pas venu par transmission familiale mais de son plein gré. « Ce match, cela fait partie de l’Histoire. C’est la prise de la Bastille version football, c’est la naissance de la Nation. Moi, je regrette de ne pas connaître ça… En 2006, j’étais énervé contre les Italiens, mais 12 ans plus tard, je suis limite triste qu’ils ne soient pas à la Coupe du monde. Mon père, à chaque contre-performance des Allemands, il sabre le champagne. Je regrette de ne pas avoir vécu des matchs aussi intenses pour le moment… » D’autres, encore plus jeunes, s’aventurent à résumer le match. « Les Allemands sont les méchants, et c’est triste parce que ce sont eux qui gagnent contre les gentils Français », croit comprendre Kévin, 8 ans. Bon, il n’a pas totalement tort, même si c’est un poil manichéen…

Auraient-ils tous préféré que ce match n’ait pas eu lieu, que le scénario soit différent, que le football soit un jeu qui se joue à onze contre onze et qu’à la fin, les Français gagnent ? Malgré l’égalisation allemande dans les dernières minutes, qui réveillent les souffrances dans le stade, la réponse est non. Il y a d’abord les pragmatiques. « Pour moi, sans 82, il n’y a pas 98, analyse Laurent, 44 ans. En 1998, c’est que des scénarios à la dramaturgie incroyable. Et la France savait comment gérer ce genre de scénario, grâce à 82. Après avoir subi la pire dramaturgie, ils ont appris à la dicter aux autres équipes. Le Paraguay, l’Italie, et la Croatie sont devenus des Français de 82. Nous, on était les Allemands, froids, efficaces, cliniques. »

Les Bleus ont gagné (enfin presque, faut tenir maintenant)
Les Bleus ont gagné (enfin presque, faut tenir maintenant) - Jean-Loup Delmas

Et puis il y a les romantiques : « C’est bizarre ce match, parce que même si on a encore la haine, c’est aussi pour moi et pour beaucoup je pense, la naissance de notre vrai amour du football et des Bleus, avoue Luc, la cinquantaine. Avant Séville, j’aimais déjà bien le foot, mais après ce match, j’étais accro, camé, je n’ai plus loupé un match des Bleus dans l’espoir de revivre un jour ce genre d’émotion mais en positif. En un sens, en 1998 et 2000, j’ai été récompensé de cette passion qui n’aurait pas existé sans Séville. »

Arrive enfin la séance de penalty, fatale à la France. Les tirs au but invisibles s’enchaînent, dans un scénario connu d’avance qui désespère le public. Malgré tous ces beaux sentiments exprimés durant le match, tout le monde n’attend qu’une chose : prendre enfin une revanche éclatante sur l’Allemagne, même 36 ans après. Mais la tâche s’avère complexe : « C’est un peu le problème des Allemands, regrette Nathalie. Ils sont toujours bons. On ne peut jamais prendre notre revanche. 2016 ? C’est loin d’être assez probant comme victoire, on aurait limite mérité de se faire sortir… Mais c’est peut-être là qu’on est cons. Y a que les Français pour avoir honte d’une victoire. Les Allemands, ils ne se sont pas cachés en 82, alors que notre défaite était plus belle. »

D’ailleurs, ce scénario ne fait pas que des malheureux. Clément, maillot allemand sur le dos et binational, était lui aussi au stade pour voir cette prestation artistique. « Je suis venu pour tenter de comprendre cette fascination autour de ce match. Ma famille allemande n’a jamais compris, et moi non plus. Autant sacraliser une défaite, c’est tellement bizarre aussi. En 1970, l’Allemagne perd aussi une demi-finale de Coupe du monde après un scénario incroyable (4-3 après prolongations, avec un Beckenbauer une épaule en vrac et le bras en écharpe), et on n’en fait pas toute une histoire au pays. » Et ce n’est pas cette pièce qui lui a permis de saisir la portée de ce match. « Pourquoi vous ne rejouez pas un match de 1984, 1998 ou 2000 ? » s’interroge-t-il.

Encore des décennies plus tard, France-Allemagne 82 continue à interroger, passionner, échapper à toute logique et toute compréhension ordinaire. Et cela continuera tant que la France laissera la laideur des victoires aux Allemands pour mieux mythifier ses épopées.

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