« On est dans une impasse »… Julie Tetard, la joueuse trans dont la domination interpelle le basket français
MVP sans l’être•Meilleures joueuses de la Ligue 2, Julie Tetard et Aurore Poutou, deux basketteuses transgenres, n’ont pas été nommées lors des traditionnelles récompenses de fin de saison régulièreAntoine Huot de Saint Albin
L'essentiel
- Alors que les play-offs pour accéder en Ligue féminine ont commencé, Monaco et La Tronche Meylan font figure de favoris, emmenés par Julie Tetard et Aurore Pautou, qui n’ont eu, à la surprise générale, aucune récompense individuelle.
- Ces deux joueuses transgenres dominent totalement le championnat, avec des statistiques jamais vues concernant Julie Tetard, ce qui crée un sentiment de frustration chez les autres équipes, qui dénoncent un manque d’équité.
- « On est dans une impasse. Au niveau sportif, sincèrement, tout le monde du basket trouve ça injuste, explique Pierre Gafforini, le manager général de Voiron. Mais il y a un côté humain derrière difficile à gérer avec des femmes au super parcours. »
Que ça soit aux Etats-Unis ou en France, la course au titre de MVP fait parler. Si Victor Wembanyama répète à qui veut bien l’entendre qu’il mérite de décrocher le titre de meilleur joueur de la saison régulière en NBA, Julie Tetard, qui partageait les mêmes espoirs à son niveau, ne moufte pas, en apparence, d’avoir été snobée par la Ligue 2 féminine, en France. « Honnêtement je m’en fiche royalement de ce titre [décerné par les joueuses, entraîneurs et médias], nous assure la jeune femme transgenre. Que je l’ai ou ne l’ai pas, je n’y prête pas attention. Le plus important c’est l’équipe et les play-offs. »
Pourtant, la joueuse de Monaco aurait de quoi être chiffon, au vu de ses statistiques hors normes cette saison : 21 points, 20 rebonds, 35 d’évaluation en moyenne. Des chiffres qui auraient couronné n’importe quel joueur ou joueuse sur Terre. Mais pas Julie Tetard. L’intérieure de 33 ans, ainsi qu’Aurore Pautou, désignée comme meilleure joueuse du championnat par les observateurs que nous avons contactés, n’ont même pas été nommées parmi le cinq majeur de l’antichambre de l’élite.
« Tous les acteurs et actrices de notre championnat n’ont pas souhaité donner cette récompense à Julie ou Aurore, assure Fabrice Courcier, entraîneur de Saint-Amand Hainaut Basket. On voit bien que la situation des joueuses transgenres sur notre championnat de Ligue 2 pose un vrai problème. Il y a une telle dimension athlétique supérieure au niveau de Julie Tetard, ça pose des questions. »
Trente rebonds en un match pour Julie Tetard
Fabrice Courcier est embêté. Pierre Gafforini, manager général de Voiron, aussi. Lors de nos entretiens téléphoniques, les deux hommes n’ont cessé de répéter leur respect et leur bienveillance vis-à-vis des deux joueuses, qui « ne sont en rien responsables de la situation », et ont salué « l’immense courage qu’il faut pour effectuer ce processus de transition ». Mais ils déplorent, en revanche, le manque d’équité sportive au moment d’affronter Monaco Basket et sa pivot d’1,90 m, qui met + 15 d’évaluation, en moyenne, aux meilleures du championnat.
« C’est une joueuse qui montre tout le travail qu’elle effectue au quotidien pour réussir à performer, développe Gafforini. Mais quand on voit son envergure, quand on voit la taille de ses mains, quand on voit cette capacité à pouvoir attraper le ballon et finir sur des lay-up, quand je la vois être sur de la course rectiligne et que les adversaires ont peur de se mettre devant elle tellement il y a de puissance, le constat est là. »
Le 21 mars dernier, lors du choc entre Monaco et La Tronche Meylan, Julie Tetard a battu tous les records : 21 points à 54,5 % au tir, 30 rebonds et 5 interceptions en 36 minutes. Une nouvelle preuve de la domination totale de celle qui a commencé sa transition de genre en 2021 et subi sa dernière opération en 2024. Arrivée cette même année à Monaco, Julie Tetard, qui a toujours joué au basket, a martyrisé la Nationale 1, avant de monter à l’échelon supérieur.
« Julie et Aurore ont un avantage qui fait qu’à leur âge et avec leur qualité physique intrinsèque de départ, elles font des choses que des filles cisgenres ne font pas. Cela amène un avantage pour elles et pour leur équipe, qui n’est pas normal en matière d'équité sportive. Quand on prend 25 points, 22 rebonds, ce sont des choses qui n’existent pas. Ça prouve qu’il y a un problème. »
« On n’a pas le droit de gagner »
Interrogée par 20 Minutes pour savoir comment elle vivait les critiques autour de sa transition de genre, Julie Tetard a préféré ne pas évoquer le sujet pour « ne pas relancer la polémique ». « Quand on gagne dans le sport féminin, il faut surtout ne sortir du lot d’aucune manière, parce que sinon, en général, nos performances vont être remises en question, déplore Ava, militante de Toutes des femmes, association féministe de femmes trans et cisgenres. On l’a vu avec Amélie Mauresmo ou Caster Semenya. On a le droit d’avoir certaines différences, on a le droit de faire partie de certaines catégories marginalisées, mais on n’a pas le droit de gagner. »
Sur sa dimension physique supérieure au reste des joueuses du championnat, l’intérieure, sur France 3, citait des études démontrant « une force physique, une capacité de saut et bien d’autres choses diminuées par rapport à une femme cisgenre ». Elle assurait également avoir « un taux de testostérone inférieur à une femme cisgenre ».
En 2025, dans le rapport « Transidentité et Sport de haut niveau », réalisé grâce au soutien du ministère des Sports et du CNOSF, douze experts scientifiques, sportifs et associatifs expliquent pourtant que « des sports dépendant de facteurs très différenciés selon le sexe (tels que la taille et la détente verticale pour le volley ou le basket) ne permettent pas d’envisager aisément la participation concurrentielle de personnes ayant déjà subi des phases importantes de cette différenciation ».
Ce même rapport, qui précise qu’il n’y a pas encore suffisamment d’études assez précises sur les athlètes transgenres de haut niveau, assure également que « ni la masse ni la densité osseuse, ni la taille de l’organisme ne changent après transition. Il n’existe pas actuellement d’évidence montrant une perte d’avantage associé à la performance après transition ».
« Il y a des joueuses qui ont envie de se challenger »
Des conclusions pas du tout partagées par Ava, qui a participé à l’élaboration du rapport avant de s’en désolidariser, en désaccord avec ses conclusions. Cette dernière estime au contraire que « selon ce que dit la science, on peut se permettre de douter des avantages physiques gardés ».
Elle pense surtout que la présence d’athlètes trans ne pose « aucun souci » : « Ce sont des athlètes, donc tant mieux qu’elles performent très bien. Je pense que ça devrait être plus vu comme une opportunité de remonter le niveau global en France et de tirer tout le monde vers le haut. » Une vision partagée par certaines joueuses, qui ont souvent hâte de se frotter à ce qui se fait de mieux, avant de repartir régulièrement frustrées de leurs affrontements.
« Il existe forcément une motivation individuelle et collective à jouer Monaco pour essayer de limiter Julie Tetard, abonde l’entraîneur de Saint-Amand Hainaut Basket. Il y a aussi des joueuses qui ont envie de se challenger par rapport à elle, qui font très certainement encore plus. Après, la difficulté, c’est qu’il y a quand même une vraie différence athlétique. Et si on a de nouveaux cas avec une dimension athlétique encore supérieure, on se posera encore plus de questions. »
Des alertes ont été lancées auprès de la Fédération française de basket qui n’a, pour le moment, pas changé ses règles. Celles-ci permettent à tout le monde de prendre une licence, et incluent donc les personnes transgenres. Ce qui n’est pas le cas de la Fédération internationale ou des Fédérations françaises de natation, de cyclisme ou d’athlétisme.
« L’obtention d’une licence, c’est sur la carte d’identité. Julie et Aurore sont des femmes, donc elles ont le droit de participer à un championnat féminin. Maintenant, c’est difficile, parce que ce sont des décisions qui ne peuvent pas apporter satisfaction à tout le monde. »
La balance entre liberté et équité
Certains dirigeants prônent une exclusion des personnes transgenres des compétitions professionnelles, selon certains critères. D’autres souhaitent la création d’un championnat leur étant réservé. Plusieurs se demandent s’il va y avoir une règle limitant le nombre de joueuses trans dans les équipes, comme il peut en exister avec les joueuses étrangères. « On est dans une impasse. Au niveau sportif, sincèrement, tout le monde du basket trouve ça injuste, reprend Pierre Gafforini. Mais il y a un côté humain derrière difficile à gérer, avec des femmes au super parcours. »
Selon le rapport « Transidentité et sport de haut niveau », l’exclusion des athlètes transgenres des compétitions ne serait pas la bonne solution : « Si l’équité constitue certes un objectif inhérent à l’idée même de compétition sportive, il ne pèse toutefois probablement pas ici d’un poids suffisant pour justifier une dérogation au principe d’inclusion des personnes transgenres. »
Notre dossier sur le basket« La réelle question à se poser, c’est à quel point le climat politique favorise le malaise qui peut parfois être créé autour de la participation d’athlètes trans, conclut Ava. La suite, c’est que si des personnes transgenres n’ont pas leur place dans quelque chose qui est censé être universel, qui est censé rassembler toute la société comme le sport, à ce moment-là, ces personnes n’ont pas leur place dans la société tout court ? »



















