« On n’a jamais vu ça »… Prises d’assaut, les courses à pied débordées par l’afflux de coureurs
Cours, Forrest !•Depuis un an et demi, la plupart des courses sur route et des trails affichent complet en quelques minutes, et les dossards s’arrachentCamille Allain
L'essentiel
- L’engouement pour la course à pied n’est plus à démontrer. Mais de plus en plus de coureurs occasionnels s’inscrivent à des courses officielles, faisant déborder les jauges de ces événements très courus.
- Partout en France, les trails et les courses sur route affichent complet en quelques minutes, entretenant une course aux dossards.
- Pour certains, c’est aussi l’abandon du certificat médical qui a pu participer à cet élan soudain.
Il n’avait pas vraiment pour habitude de se précipiter. Habitué à choper un dossard sans difficulté pour participer aux courses à pied organisées autour de chez lui, Fabien s’est fait avoir cette année. A moins de profiter d’une défection, il ne pourra ni participer au semi-marathon de la Brière, ni au semi-marathon d’Orvault, ni au marathon de Nantes. « Je ne pensais pas qu’il fallait se connecter dès l’ouverture. Normalement, il reste toujours des places ». Le longiligne coureur nantais s’est donc rabattu sur le marathon de La Baule, qu’il a déjà bouclé l’an dernier avec un temps très honorable de 3 heures 26 mins. « Je n’avais pas prévu de le refaire mais j’en avais marre de me faire avoir. J’ai pu être prioritaire car j’ai profité des préinscriptions. Au moins, j’ai une date de calée. C’est important quand tu fais ta prépa ».
Les frustrés de la foulée, on les compte désormais par milliers. Adepte de l’ultra-trail, Yves Berriet a participé au Grand Raid de La Réunion l’an dernier. Mais pour 2025, il n’a pu s’inscrire à aucune course de longue distance. « Franchement, ça m’embête un peu, parce que je n’ai pas d’objectif cette année. Et quand tu es coureur, tu as besoin d’avoir la certitude d’avoir un dossard. Une bonne partie de ta préparation est basée là-dessus ».
Cette folie des inscriptions, Yves Berriet ne la vit pas seulement comme coureur. Président de l’association organisant le trail du Cap Sizun, le Finistérien a dû faire face à un afflux inédit de coureurs cette année. En « moins de trente minutes », les 1.200 dossards mis en vente avaient trouvé preneurs en vue du 2 mars. « On n’avait jamais vu ça », reconnaît le président. Alors oui, cela fait « deux ou trois ans » qu’il doit refuser du monde, limité par la zone sauvage protégée dans lequel ses trois parcours de 15, 30 et 50 km s’aventurent. Mais jamais il n’avait vu un tel engouement. « Je reçois tous les jours des messages de gens qui cherchent des dossards. Je ne peux pas y répondre. L’an prochain, il faudra qu’on réfléchisse à un moyen de donner une chance à tout le monde », reconnaît le président.
Les coureurs de la pandémie ont faim
Qu’il se rassure, il n’est pas le seul à être ainsi débordé. Dans toute la France, les 10.000 courses à pied organisées sont littéralement prises d’assaut, et pas seulement les plus connues. Que ce soit pour un trail dans la boue de janvier, un 10 kilomètres sur les pavés ou un marathon en plein été, les coureurs semblent déterminés. Les JO de Paris 2024 ont encore accentué une tendance déjà amorcée. « Il y a vrai engouement pour la course à pied, on ne peut pas le nier. Je pense que c’est lié à plusieurs facteurs, mais il y a surtout un effet post-Covid. Pendant la pandémie, beaucoup de gens se sont mis à courir et ils y ont pris goût. Parce que c’est un sport très accessible et sans véritables contraintes horaires. Tout le monde en parle et ça a créé un effet de groupe », estime David Hervelin, organisateur du Rennes Urban Trail.
Cette course, qui fêtera sa septième édition le 27 avril, est un bon baromètre de la tendance du running. Alors qu’elle avait accueilli 3.500 coureurs pour sa première en 2017, la course, qui s’aventure dans des bâtiments emblématiques de Rennes, a progressivement augmenté sa jauge pour proposer 13.000 dossards cette année. Accrochez-vous bien : tous sont partis en moins de cinq minutes. « On faisait saturer les serveurs chaque année. Aujourd’hui, on étale les inscriptions sur trois jours pour chacune des trois distances », poursuit David Hervelin.
Des femmes et encore des femmes !
Partout en France, les organisateurs tentent de trouver des solutions pour faire face à l’appétit féroce de coureurs, mais aussi de coureuses de plus en plus nombreuses. « On voit énormément de femmes arriver à la course à pied, des jeunes aussi », souligne Yves Berriet. On a même vu se développer des bourses aux dossards permettant aux personnes blessées qui ne peuvent pas s’aligner de refiler leur ticket d’entrée. « Il y a un effet pervers, car tout le monde se jette sur les dossards en se disant qu’au pire, il le revendra », analyse Fabien.
Mais à quand remonte cette véritable frénésie pour la course chronométrée ? Pour le savoir, nous avons posé la question à Benoît Adam, fondateur du site Klikego. Cette entreprise, créée en 2006 près de Rennes, fait partie des trois plus gros sites français gérant les inscriptions aux courses à pied. « La demande augmentait régulièrement ces dernières années. Mais on a surtout vu que ça avait accéléré il y a un an et demi. En 2024, on a fait 35 % d’inscriptions en plus par rapport à 2023, qui était déjà une excellente année », explique le patron de Klikego. Il avance les mêmes raisons que nos autres interlocuteurs.
« « Les gens ont commencé à courir pendant le Covid. Mais au bout d’un moment, tu as envie de te challenger, tu veux te dépasser et tu t’inscris à une course, pour voir. Et tu y prends goût, parce que c’est sympa, que c’est convivial. » »
Lui aussi a vu la part des femmes nettement progresser. Mais il ajoute un autre élément récent. « Je pense que la disparition du certificat médical a joué un rôle. Ça pouvait constituer une petite barrière, un frein pour certains », évoque Benoît Adam.
Depuis le 16 janvier 2024, les événements sportifs comme les courses à pied ne requièrent en effet plus de certificat d’un médecin mais un simple PPS pour « parcours de prévention santé ». Mis en place par la fédération d’athlétisme, ce protocole oblige le coureur à visionner des vidéos de prévention et à remplir un questionnaire sur son état de santé, évitant d’encombrer les plannings de médecins qui voyaient défiler les coureurs avant chaque grosse épreuve. Un moyen surtout de « simplifier l’inscription des participants », assume la fédération.
Notre dossier sur le trailLe hic, c’est que cette barrière abaissée a vraisemblablement eu tendance à accroître les distances envisagées par les coureurs, qui sont de plus en plus nombreux à s’essayer au semi-marathon, au marathon voire aux ultras sans véritablement être entraînés. « Je ne pense pas que ce soit à cause du PPS. Mais c’est vrai que certains se lancent dans des défis sans y être préparés. On en voit qui marchent au bout de 5 kilomètres sur un marathon. Ils ont visé trop hautt, et ce n’est pas sans risque * », avertit le patron du Rennes Urban Trail.
* La course à pied est un sport qui peut se révéler traumatisant pour les articulations et les organismes mal préparés.


















