Méprisé, détesté, le traileur parisien est-il finalement plus méritant que les autres ?
mal aimé•On aime bien se moquer de lui et le traiter d’intrus en montagne. Pourtant, le traileur parisien, qui subit à chaque entraînement les marches de Montmartre n’est-il pas surtout un sportif héroïque à s’auto-infliger ça ?Jean-Loup Delmas
L'essentiel
- Mais que fait un Parisien à courir dans la montagne ? A l'occasion du Salon Paris Randos qui se déroule au Parc floral à Vincennes jusqu'au 1er février, 20 Minutes a voulu en savoir plus sur ses motivations.
- Il faut dire que la capitale et sa région se prête assez peu à la pratique, au point que certains traitent les Parisiens pratiquant la discipline de fraudes ou d’intrus.
- Les traileurs parisiens, qui doivent s’entraîner dans des conditions difficiles sans relief naturel, en enchaînant les mêmes montées encore et encore, ne sont-ils pas au fond plus méritants que les autres ?
«Pas de chrono », « l’important, c’est de finir », « Ici, on peut marcher, il n’y a pas de honte à avoir » … Le milieu du trail a beau se représenter comme celui de la bienveillance et du non-jugement, il lui arrive pourtant de céder à un vice bien humain : le mépris de la capitale. « C’est vrai qu’on a parfois une image un peu caricaturale du Parisien », reconnaît Hugo, Pyrénéen pur jus qui jurerait avoir fait ses premiers pas par 2000 mètres d’altitude et aller à l’école à dos de bouquetin. « Il y a le cliché du total novice de la montagne, qui veut faire son ''petit'' UTMB (Ultra-Trail du Mont-Blanc) pour se la péter devant ses collègues de la Défense, mais qui ne connaît rien à la montagne et va se faire une cheville au premier caillou venu… Et des cailloux, il y en a ».
Il l’assure, la population locale désespère plus d’une fois de voir le coureur Parisien vouloir caresser un Patou (chien de montagne pas vraiment sympathique si on s’approche du troupeau), commander une bière IPA dans un refuge à 3.000 mètres d’altitude, se plaindre de ne pas avoir de réseau… ou « oser » appeler l’EcoTrail « un trail ». « Une randonnée, tout au plus… »
« Maintenant qu’ils viennent en meute »
« Au début, c’était l’intrus sympa », retrace Christophe, traileur alpin. « Maintenant qu’ils viennent en meute… ». Discipline anonyme il y a quinze ans, le trail connaît un engouement massif depuis le Covid-19, et peine parfois à contrôler sa poussée de croissance. Les places des courses, notamment les plus populaire, sont limitées et aucune formule de sélection n’offre une préférence « régionale » ou une part plus grande aux locaux. Prime au premier arrivé, tirage au sort, sélection par épreuves précédentes… « C’est parfois rageant de voir nos propres trésors remplis de parisiens et bouchés pour les gens de chez nous ».
Car autant qu’une attitude délétère, le principal reproche de la communauté envers les coureurs parisiens concerne leur nombre. Statistiquement, l’Ile-de-France est effectivement la deuxième région la plus représentée parmi les traileurs, derrière l’invincible Auvergne-Rhône-Alpes (il ne faut pas déconner), le tout sans contenir la moindre montagne. De quoi créer quelques tensions, soutient Guillaume Vallet, professeur à l'Université de Grenoble Alpes et spécialiste d’économie du sport : « Il y a parfois un ressentiment d’injustice face à une sorte de compétence culturelle que les Parisiens, jugés moins connaisseurs et moins spécialistes, voleraient aux locaux. »
« Etre sportif à Annecy… Où est le mérite ? »
Mais si le bougre parisien était au contraire plus méritant que les autres ? Rendez-vous devant les 222 marches qui mènent à Montmartre, plus grosse ascension de la capitale et escalier sacré du trail parisien. On y croise Ophélie, qui enchaîne les montées et les descentes afin de faire « un peu » de dénivelés pour préparer ses cuissots. L’ascension totale ne faisant que 40 mètres de dénivelé positif, la voilà parti pour 25 « fucking » montées successives – 5.500 marches, et la même en descente – pour atteindre les 1.000 mètres de D + de sa séance. Le tout, à sept heures du matin, frontale sur la gueule et cernes de cadre de la Défense, pour éviter les touristes qui rendent vite les multiples ascensions impossibles. « Qu’après tout ça, des gens nous trouvent illégitimes dans la pratique… Regardez ce qu’on se force à faire pour performer. De toute façon, je suis une femme, un peu ronde, je sais qu’il y aura toujours des gens pour en trouver d’autres illégitimes à faire du sport. J’ai appris à m’en foutre ». Un peu de mauvaise foi intervient toutefois au bout de la 14e montée : « Alors qu'être sportif quand on vit à Annecy... Où est le mérite ? »
Et c’est parti pour les 11e dernières ascensions. Pas le choix : l’autre option classique parisienne pour dévorer du dénivelé, des boucles à l’infini dans le parc des Buttes-Chaumont, était fermée à cette heure-là. C’est qu’en plus de se fader les deux mêmes parcours toute l’année, le traileur parisien affronte un environnement particulièrement défavorable :
- Un taux de pollution qui ferait vomir un yack tibétain.
- Des chemins barrés par des barrières pour travaux tous les 800 mètres (Anne Hidalgo, combien de carrière as-tu brisé ?).
- Payer 120 euros son dossard pour un simple 10 kilomètres.
- L’insupportable hype des teckels et corgis dont la laisse risque à tout de moment de vous crocheter la cheville.
- Rentrer de sa « sortie longue » avant 20 heures pour ne pas louper le dernier RER D.
Quelques faux procès
Malgré ce climat plus hostile que la DZN coréenne, Léo avoue une certaine passion dans cette rivalité : « Je suis un Parisien, évidemment que j’aime qu’on me déteste. Regardez les p’tits montagnards qui nous prennent de haut et finir devant eux, sur leur propre territoire… Leur mépris, c'est ma motivation. » Ce débat sur la « légitimité » le fait bien rire : « Je cours six fois par semaine, plus de 80 km hebdomadaires, je bouffe du D + au petit déjeuner et je ne pourrais pas faire du trail ? ». Guillaume Vallet note en effet que les contre-performances supposées de la capitale sonne un peu faux : « Aujourd’hui, il est parfaitement possible de performer en vivant en Ile-de-France, tant les méthodes d'entraînement se sont démocratisées, notamment via Internet. On trouve d’excellentes préparations au niveau national, ce n’est plus un savoir gardé par les locaux ».
La légende du « touriste » qui débarque lors d’un ultra-trail sans préparation a aussi fait son temps. L’inscription de la plupart des courses les plus difficiles (et touristiques), comme l’UTMB ou la Diagonale des fous à la Réunion, nécessite de prouver avoir réalisé plusieurs gros trails avant, empêchant tout réel intrus de s'incruster sur la ligne de départ. Et quitte à être dans la fin des mythes… La seconde place de la région Ile-de-France dans la pratique du trail souffre d’un biais statistique assez facile à déceler : c’est de loin la région la plus peuplée de France, avec un cinquième de la population. Hors Auvergne-Rhône-Alpes (12 %), n’importe quelle région a deux fois moins d’habitants que l’IDF (Occitanie, Hauts-de-France, Grand-Est, Provence Côte d’Azur à 8 à 9 %), voire quatre fois moins.
Pas peur du Mont Blanc
La vérité ayant enfin éclatée, est-ce à espérer que le traileur parisien soit un jour admis ? Guillaume Vallet nuance : « La mondialisation du trail est de plus en plus admise car elle donne à ce sport une popularité qui bien sûr flatte la communauté locale en participant à son image de marque. Mais elle entraîne aussi une plus forte contestation. Plus il y a une force centrifuge, plus il y aura de résistances locales »
Le Parisien maniant toutes les cartes pour se rendre insupportable, Léo tente cette fois la victimisation : « Un ''montagnard'' pourra vous dire le plus naturellement du monde qu’il ne pourrait ja-mais vivre à Paris. Si vous par contre vous dites que vous ne pourrez pas non plus habiter à l'année dans son patelin, on va vous traiter d’hautain. » Cet été, il s’attaque - enfin - à la reine des montagnes françaises, de quoi mettre ses paroles en actes. Une crainte de ne plus assumer ? « Pas du tout. Quand on survit au RER B, on survit au Mont Blanc. »


















