Athlètes, testostérone et justice… La CEDH se prononce sur les athlètes hyperandrogènes
Frontières biologiques•Peut-on interdire à des femmes de concourir parce qu’elles produisent trop d’hormones masculines ? C’est à cette question que doit répondre la Cour européenne des droits humains, saisie par l’athlète sud-africaine Caster Semenya20 Minutes avec AFP
Privée de compétition depuis 2018 parce qu’elle refuse de faire baisser son taux de testostérone, la Sud-Africaine Caster Semenya, saura jeudi si la Cour européenne des droits humains (CEDH) tranche en sa faveur et en celle des athlètes hyperandrogènes. Mais pourquoi cette décision est-elle autant scrutée par le monde sportif ? D’où vient la polémique ? 20 Minutes fait le point pour vous.
Pourquoi Caster Semenya est-elle au cœur du débat ?
Double championne olympique (2012, 2016) et triple championne du monde (2009, 2011, 2017) du 800 m, Caster Semenya produit naturellement beaucoup d’hormones mâles (androgènes), susceptibles d’accroître la masse musculaire et d’améliorer les performances.
Depuis 2018, World Athletics, la fédération internationale d’athlétisme, impose aux athlètes hyperandrogènes de faire baisser leur taux de testostérone par un traitement hormonal pour pouvoir participer aux compétitions internationales dans la catégorie féminine. Ce que refuse Caster Semenya, privée ainsi de s’aligner en compétition sur sa distance fétiche.
La Sud-Africaine a dû choisir entre « sauvegarder son intégrité et sa dignité personnelles tout en étant exclue de la compétition » ou « subir un traitement nocif, inutile et soi-disant correctif », a exposé son avocate, Schona Jolly. L’avocate a répété lors de l’audience que « mademoiselle Semenya est une femme. A sa naissance, on lui a assigné le sexe féminin, légalement et dans les faits ».
Révélée au grand public aux Mondiaux de 2009 à Berlin, Caster Semenya y avait remporté la médaille d’or du 800 m mais son apparence physique et sa voix grave avaient suscité débats et spéculations. L’athlète avait été interdite de compétition pendant onze mois et contrainte de subir des tests médicaux dont les résultats sont restés secrets, avant d’être autorisée de nouveau à courir en juillet 2010.
Quels sont les arguments des deux camps ?
En 2018, le règlement de World Athletics a changé la donne. Validé l’année suivante par le Tribunal arbitral du sport (TAS, basé en Suisse), puis confirmé par le Tribunal fédéral de Lausanne, il a mis en avant en 2020 « l’équité des compétitions » comme « principe cardinal du sport », au motif qu’un taux de testostérone comparable à celui des hommes confère aux athlètes féminines « un avantage insurmontable ».
Les recours de l’athlète sud-africaine contre ces deux décisions ont été rejetés mais elle a obtenu gain de cause devant la CEDH le 11 juillet 2023. La cour, qui veille au respect de la Convention européenne des droits humains, a, elle, estimé qu’elle avait été victime de discrimination et d’une violation de sa vie privée.
Pourquoi une nouvelle décision aujourd’hui ?
Car les autorités helvètes, appuyées par World Athletics, ont saisi la Grande chambre de la CEDH, sorte d’instance d’appel dont les décisions sont définitives et qui rend son arrêt jeudi.
« C’est une décision qui est scrutée parce qu’elle va conditionner ce qui va venir ensuite en matière de contestation des règles d’accès aux compétitions féminines, notamment pour les athlètes transgenres » - même si ce n’est pas le cas de Caster Semenya –, souligne Antoine Duval, spécialiste en droit européen du sport à l’Institut Asser de La Haye.
La décision de la Cour sera « très importante », avait Caster Semenya en mai 2024. L’athlète de 34 ans espère « ouvrir la voie aux jeunes femmes » afin qu’elles ne soient pas « déshumanisées et discriminées ».
Ces décisions judiciaires changeront-elles la donne pour les sportives concernées ?
D’après Antoine Duval, au-delà du cas Semenya, la Cour pourrait aussi être amenée à se prononcer sur la question de l’indépendance du Tribunal arbitral du sport et notamment : « Est-ce qu’il est suffisamment indépendant pour garantir une justice équitable aux sportifs, suffisamment indépendant en particulier du mouvement olympique ? »
Mais si l’arrêt rendu par la CEDH en 2023 avait constitué une première victoire pour Caster Semenya, il n’a toutefois pas invalidé le règlement de World Athletics et n’a pas ouvert directement la voie à une participation de Semenya sur 800 m sans traitement. En mars 2023, World Athletics a même durci son règlement concernant les athlètes hyperandrogènes. Et en mars dernier, la fédération internationale a approuvé l’introduction d’un test de prélèvement buccal pour déterminer si une athlète est biologiquement une femme.
La date d’introduction de cette mesure n’a pas été fixée, mais elle pourrait être mise en place pour les Championnats du monde de Tokyo cette année (13-21 septembre), selon l’organisation.



















