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On vous raconte l’histoire méconnue de l’arrivée du rugby en France

Coupe du monde de rugby : un sport du Sud-Ouest ? On vous raconte l’histoire méconnue de l’arrivée du rugby en France

fake offNon, le ballon ovale n’est pas arrivé dans les valises des Anglais à Bordeaux. Il est arrivé bien plus au nord, dans des régions qui ont depuis donné leur âme au foot
Mathilde Cousin

Mathilde Cousin

L'essentiel

  • Intimement associé au sud de la France, le rugby n’a pourtant pas directement débarqué d’Angleterre sur ces territoires, lorsqu’il se développe au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle.
  • C’est au Havre, sous l’impulsion d’Anglais, que naît le premier club. La haute bourgeoisie parisienne impulse ensuite la création du Stade Français et du Racing.
  • A la veille de la Première Guerre mondiale, le rugby a achevé son implantation dans le sud de la France.

Le 26 juin 2024, Le Havre s’apprête à soulever le trentième bouclier de Brennus de son histoire. Dépités, les Parisiens du Stade Français promettent de prendre leur revanche face à leurs éternels rivaux. A Bayonne ou à Toulouse, on préfère se réunir pour regarder l’Euro de foot. Le rugby, ce sport de Nordistes, ne s’y est jamais vraiment implanté.

Une fiction ? Pourtant, le rugby, ce sport aujourd’hui si étroitement associé au Sud-Ouest, n’est pas arrivé en France par ces territoires. À l’occasion de la Coupe du monde de rugby, 20 Minutes revient sur cette histoire méconnue, qui passe, étonnamment, par des régions qui ont depuis donné leur cœur et leur âme au football.

En Angleterre, un sport d’élite

Nous sommes dans les années 1860-1870. En Angleterre, des anciens écoliers des public schools, ces pensionnats d’élite masculins, veulent continuer à pratiquer les jeux de ballon qu’ils affectionnent. L’un d’entre eux, à la mode de Rugby, une de ces écoles de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, stipule que l’on peut se saisir du ballon à la main. La distinction entre le football, jeu à onze avec interdiction de saisir de la balle à la main tel que nous le connaissons aujourd’hui, et le rugby, n’est pas encore nettement tranchée.

Commencent toutefois des tentatives d’organisation de ces jeux : « La football association naît en 1863 », rappelle auprès de 20 Minutes Xavier Lacarce, auteur de Petite histoire du rugby, paru en 2021 aux éditions Cairn. Huit ans plus tard, apparaît une fédération anglaise de rugby.

Le premier club français est dans un port

Cette « codification » des sports, est « la grande nouveauté du XIXe siècle », souligne l’enseignant à Sciences-Po Bordeaux. Si l’on considère uniquement l’aspect sportif, le football et le rugby ont des racines anciennes, françaises, puisant notamment dans la soule. La seconde moitié du XIXe siècle voit l’émergence de clubs et de ligues. En France, le premier club apparaît dans un port, qui n’est pas celui de Toulon : au début des années 1870, des Britanniques jouent au Havre, port normand de commerce, à un mélange de football-rugby, avant de s’organiser en un club.

L’implantation du rugby en France suit deux axes, développe Xavier Lacarce : D’un côté, « des Britanniques venus travailler en France » - c’est l’exemple du Havre - et de l’autre « une bourgeoisie à la pointe, ouverte, cosmopolite » - c’est ainsi que naissent le Racing et le Stade Français, clubs parisiens de la haute bourgeoisie. « Des élites françaises anglophiles essaient de regarder le modèle britannique - c’est typiquement l’exemple de Pierre de Coubertin [le fondateur des Jeux olympiques modernes]. »

A l’époque, la pratique sportive devient valorisée, que ce soit le rugby ou d’autres sports comme la gymnastique. « Des personnes comme Coubertin vont opter pour le sport, et le plus chic, qui vient des meilleures écoles. » A Paris, la très select Ecole alsacienne, qui fabrique encore des ministres, « fait partie des endroits où on va adopter le rugby ». A la fin du XIXe siècle, le Racing et le Stade français dominent l’hexagone. « La finale du championnat de France est en réalité le match annuel entre les deux clubs », sourit l’historien.

Un sport qui se développe dans des classes plus populaires

Dans cette même décennie 1890, le rugby commence à descendre vers le sud. A Bordeaux, le SBUC, qui deviendra le Stade Bordelais naît d’un « mélange entre étudiants chics » et d’un ancien club qui mêlait Anglais et locaux, rappelle Xavier Lacarce. « Cela lui permet de devenir une place forte du rugby au tournant du siècle. »

L’implantation du rugby se développe ensuite le long de la Garonne, pour déborder des frontières du Sud-Ouest à la veille de la Première Guerre mondiale. « En 1913, la finale est gagnée par Perpignan. On a dépassé le sud-ouest et la sociologie de départ. Le rugby plaît à des classes plus populaires et dans des plus petites bourgades comme Agen. »

Les curés VS les instits

Comment expliquer que le rugby ait essaimé dans le sud, et soit devenu un sport secondaire dans le nord-ouest de la France ? Une des explications résiderait dans la question religieuse ou politique. « Jean-Pierre Augustin [un géographe] a montré, à l’échelle du département des Landes, que les villages de gauche, laïcards, ont plutôt opté pour le rugby, tandis que dans les villages plus catholiques, c’était plutôt le foot et le basket », rappelle Xavier Lacarce. « Si on l’extrapole à la France, on peut considérer que c’est la France qui a été la plus tôt déchristianisée qui a adopté le rugby. »

Malgré les efforts de la fédération française de rugby d’enlever à la balle ovale son accent du sud, il est incroyablement difficile, cent ans plus tard, de faire bouger cette ligne de démarcation. A moins que des petits poucets venus de Vannes ou du Havre ne réussissent à faire vibrer leur région respective en soulevant à leur tour le bouclier de Brennus, un jour.