L’escalade est-elle devenue un sport d’intérieur, avec le boom des salles et l’effet Jeux olympiques ?
HORS-TERRAIN•Le nombre de salles dédiées à la pratique de l’escalade a explosé depuis une dizaine d’années en France. Au point d’éclipser définitivement la version originelle de ce sport ?Jérémy Laugier
L'essentiel
- Un jeudi sur deux, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
- Cette semaine, nous nous consacrons à la pratique de l’escalade en salle, sport en vogue absolu en France depuis une dizaine d’années, et qui présente son salon du 18 au 20 novembre à Grenoble.
- Entre la présence de 200 salles dans toute la France, pour environ 2 millions de pratiquants, et l’arrivée de la discipline aux derniers Jeux olympiques, l’escalade devient-elle définitivement un sport d'intérieur ?
A l’occasion des dix ans de sa disparition, Patrick Edlinger se verra consacrer une exposition photographique lors du salon de l’escalade, la semaine prochaine à Grenoble. Cet emblématique pionnier français de l’escalade libre de haut niveau, dans les années 1980, n’aurait sans doute pas imaginé l’évolution foudroyante que vient de connaître sa discipline. Des structures artificielles d’escalade (SAE) poussaient bien dans nos gymnases dès la fin des années 1970, surtout à destination du public scolaire. Mais un passionné de la discipline comme Ghislain Brillet se sentait encore seul au monde, en 1998, au moment d’ouvrir sa salle d’escalade Roc en Stock à Strasbourg « 7 jours sur 7, avec une grosse amplitude horaire ».
Six ans après le Centre européen d’escalade, désormais rebaptisé Roc et Résine, à Thiais (Val-de-Marne), la toute première structure indoor dédiée en France, son pari entrepreneurial relevait presque du coup de folie. « J’avais 25 ans et j’ai tenté de me fabriquer une clientèle, en partant du principe qu’on était le pays de l’escalade, raconte Ghislain Brillet. Mais beaucoup de purs grimpeurs, dont le mode de vie assez confidentiel était forcément dehors, m’ont jeté des pierres. Pour eux, il était inconcevable de vouloir démocratiser l’escalade en la mettant en salle et en la rendant payante. »
« Il n’y a jamais eu la moindre opposition »
Il compte aujourd’hui 800 abonnés et plus de 2.000 jeunes visiteurs par an grâce aux sorties scolaires, alors que l’agglomération strasbourgeoise présente désormais une offre de six salles. Egalement président de l’Union des salles d’escalade (UDSE), Ghislain Brillet l’assure : « La hache de guerre est enterrée » entre les différents acteurs. Alors, existe-t-il une véritable opposition quasi philosophique entre deux pratiques en apparence bien distinctes ?
Cinquième en combiné des Jeux olympiques de Tokyo, pour la grande première de l’escalade aux JO l'an passé, Mickaël Mawem est sûr du contraire : « Il n’y a jamais eu la moindre opposition entre la salle et la montagne. De base, les premières salles d’escalade ont été lancées pour ceux qui grimpaient dehors, afin de leur permettre de continuer à s’entraîner quand il faisait trop froid. Les montagnards ont toujours cette possibilité-là, avec encore plus de facilités aujourd’hui. L'offre de ces salles accessibles n’importe quand est bénéfique aux deux mondes ».
Restauration, coworking et yoga
Fondateur de la quatrième plus ancienne structure d’escalade indoor, Ghislain Brillet constate en effet qu’il existe à présent environ 200 salles dans tout l’Hexagone : « Ce qui en dit long sur l’importance prise par l’escalade en France, c’est de constater que certaines de ses structures se trouvent dans Paris intra-muros. Quand on connaît les loyers, c’est impressionnant ». De dix salles à l’arrivée du Covid-19 en 2020, la région parisienne en compte à présent une vingtaine, dont une structure de 6.000 m2 de surface au sol à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), inaugurée en juin 2021 par Climb Up. Ce qui en fait la plus grande salle d’escalade d’Europe. « Nous avons au total 23.000 abonnés et il arrive qu’on atteigne les 2.000 personnes par jour dans certaines de nos structures en France, révèle François Petit, champion du monde d’escalade en 1997 et président-fondateur de Climb Up en 2011. Nous avions 12 salles en 2018, puis ça s’est accéléré avec une levée de fonds, pour arriver à 29 aujourd’hui. »
Ghislain Brillet note justement « une explosion générale » des ouvertures de salles sur les dix dernières années : « Nous avons le marché de salles d’escalade le plus structuré au monde ». Pour un total estimé à 2 millions de pratiquants en France, nettement au-dessus donc de la version outdoor de l’escalade, puisque la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) annonce 102.000 licenciés. Grâce à un modèle désormais rodé : des structures franchisées comme Climb Up, Arkose, Block’Out et Vertical’Art multiplient les ouvertures en proposant du bloc et/ou de la voie, tout en misant sur des espaces de restauration-bar, de coworking, voire des cours de Pilates et de yoga. Le tout avec des offres variées et bien pensées pour les familles, comme la formule « fun climbing » chez Climb Up. La population en salle montre un équilibre entre hommes et femmes, et une moyenne d’âge bien plus basse que pour la pratique outdoor. Et ce parfois dans une consommation presque quotidienne comparable au fitness, juste après les cours ou le travail.
« L’escalade reste un sport de nature »
Lycéenne dans la région strasbourgeoise, June (15 ans) explique ce qui la pousse à pratiquer 8 heures par semaine l’escalade en salle : « J’aime me retrouver seule face à ma voie. Ça me déconnecte vraiment du monde extérieur et de mes soucis. L’ambiance est également super à la salle : on trouve tous les âges et on parle avec tout le monde ». Les adolescents « urbains » comme June ont toujours vécu en France avec une salle d’escalade à proximité, et ils ne ressentent pas forcément l’envie de partir à l’aventure, en quête de falaises. Cette évolution de la discipline, totalement inattendue à la fin du XXe siècle, nous pousse à une question : l’escalade est-elle devenue un sport d'intérieur ? Le Lyonnais Jean (41 ans), qui part quasiment chaque week-end grimper dans la nature, que ce soit dans le Vercors, la Drôme ou le Vaucluse, a son avis sur la question.
« Je comprends que certains ont peur à l’idée de franchir ce cap de sortir de la salle. Ça implique beaucoup plus de logistique, d’avoir son véhicule, et d’y passer la journée. Mais selon moi, l’escalade reste un sport de nature. C’est un prétexte à l’évasion qui a sur mon mode de vie citadin un effet régénérant. J’ai besoin de découvrir différentes roches, et de ne pas me contenter de ces mêmes prises de résine qu’on a en salle. C’est sûr que le sport en vogue est avant tout l’escalade en indoor, mais je constate que la pratique est grandissante aussi en falaise. » »
La crainte de « hordes de grimpeurs » en falaise
François Petit estime que 85 % de sa clientèle chez Climb Up ne partage pas sa passion entre salle et montagne : « On organise des sorties en falaise pour nos abonnés mais on n’arrive pas encore à créer un véritable tremplin vers cette pratique-là ». Ghislain Brillet confirme : « 5 à 10 % de nos pratiquants à Roc en Stock vont aussi escalader dehors, pas plus. Après, c’est sans doute bien ainsi car il n’y aurait pas assez de sites naturels pour nos 2 millions de pratiquants réguliers en salle. C’est l’un des reproches que nous faisaient les puristes avec la démocratisation de l’escalade : des hordes de grimpeurs formés en salles allaient envahir des falaises difficiles d’accès ».
C’est en partie pour éviter des dérives organisationnelles et environnementales que les grandes compétitions d’escalade ont très tôt migré de la falaise à la salle, après un fiasco en 1986 au Biot (Haute-Savoie). « Avec mon frère Bassa, on a aussi profité de la falaise dans notre pratique loisir, indique Mickaël Mawem. Mais quand on a décidé de se mettre vraiment à la compétition, les choses étaient simples : toutes les compets sont en salle, donc on s’entraîne en salle. »
Quel effet JO sur la pratique ?
Hormis de rares exemples comme le Tchèque Adam Ondra, un « falaisiste » pur et dur devenu champion du monde en salle, le très haut niveau en compétition ne se compose presque plus que de grimpeurs indoor. Et si la résonance XXL des Jeux olympiques d’été, qui présenteront pour la deuxième fois 100 % des épreuves d’escalade (vitesse, bloc et difficulté) en salle, à Paris en 2024, faisait définitivement basculer la pratique vers l’indoor ?
« Non, ce ne sera pas encore le cas selon moi, répond Mickaël Mawem. La présence de l'escalade aux Jeux olympiques est trop jeune pour qu’il y ait cette évolution-là. Il y a deux mondes bien à part dans l’escalade mais grâce aux salles, la discipline perdure aussi en extérieur. Car même en ville, sur dix personnes qui commencent à pratiquer, il y en a une ou deux qui vont s’essayer un jour à l’extérieur, et peut-être même devenir adeptes. La pratique reste beaucoup liée à notre environnement. Autour de Paris, il n’y a pas de falaise, donc les gens auront moins de facilités à découvrir la discipline en extérieur que dans la région de Grenoble, où ils sont nés dans les montagnes. » »
Organisateur du troisième salon de l’escalade, du 18 au 20 novembre à Grenoble (après Lyon en 2019 et 2021), Eric Hatesse (42 ans) compte sur ce rendez-vous une centaine d’exposants supplémentaires par rapport à l’an passé. Il espère attirer environ 5.000 visiteurs à Alpexpo. Lui aussi croit en une atypique diversité des publics : « Il y a un éventail de grimpeurs très large, avec une pluralité de profils allant du grimpeur sur glace à celui sur paroi vierge, en passant par ceux qui font à mort du bloc, ou au contraire que de la vitesse. Ce sport est en pleine évolution et il se cherche encore ». Il n’a en tout cas jamais autant fait parler de lui qu’actuellement.


















