Procès Laporte-Altrad : « Mais vous êtes en copie de ce mail »… Laporte embêté sur le sponsoring du maillot des Bleus
justice•Le président de la FFR et l’homme d’affaires se sont expliqués en longueur mais pas toujours de manière très claire, ce mardi, sur les faits qui leur sont reprochésNicolas Camus
L'essentiel
- Le procès de Bernard Laporte s’est ouvert la semaine passée à Paris pour des soupçons de favoritisme impliquant notamment l’homme d’affaires multimilliardaire Mohed Altrad, principal argentier du XV de France.
- Ce mardi, le président de la Fédération Française de Rugby et celui du club de Montpellier ont été entendus. Leurs explications, parfois contredites par les éléments du dossier, n’ont pas toujours convaincu.
A la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris,
Bouteille d’eau à la main, Bernard Laporte prend une pause dans le hall d’entrée du tribunal de Paris, ce mardi. Au lendemain d’une audition fleuve de six heures, le président de la Fédération française de rugby (FFR) vient d’en passer encore un peu plus de deux à la barre de la salle 2.12. Pas de tout repos face aux questions toujours mordantes de la présidente, prompte à le mettre devant ses contradictions. Il s’en est sorti comme il pouvait, fidèle à sa ligne de défense, niant toute intervention en faveur du président de Montpellier Mohed Altrad. L’audition de ce dernier, co-accusé dans ce procès, a ensuite occupé tout le reste de l’après-midi.
Après les questions autour du report d’un match de Montpellier contre le Racing, de l’aval de la FFR à la prise de participation de Mohel Altrad dans le club anglais de Gloucester et de son intervention (ou non) pour diminuer une sanction de la Ligue touchant le club de l’homme d’affaires, cette journée avait pour thème central les contrats de sponsoring du maillot du XV de France. Le cœur de ce qui est reproché aux deux hommes par la justice.
Deux contrats distincts
Il est ici question de deux contrats, bien distincts, signés entre la FFR et Mohed Altrad début 2017 et début 2018. Le premier concernait le financement du dossier de candidature de la France à l’organisation de la Coupe du monde 2023, en échange de l’affichage du nom (en petit) sous le slogan « France 2023 » sur le maillot des Bleus. On est en février 2017, et la FFR est à la bourre. La date limite de dépôt des candidatures est fixée au 1er juin. De l’aveu même du président Laporte, l’Irlande et l’Afrique du Sud étaient déjà à ce moment-là « plus dans le lobbying que le bouclage de leur dossier ». Lui manque d’argent, et ne veut pas puiser dans les caisses de la Fédé. Il charge alors Claude Atcher, patron de la candidature via sa société Score XV, de trouver des partenaires.
Qui s’est chargé des négociations, et comment Altrad a-t-il emporté la mise ? Les réponses de Bernard Laporte ne semblent pas convaincre la présidente Rose-Marie Hunault, qui le renvoie régulièrement aux déclarations des témoins entendus lors de l’enquête – et parfois à ses propres déclarations, comme quand il assure que Claude Atcher a mené les négociations et fixé le prix, alors qu’il avait dit avant que c’était Serge Simon.
Une réunion ? Quelle réunion ?
Mais ce n’est pas le plus problématique. Laporte raconte qu’une réunion a eu lieu le 3 février en Angleterre en présence des partenaires historiques de la Fédération (Société Générale, GMF, BMW, Orange), pour leur exposer cette idée et demander qui serait partant. « Il est vite apparu que personne n’irait », soutient l’ancien sélectionneur, qui contacte alors Altrad pour lui proposer. Sauf que les partenaires n’ont apparemment pas assisté à la même réunion.
« Dans des échanges de mails avec Serge Simon, ils se plaignent tous d’avoir découvert en mars dans la presse que Altrad allait récupérer le partenariat », fait remarquer le procureur. « Ils étaient à la réunion. J’y étais aussi. C’est Claude Atcher qui la menait », rétorque Bernard Laporte. « Ils assurent que Atcher n’a jamais parlé d’un partenariat », rapporte le procureur. Et encore moins de présence sur le maillot. En avril, ils s'étonnaient d'ailleurs dans un courrier adressé à la Fédé de l'arrivée d'un nouvel acteur «sans consultation préalable».
Puis vient le fond de l’histoire, ce contrat de 1,5 million d’euros hors taxes. Laporte et Altrad se seraient mis d’accord entre deux portes sans autre forme de négociation, selon l’accusation. « Altrad dit que c’est moi qui a parlé de ce prix, mais pas du tout », assène le boss de la Fédé. De son côté, Claude Atcher a raconté lors de son audition qu’Altrad avait proposé ce prix, et qu’il avait ensuite demandé à un cabinet une analyse pour savoir s’il était juste. « Elle existe cette analyse ? Je ne l’ai pas vue dans le dossier », fait remarquer la présidente. Une question qui restera sans réponse.
Au final, le contrat a été signé le 7 mars, trois semaines après le deal à 180.000 euros pour quatre séminaires de Laporte chez AIA (Altrad Investment Authority). Coïncidence ? « J’ai un contrat oui, mais cette société veut donner de l’argent à la FFR. Et c’est la seule. Si encore il y en avait deux, et que j’avais dit " non on prend Altrad ", je comprendrais qu’on me reproche quelque chose. Là, c’était la seule », réplique Bernard Laporte.
Quelques mois plus tard, nouvelles négociations. On ne parle plus là d’un petit affichage dans le cadre de l’organisation de la Coupe du monde, mais du sponsoring maillot principal des Bleus pour la période 2018-2023. La FFR mandate une agence qui estime la mise à prix à 9,9 millions d’euros par an. A une époque où les Bleus enchaînent les défaites, c’est cher payé. Trop, pour les partenaires historiques, qui ne bougent pas. « Un jour, Serge [Simon] et Claude [Atcher] m’appellent pour me dire qu’AIA va faire une proposition à 5,4 millions d’euros. Je dis non, ce n’est pas assez, on doit redéfinir un prix et le soumettre à nouveau à nos partenaires », commente Laporte.
- « Quand ça ? », demande la présidente.
- « Fin juillet, début août. »
- « J’ai un souci monsieur Laporte, le dossier ne dit pas du tout ça. »
La présidente cite alors un mail en date du 10 août, dans lequel Claude Atcher explique à Mohed Altrad « les contreparties en termes de visibilité en tant que partenaire de la FFR ». Le président du MHR se félicite de son côté de « l’accord de principe » trouvé. Sous-entendu, le nom qui apparaîtra sur le poitrail des joueurs du XV de France n’est déjà plus un sujet. « Je suis contre ce mail. Le bureau fédéral doit être d’accord, et j’avais dit non », s’emporte alors Laporte. « Mais vous êtes en copie ! », lui rétorque la présidente. Avant de relever le détail qui tue : « En septembre, M. Altrad demande, après avoir consulté ses avocats, à ce qu’il y ait une procédure de mise en concurrence. Pensez-vous que c’était à lui de s’en occuper ? », demande-t-elle. Bernard Laporte prononce alors une phrase qu’il a répétée à maintes reprises ce mardi : « Je ne suis pas à la manœuvre dans ces négociations, c’est Serge [Simon]. »
Finalement, l’appel d’offres sera publié le 31 octobre 2017 sur le site de la FFR, pour une date limite de dépôt des candidatures le 16 novembre. Juste pour la façade ? Mohed Altrad a-t-il bénéficé « d'informations privilégiées » pour le remporter, comme le demande la présidente, mettant le doigt sur un élément pour le moins troublant: Le patron de la FFR avait fait appel à Me Bayon, spécialisé dans les appels d'offres, pour organiser la procédure... Avocat qu'il a ensuite lui-même conseillé à Altrad quand ce dernier lui a demandé s'il ne connaissait pas quelqu'un qui pourrait le guider dans ce dossier. Ubuesque.
En tout cas, c’est bien Altrad qui signera avec la FFR le 8 janvier 2018. « On a obtenu finalement 6,8 millions d’euros fixes, plus des primes. Par exemple cette année avec le Grand Chelem [réalisé par l’équipe de France], ça fait 8,3 millions d’euros. Il me semble que c’est un bon prix », estime Laporte. Un point sur lequel appuie d’ailleurs la défense, qui a également insisté sur le fait qu’une confusion semblait exister dans la presse et chez les partenaires entre l’histoire du sponsor partenaire pour l’organisation de la Coupe du monde et celle du sponsor maillot.
« On me confère des pouvoirs divins »
En fin de journée, Mohed Altrad a succédé à Bernard Laporte à la barre. Entre la présentation du parcours atypique de l’homme d’affaires né à une date inconnue dans le désert et les savantes digressions de ce dernier, la cour a eu toutes les peines du monde à avancer comme elle le souhaitait. Il a été notamment été question du fameux contrat signé entre AIA et BL Communication en février 2017, rompu en août suivant, alors que le nouveau président de la FFR avait déjà touché ses 180.000 euros.
Altrad aurait-il acheté avec ce contrat les futurs coups de pouce du dirigeant ? Réponse mystique de l’intéressé : « On me confère des pouvoirs divins pour savoir que Bernard Laporte allait être élu [le contrat avait été discuté dès l’été 2016], que des matchs allaient être annulés à cause d’une volonté de fusion entre deux clubs du Top 14 [la rencontre Montpellier-Racing], que la France allait organiser la Coupe du monde. Non, il n’y a pas cette imagination, cette préméditation. » L’audience du président montpelliérain, qui a également assuré « qu'aucune contre-indication » éthique n'avait été formulée par ses conseillers, s'est poursuivie jusque très tard mardi soir. A moins que ce ne soit jusqu’au petit matin.



















