Rugby féminin : « On n’est pas inférieures aux Anglaises », assure Caroline Boujard, l’ailière du XV de France
INTERVIEW DU LUNDI•La trois-quarts aile du XV de France croit très fort au Grand Chelem, samedi à Bayonne. Même face à l’Angleterre, la meilleure équipe du monde et la bête noire des BleuesPropos recueillis par Nicolas Stival
L'essentiel
- Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu. Cette semaine, place à la joueuse du XV de France Caroline Boujard.
- Les Bleues peuvent décrocher leur premier Grand Chelem depuis 2018 si elles dominent les impressionnantes Anglaises, samedi à Bayonne.
- L’ailière de Montpellier y croit dur comme fer. Elles racontent aussi l’évolution rapide de son sport et son choix de rester pluriactive.
Jusqu’à présent, le plan se déroule sans accroc. Après quatre victoires attendues (et bonifiées), le XV de France va disputer la « finale » du Tournoi des VI Nations samedi à Bayonne, dans un stade Jean-Dauger en ébullition. La force donnée par le public basque ne sera pas de trop pour faire plier d’impressionnantes Anglaises, qui restent sur 22 succès d’affilée, et sur neuf matchs gagnés de rang face aux joueuses d’Annick Hayraud.
Mission impossible ? Non, selon Caroline Boujard. L’ailière aux 45 sélections a fait son grand retour vendredi au pays de Galles (5-33), deux mois après une rupture du ligament interne du genou droit qui a retardé son projet de devenir pompier professionnel, mais pas altéré son efficacité. Pour son 29e match dans le Tournoi, la quadruple championne de France avec Montpellier a planté son 14e essai.
Selon la Francilienne de 28 ans, formée à Massy, les Tricolores ont toutes les armes pour surprendre la meilleure équipe de la planète, à quelques mois de la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande (du 8 octobre au 12 novembre 2022).
Avez-vous évoqué le match contre l’Angleterre dès votre retour dans les vestiaires, vendredi soir à Cardiff ?
Oui. On a parlé du fait qu’on s’ouvrait la voie à une finale et au Grand Chelem. Tout de suite après le match, il était acté qu’on devait basculer sur l’Angleterre et que la récupération commençait.
Vous restez sur une série très négative face aux Anglaises. Qu’est-ce qui vous fait croire que ça peut changer samedi à Bayonne ?
Il faut juste regarder les neuf dernières confrontations. On perd d’un rien à chaque fois. La dernière rencontre, c’était à Lille (le 30 avril 2021). Il y a une coupure de courant à la 60e minute alors qu’on est en train de faire basculer le match (les Bleues étaient menées 15-17). Et les Anglaises ne veulent pas reprendre le match ensuite. Leur coach ne le souhaite pas. Alors que je pense que la victoire était au bout des 20 minutes qui restaient à jouer.
Cette équipe d’Angleterre est vraiment très, très forte, notamment sur le plan physique, mais on n’est pas inférieures à elles. On a autant de qualités. On peut les battre comme on aurait pu le faire les neuf dernières fois.
Sur un plan personnel, comment s’est passé votre retour en équipe de France ?
Super. J’étais très heureuse de retrouver le groupe, les copines. Ça faisait pas mal de temps qu’on ne s’était pas vu. J’avais repris l’entraînement depuis plusieurs semaines mais le très haut niveau, c’est différent. J’ai vraiment eu de très bonnes sensations, c’était top.
Vous avez inscrit le deuxième des cinq essais français à Cardiff. Est-ce que les statistiques sont importantes pour vous ?
Non, pas particulièrement. Si on gagne et que je ne marque pas d’essai, ce n’est pas grave. Si je dois faire trois passes décisives, ça me convient totalement.
Avant vendredi, vous n’aviez plus joué en Bleu depuis le premier test gagné face à la Nouvelle-Zélande, le 13 novembre (38-13)...
Lors du premier test, j’étais sortie sur commotion. Avant le deuxième (nouveau succès, 29-7), j’avais demandé au staff de me libérer pour passer les épreuves écrites de concours de pompier professionnel.
C’est plutôt rare comme demande dans le sport de haut niveau.
Oui. Je ne voulais pas demander de passe-droit, je voulais faire ça dans les règles. Je voulais passer le concours comme une personne lambda. Alors oui, je n’ai pas joué le deuxième match contre les Blacks mais c’est très important de préparer l’avenir. Et puis, pompier, c’est ma deuxième passion, depuis l’enfance.
Comment se passent les concours ?
Il y a trois étapes : l’écrit, le sport puis l’oral. Nous étions 1.200 à Toulouse pour l’écrit, que j’ai réussi à valider. Nous sommes passés à 350. Malheureusement, l’épreuve de sport était le 10 mars, 20 jours après ma blessure. Je ne pouvais toujours pas poser le pied. Donc je dois recommencer à zéro. J’espère le refaire l’année prochaine s’il y a un concours national.
Comment envisagiez-vous la gestion de votre emploi du temps, entre le rugby et le travail de pompier ?
J’avais commencé à en discuter avec des responsables du département de l’Hérault. Malheureusement, la question ne se pose plus aujourd’hui. Mais, en attendant de repasser le concours, je garde mon statut de pompier volontaire que j’ai depuis mars 2021, à Montpellier. Cela me permet de prendre mes gardes quand je le désire et de rester dans ce monde-là. J’essaie d’en poser tous les vendredis.
C’est bien de ne pas faire que du rugby. C’est mon moyen de sortir et de m’évader. Cet équilibre me convient. On voit toujours les mêmes personnes à l’entraînement. Même si j’aime énormément les filles, ça fait du bien de rencontrer aussi des personnes qui ne me parlent pas de rugby, de voir autre chose.
Cela peut surprendre de voir une joueuse de rugby nommée l’an dernier parmi les quatre meilleures du monde ne pas être pro. N’est-ce pas une anomalie pour vous ?
Il va falloir du temps pour faire entrer certaines choses dans les mœurs. Aujourd’hui, le sport féminin progresse de plus en plus. On travaille pour les futures joueuses de rugby, pour la jeunesse. On a déjà réussi à avoir des contrats fédéraux en novembre 2018, c’est une belle évolution. Aujourd’hui, je pourrais ne vivre que de mon statut d’employé de la Fédération française de rugby mais je préfère voir autre chose.
Depuis vos débuts internationaux en 2015, comment le rugby féminin de très haut niveau a-t-il évolué ?
Déjà, il y a le public. Avant, c’était compliqué de remplir les stades. Maintenant, partout où l’on va, on arrive à faire des stades pleins. A mes débuts, très peu de médias s’intéressaient à nous. Maintenant, il y en a beaucoup, c’est super, et pas que des médias sportifs. Auparavant, on passait sur France 4, maintenant sur France 2. Rien que ça, c’est une belle évolution. La prochaine Coupe du monde va être diffusée sur TF1.
La progression est folle, c’est génial, j’espère que ça continuera, encore et encore. Sur le plan des résultats, nous avons terminé plusieurs fois troisièmes de la Coupe du monde, on a déjà gagné des Grands Chelems. J’espère qu’on arrivera ce week-end à gagner ce nouveau titre. Cela récompensera le travail de toutes les femmes qui ont œuvré pour le rugby féminin.
Vous étiez déjà là lors du Grand Chelem 2018. Quelles différences y a-t-il avec le groupe actuel ?
Il y a un peu plus de jeunesse et de folie, et à l’inverse peut-être moins d’expérience. Mais le niveau de jeu a beaucoup changé depuis mes débuts. On joue beaucoup mieux. On s’entraîne davantage. C’est plus rapide, il y a plus d’évitements. Les piliers sont beaucoup plus mobiles et peuvent tenir un match entier…
Il reste peut-être une chose à modifier : le championnat d’élite, avec un grand écart entre les meilleures équipes et les autres. Qu’en pensez-vous ?
J’aimerais bien retourner à un championnat de 10 équipes, à une seule poule, comme on a eu voici trois ou quatre ans [cette saison, 14 formations sont réparties en deux poules]. C’était le Top 8, ou le Top 10, et tu savais que tous les week-ends les matchs étaient accrochés. Et puis aujourd’hui, on ne rencontre jamais certaines équipes, à part en phase finale. La saison dernière, on n’a jamais affronté le Stade Toulousain. Je ne sais pas ce que la FFR a entrepris par rapport à ça.
Pensez-vous qu’il y aura dans quelques années autant de filles professionnelles dans le rugby que dans le foot, et qui gagneront aussi bien leur vie que les joueuses de Lyon ?
Peut-être qu’on n’arrivera pas à des salaires aussi mirobolants. Mais je pense que dans pas longtemps, on parviendra à créer un championnat professionnel. Il faut juste que des personnes investissent, comme Nicollin (à Montpellier) et Aulas (à Lyon) l’ont fait dans le foot féminin. Il faut qu’on ait des droits TV. Une fois ma carrière terminée, je continuerai à œuvrer dans ce sens. C’est important pour les futures générations et pour notre sport.
Avez-vous déjà fixé une date pour arrêter ?
Je souhaiterais déjà disputer la prochaine Coupe du monde. Et j’espère jouer la suivante (en 2025), en attendant de savoir où elle se passera, car il y a quand même une chance que ce soit en France. Mais bon, entre ce que je veux et ce que mon corps va m’autoriser à faire… On verra…


















