Pas flambeur mais dominant, Ciryl Gane peut-il s’imposer comme une grande star du MMA ?

MMA Invaincu en dix combat à l’UFC, Ciryl Gane a l’occasion contre Francis Ngannou de prendre le trône de la catégorie poids lourd. Si ses qualités de combattant en font un « striker » hors normes, « Bon Gamin » n’a pas le côté entertainer d’un McGregor. Préjudiciable ?

William Pereira
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Ciryl Gane, lors de sa victoire contre Lewis
Ciryl Gane, lors de sa victoire contre Lewis — Michael Wyke/AP/SIPA
  • Ciryl Gane et Francis Ngannou s'affrontent dans la nuit de samedi à dimanche pour le titre de champion des lourds de l'UFC
  • « Bon Gamin » est annoncé par beaucoup comme le futur leader naturel de la catégorie
  • Mais le Français, pas aussi flamboyant qu'un McGregor ou brutal que Ngannou a-t-il les armes pour satisfaire le public de l'UFC, avide d'entertainment?

Un scénario français et une production à l’américaine. Le combat à venir samedi entre Francis Ngannou, champion des poids lourds de l’UFC depuis près d’un an et Ciryl Gane, champion intérimaire, a tout pour satisfaire un monde qui ne se contente que de spectacle. Le patron de la franchise, Dana White, l’admet sans mal : à ce niveau de storytelling, c’est du sur-mesure. « Vous pouvez difficilement écrire un meilleur scénario que celui-là, déclarait-il pour  La Sueur. Vous avez deux gars qui viennent de la même salle, qui se sont entraînés ensemble et qui ne s’aiment plus. Il y a toute cette animosité entre eux. »

La salle, c’est la MMA Factory de Fernand Lopez, qui a d’ailleurs bien grandi depuis l’époque où le Camerounais faisait ses gammes dans le 12e arrondissement de Paris. Quant à l’animosité, elle ne concerne pas tant directement les deux protagonistes que Ngannou et son ancien coach,  désormais mentor de Ciryl Gane. Le champion répète qu’il n’a « aucun problème » avec son futur adversaire, mais il en a suffisamment avec Lopez pour mettre un vent à toute la clique – y compris son sparring-partner historique Nassourdine Imamov – quand ce beau monde se croise au Madison Square Garden récemment. « Me rapprocher de [Fernand], ça aurait été lui donner une opportunité de me dire quelque chose en public […], dira Ngannou. Nous ne sommes pas amis, il m’attaque tout le temps, je ne voulais pas lui offrir cela. »

« Je ne paraîtrais pas crédible en faisant du trash talking »

Parmi les faits reprochés à l’entraîneur, la diffusion d’une vidéo d’entraînement entre Gane et son futur adversaire dans laquelle le Français paraîtrait à son avantage. Lopez rétorque que Ngannou devrait s’estimer heureux que d’autres passages présumés soient restés secrets. « Vous voulez que je vous dise la vérité ? La vidéo se termine avec Francis Ngannou assis dans le coin du gymnase parce qu’il a [mangé] le genou de Ciryl Gane dans le foie. Un genou dans le corps. Il s’est assis. Il était épuisé, fatigué, il a pris le genou et s’est assis. »

Ne comptez pas sur Cyril Gane pour mettre une pièce dans la machine et faire le kéké. « Ma personnalité fait que je ne paraîtrais pas crédible en faisant du trash talking, explique-t-il à 20 Minutes. Je pourrais le faire mais ça m’amuse pas plus que ça. » Préjudiciable dans ce monde de sueur, sang mais aussi d’entertainment ? Khabib Nurmagomedov, le tombeur iconique de Conor McGregor, reconnaissait la supériorité du Français -« le meilleur combattant du moment »- dans des propos datant de l’été dernier. Mais il estimait aussi que Ngannou est « plus intéressant comme leader de la catégorie heavyweight ».

Consultant pour RMC sport, qui diffusera le combat dans la nuit de samedi à dimanche, Taylor Lapilus ne s’en inquiète pas des masses et rappelle que le Daghestannais a lui même conquis les cœurs sans être un immense flambeur. « Si on prend l’exemple de Khabib, il s’est appuyé sur la grande gueule de McGregor ». Preuve qu’on peut exister en UFC sans avoir la langue bien pendue, même si le public outre-atlantique ne dit jamais non à de belles joutes verbales en attendant de voir les gladiateurs se coller des gnons à la figure.

 « L’absence de trashtalking, ça peut manquer aux USA mais " Bon Gamin "[le surnom de Gane] a remplacé ça par du cool talking, rassure Franck Dupuis, dirigeant de la marque Venum, équipementier officiel de l’UFC et partenaire du Français. Il n’est pas muet, il a une présence et elle est extrêmement appréciée. Aux USA ils sont très fans du bonhomme. »
 

Il est vrai que « Bon Gamin » transpire le cool quand on discute un peu avec la bête, jamais stressé, du genre à demander qu’on shazame le morceau de son adversaire trois minutes avant un combat.

Taillé pour régner longtemps ?

Quand Nurmagomedov érige Ngannou en meilleur ambassadeur des lourds, il faut voir, au-delà du parler sale, une allusion évidente à son style de combattant. Sur ses 16 succès en UFC, le Camerounais compte 75 % de KO ou TKO (arrêt de l'arbitre). Un bulldozer comme l’UFC les aime. Lapilus : « pour devenir une grosse star de l’UFC, il faut finir les combats de manière radicale. Connor avait les deux, c’était une grande gueule et il finissait les combats. Khabib s'est révélé parce qu’il finissait ses combats. »



Ciryl Gane sait aussi faire, comme il l’a démontré en envoyant Derrick Lewis au tapis de fort belle manière l’été dernier, mais il compte tout de même quatre victoires sur décision (contre aucune pour Ngannou, dont toutes les défaites l’ont été… sur décision). Le consultant d’RMC déconseille néanmoins à Gane de changer de style pour la gloire. « C’est comme ça que tu as des problèmes et que certains athlètes se sont perdus, dit-il. Si ton style marche, tu peux toujours l’améliorer et l’enrichir. » Ciryl Gane n’est de toute façon pas du genre à mettre les doigts dans la prise.

 « Quand j’ai commencé ma carrière en pieds-poings, je venais avec un background de deux ans de boxe thai. J’affrontais des mecs qui étaient sur le circuit depuis dix ans, des champions invaincus, des trucs comme ça, très forts techniquement. Je ne pouvais pas dire que j’étais plus technique que ces gars-là, c’est faux. Par contre j’avais cette intelligence de combat qui fait que je sais très bien que si je mets le doigt là-dedans, je vais me faire électrocuter. C’est comme ça que j’ai gagné contre des mecs soit dangereux, soit très techniques. Aujourd’hui, c’est un truc que j’ai gardé dans mes combats. Travailler avec mes forces et faire en sorte que j’annule un peu celles de l’adversaire. Ça représente exactement mon style de combat. »
 

S’il n’a pas vocation à laisser son empreinte à l’UFC en tant qu’entertainer, le Français a tout pour construire sa légende sur le long terme en restant invaincu grâce à ce fameux pouvoir d’annihilation de ses adversaires. « Je suis persuadé que Ciryl deviendra dominant en battant tout le monde, à la George Saint-Pierre [le combattant canadien ne gagnait quasiment que sur décision]  », termine Lapilus. Ça passera forcément par une victoire ce week-end contre son rival Ngannou.