MMA : « Ciryl Gane pourrait être le nouveau Mohammed Ali », s’enflamme son entraîneur Fernand Lopez

INTERVIEW Fernand Lopez, coach du champion intérimaire des lourds de l’UFC, Ciryl Gane, parle de son poulain et de son ancien élève et probable futur adversaire, le champion Francis Ngannou

Propos recueillis par William Pereira
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Fernand Lopez et Ciryl Gane
Fernand Lopez et Ciryl Gane — MMA Factory
  • Ciryl Gane a remporté la ceinture intérimaire des poids lourds de l'UFC au début du mois.
  • Il prétend maintenant à un combat contre le champion officiel, Francis Ngannou. 
  • Les deux hommes sont passés par la MMA Factory de Fernand Lopez, qui parler des deux combattants à 20 Minutes.

Fernand Lopez sue à grosses gouttes quand il se dirige vers nous dans un coin de la MMA Factory, la salle dont il est le fier directeur sportif. Un gros quart d’heure à encaisser les coups de tatane de l’explosif Taylor Lapilus, ça use. Moins que de faire travailler Ciryl Gane, certes, question de gabarit – le premier mesure 1m67 pour 61 kg, le second 1m96 pour 112kg – mais suffisamment pour avoir besoin d’une minute de répit avant de répondre à nos questions.

Pas de quoi tirer la tronche pour autant. Le coach camerounais, dont la réputation n’est plus à faire dans le milieu, est un homme comblé : Gane vient de décrocher la ceinture intérimaire des lourds de l’UFC en ridiculisant Derrick Lewis, qui n’est pourtant pas n’importe qui, et son prochain adversaire risque bien d’être Francis Ngannou le « vrai » champion. Sa particularité ? C’est aussi un pur produit de la Factory. C’est donc peu dire que la France et l’UFC – qui a là une occasion en or de conquérir un nouveau marché dans un pays longtemps réfractaire à la discipline – rêvent de voir les deux hommes s’affronter dans l’octogone à Paris. On n’y est pas encore. Mais en attendant que tout ça se dessine, on avait quand même envie de faire monter la sauce en parlant des deux loustics à Fernand Lopez. Asseyez-vous, vous en avez pour un moment.

Comment accueillez-vous cette ceinture, certes intérimaire mais mondiale, de Ciryl ?

« Ceinture intérimaire », pour moi ça ne veut rien dire. Qui était prédisposé à défier Francis Ngannou pour la ceinture mondiale ? Derrick Lewis. On parle de quelqu’un qui a déjà battu le champion, du mec qui a le plus grand nombre de KO à l’UFC. Dans la carrière de Ciryl, il y a un truc qui se passe, c’est cet effet d’annihilation. A chaque fois que Ciryl affronte quelqu’un, on trouve son adversaire très faible, pas présent. Mais les gens ne se posent pas la question du pourquoi. Pourquoi avant d’affronter Ciryl ils étaient brillants, pourquoi après ils continuent de briller mais pourquoi quand ils le combattent ils sont absents ? Ciryl a ce langage de corps qui est très compliqué pour ses adversaires.

Forcément, on a déjà envie de se tourner vers le combat contre Francis Ngannou. Le derby de la Factory, à Bercy, ça aurait de la gueule, non ?

On souhaite que ça se passe à Paris. Ca serait super de se dire sur place que c’est à cinq minutes de Bercy que tout a commencé. Un jour, il y a sept ans, Francis Ngannou s’est pointé dans cette salle, et un jour il y a trois ans, Ciryl Gane s’est aussi pointé ici. Que les deux se retrouvent pour combattre pour le titre dans cette ville, ça serait magique. Quoi qu’il arrive, même si Ciryl n’allait pas battre Francis, je serais déjà très fier du chemin parcouru et très fier d’avoir uni les Français derrière un ambassadeur de sa carrure. Ciryl est natif d’ici, il est Français, et c’est bien pour la communauté française d’avoir un ambassadeur digne de ce nom. Il n’y a pas beaucoup de personnes à l’UFC qui sont aussi dignes dans les valeurs que Ciryl.

Il lui a fallu trois ans pour arriver au sommet en MMA, deux ans pour se faire un nom en Muay Thai avant ça. On a l’impression qu’il aurait pu réussir dans tous les sports.

Il faut un terreau, un cerveau qui puisse recevoir toutes les infos. Quand on apprend très tôt à un enfant la motricité de manière large via le sport en lui apprenant à faire par exemple de l’équitation, du surf, du volley, tout ce qu’on veut, on s’ouvre à diverses variantes de gestuelles. Les parents de Ciryl lui ont surement donné très tôt le terreau pour pouvoir accepter le maximum de gestuelles sportives possible. Ensuite il n’y avait plus qu’à les transférer d’une discipline sportive à l’autre.

Gane a éteint Lewis
Gane a éteint Lewis - Michael Wyke/AP/SIPA

Il y a de l’inné, mais quels sont les acquis ?

Ils sont de l’ordre du cognitif et réflexif. Par exemple, donner un vrai middle kick qui va apporter une sensation de douleur à l’adversaire pour qu’au prochain mouvement semblable, il se crispe pour se préparer à cette douleur, laissant une ouverture pour placer un autre coup qu’il n’attendait pas. Ca, c’est ce qu’on appelle une préaction, c’est pensé, réfléchi et choisi.

C’est des choses que j’enseigne, mais retenir et enchaîner tout ça demande beaucoup de mémoire. Disons que le microprocesseur de Ciryl va tellement vite qu’il capte rapidement les infos, les traite et fait les choix malgré les contraintes temporelles. C’est rare d’avoir un mec qui fait quasiment toujours des choix justes. Et les siens sont justes à 99 %.

Et Francis Ngannou, en comparaison ?

C’est quelqu’un d’intelligent. Dans cette salle, je le voyais et je savais qu’il deviendrait champion parce qu’il ne faisait pas deux fois les mêmes erreurs. En termes de « QI de combat » dans ma salle, je considère que Taylor Lapilus était le mâle alpha, mais il a été rapidement doublé par Ciryl. Un peu plus loin, il y a Francis. Mais il compense par beaucoup de brutalité. C’est une force de la nature. Lors de sa première année à la salle j’arrivais à le maîtriser en boxe, en lutte, au sol… Mais au bout d’une année c’était fini. Le simple fait de me frotter à Francis me faisait mal. Physiquement, c’est un animal, un monstre.

Qu’est-ce qu’on se dit, quand on tient un tel athlète entre ses mains ?

Que tu as quelqu’un d’exceptionnel et que tu dois essayer de tirer profit de son potentiel. Lui, il était tout jeune, il avait cette idée de vouloir faire de la boxe et d’être comme Tyson. Sauf que la boxe demande beaucoup trop de précision pour Francis. Il a besoin d’être dans un sport de combat où il y a quand même un peu de sauvagerie, ce qui est un peu le cas du MMA. Je savais que son ascenseur social, puisque c’était ça la question, comment mettre sa famille à l’abri du besoin, se devait d’être rapide. Je lui ai donc dit d’oublier la boxe. Comme il ne voulait pas, j’ai décidé de passer un deal avec lui.

Un deal ?

Je lui ai dit « laisse-moi le temps d’avoir une licence de boxe professionnelle pour toi, mais en attendant, tu t’engages à t’entraîner au jiu-jitsu brésilien, au MMA, et tu t’entraînes tout le temps ». Je me bats avec la fédération de boxe anglaise pour lui obtenir une licence, on me demande de lui faire quelques combats amateurs, sauf qu’il n’avait pas de papiers. Entre-temps, je fais en sorte qu’il avance sur le MMA. Il fait des combats de pancrace, le MMA édulcoré, et à partir de là, il est payé. C’est le déclic. Quand il voit que ça rapporte de l’argent, il bascule et se dit « j’y vais ».

Francis Ngannou
Francis Ngannou - Jasen Vinlove-USA TODAY Sports/S/SIPA

Finalement, il est arrivé au sommet comme convenu. Mais il est parti de la Factory. Vous auriez aimé qu’il y ait ce petit truc en plus, cette reconnaissance de sa part ?

C’est gênant de savoir qu’un mec a connu la misère, la pauvreté, mais que ça ne lui ait pas donné l’envie d’aider. Quand un jeune se pointe dans ma salle et que je lui donne l’opportunité de devenir quelqu’un, je lui donne des sacs de vêtements, je le laisse s’inscrire à la salle pendant quatre ans gratuitement… C’est là qu’en tant qu’éducateur sportif j’ai failli. Parce qu’un éducateur sportif doit transmettre des valeurs, et j’ai l’impression d’avoir échouer à lui transmettre celles que je voulais. A savoir de dire « ok t’as réussi, mais pense aux autres ».

J’aurais aimé que Francis puisse donner une opportunité à ceux de cette même structure qui l’a révélé. Ce genre d’association qu’on a vit par la communication, par le bouche à oreille, par les réseaux sociaux, par la lumière qu’on lui apporte. C’est pour ça qu’il y a ce rituel où, les athlètes, qu’ils gagnent ou perdent, font toujours en sorte de remercier leur salle de sport.

Pourquoi ne le fait-il pas, à votre avis ?

Il y a de l’insécurité chez lui. Prononcer le nom de la MMA Factory suggère qu’elle ait pu l’aider. Or, lui se considère comme un self-made man : je suis parti du Cameroun, j’ai marché, j’ai traversé le désert, la mer, je suis arrivé à Vegas et suis devenu qui je suis. Dans son discours, il dit que personne n’a jamais cru en lui, que personne ne lui a jamais rien donné… Mais au fond je ne lui en veux pas tant que ça. C’est le meilleur poids lourd à date et c’est un luxe de voir deux de mes élèves se disputer la place de meilleur du monde.

Pas trop triste d’imaginer deux de vos « enfants » se coller des pains sous vos yeux ?

Pour être dans l’analogie parent-enfant, je suis comme un papa qui est sur son lit de mort et qui voit qu’il laisse un héritage. Sportivement, ça ne me gêne pas de les voir s’affronter, au contraire. C’est un message fort de voir le drapeau français flotter le plus haut possible dans l’institution la plus puissante du MMA possible grâce à un projet que j’ai lancé il y a quelques années.

Un projet qui gagne en notoriété et en crédibilité. Certains vous voient déjà en entraîneur de l’année. Comment l’expliquez-vous ?

Quand je m’engage pour un nom, ça veut dire que je pense vraiment qu’il va aller très loin. Je prends un risque, mais si ça passe, je gagne en crédibilité. J’analyse chaque facteur, y compris la manière de parler de la personne, son charisme, tous ces éléments qui font de quelqu’un un champion. Quand je dis que Ciryl Gane pourrait être le nouveau Mohammed Ali, je le pense. C’est très lourd et grave de dire ça. Mais au-delà de l’aspect sportif, c’est un influenceur, c’est un monsieur. Ca va être au minimum l’un des leaders sportifs du siècle. Et dans trois ans, il sera à son apogée.