Comment accompagner les joueurs dépressifs ? Le très bon exemple du hockey nord-américain

SPORTS Depuis près de 30 ans, la NHL accompagne les hockeyeurs souffrant de troubles pyschologiques à travers un programme d'aide exemplaire dans le monde du sport

Aymeric Le Gall
— 
Carey Price a récemment fait appel à la NHL pour l'aider à soigner ses problèmes psychologiques.
Carey Price a récemment fait appel à la NHL pour l'aider à soigner ses problèmes psychologiques. — Mike Carlson / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • La star canadienne de hockey, Carey Price, a récemment admis avoir participé au programme d'aide de la NHL pour soigner ses troubles mentaux.
  • Ce programme d'assistance a été mis sur pied par la ligue nationale de hockey pour faire face à l'explosition des cas de dépression chez les joueurs, à la fin des années 90.
  • Plus généralement, après des années de tabou, la question de la dépression chez les sportifs de haut niveau semble enfin prise au sérieux.

C’est un retour qui a beaucoup fait jaser, comme on dit chez nos amis québecois. Lundi, la superstar des Canadiens de Montréal, le gardien Carey Price, a rechaussé les patins pour la première fois, après plus d’un mois d’arrêt passé à soigner les troubles mentaux qu’il se traînait depuis de nombreuses années.

Pour celles et ceux qui, comme nous, ne suivent pas un broc de l’actualité du hockey sur glace, un peu de contexte d’abord. Début octobre, alors que la saison de NHL était sur le point de débuter, la femme du portier de la sélection nationale de hockey a annoncé que son mari avait décidé de mettre sa vie professionnelle entre parenthèses pour intégrer le programme d’aide de la Ligue, créant une déflagration dans le monde du palet. « Ici, au Québec, on parle plus de Carey Price que du Premier ministre, alors vous imaginez bien que cette annonce à fait l’effet d’une bombe », nous confirme Raphaël Doucet, journaliste sportif et animateur radio sur « 91.9 Sports ».

Depuis, le joueur a tenu à prendre la parole officiellement pour expliquer sa décision. « Au cours des dernières années, je me suis laissé sombrer dans un état de noirceur dont il m’est devenu impossible de sortir sans aide. Le mois dernier, j’ai donc pris la décision d’intégrer le centre de traitement (…) Je travaille présentement à rétablir ma propre santé mentale après des années passées à la négliger. » Le centre dont il parle fait partie d’un vaste programme mis en place par la NHL, dès 1996, pour venir en aide aux hockeyeurs souffrant de troubles psychologiques telles que la dépression et/ou d’addictions à l’alcool, aux drogues ou aux médicaments en tous genres.

La NHL, pionnière en la matière en Amérique du Nord

Si la Ligue nous a remerciés de l’intérêt qu’on portait à ce sujet, elle n'a pas souhaité s’étendre dessus pour « préserver et respecter la vie privée des athlètes ». « Ici aussi, on a peu de détails, confie Raphaël Doucet. Ce qu’on sait, c’est que les sportifs sont en retraite fermée, ils sont pris en charge de A à Z par le programme d’aide, il y a des psychologues, des thérapeutes, des addictologues qui sont là pour les accompagner au jour le jour sur des périodes plus ou moins longues. »

Longtemps tabou dans un sport « macho par excellence, où on veut des hommes, des vrais », dixit Doucet, la dépression des hockeyeurs est désormais un sujet dont on parle ouvertement en NHL, au point d’en faire une pionnière parmi les ligues sportives nord-américaines. Il faut dire que le problème était profond, comme l’explique l’ancien joueur Georges Laraque, aujourd’hui consultant à la radio montréalaise.

« La pression des fans, des médias, la peur de ne pas répondre aux attentes, je l’ai connue et je sais que ça peut te rendre super down. Des gars qui tombent en dépression, j’en ai connu plein durant ma carrière. Beaucoup ont sombré dans la drogue ou l’alcool, certains sont allés jusqu’au suicide. »

Habituellement, la plupart des joueurs qui intègrent le programme préfèrent garder ça secret, de peur de passer pour des petites choses fragiles aux yeux des autres. Ce qui rend la prise de parole de Carey Price d’autant plus puissante. « Au Canada, c’est une méga vedette, sa voix compte, relate le journaliste québecois. Les joueurs vont peut-être se dire "si Carey a eu le courage de demander de l’aide et qu’il a reçu le soutien du public, pourquoi pas moi ?" ».

Raphaël Doucet a d’ailleurs pu constater la bienveillance du public à l’égard du gardien des Canadiens de Montréal. « Ça a été très bien accueilli, assure-t-il. On a fait des lignes ouvertes à ce sujet et je dirais que 90 % des gens qui appelaient ont salué le courage de Carey Price. » « C’est une preuve que les mentalités évoluent, embraye Laraque. Il y a 20 ans, il aurait été insulté de toute part, les gens auraient dit "ben voyons donc, avec tout l’argent qu’il gagne, avec le métier qu’il fait, c’est quoi cette affaire-là ?". A la place, les gens l’ont applaudi, preuve qu’on va dans la bonne direction. »

Le football accuse un sérieux retard

Tout l’inverse de ce qu’a connu Neymar il y a quelques semaines de cela, souvenez-vous. Quand le Brésilien avait osé évoquer une certaine lassitude face à la pression, allant jusqu’à dire que le Mondial au Qatar serait le dernier de sa carrière, celui-ci s’est mangé une déferlante de commentaires au mieux désobligeants, au pire haineux, le poussant même à revenir sur ses propos. Ce qui fait dire à l’ancien footballeur pro Vincent Gouttebarge, aujourd’hui chef du service médical de la Fifpro, que « le sujet est encore trop tabou dans le football. On comprend les blessures physiques mais, paradoxalement, un problème tout aussi médical que l’est celui de la santé mentale n’est pas accepté de la même manière par le grand public. »

Pourtant, le problème existe bel et bien, comme en attestent les dernières études scientifiques menées par le syndicat mondial des joueurs pro. L’une d’entre elles concluait même que 38 % des footballeurs en activité souffraient de dépression et d’anxiété, un taux bien plus élevé que dans le reste de la population. Or, de l’aveu même de Vincent Gouttebarge, qui a dirigé ces enquêtes en collaboration avec de nombreux experts scientifiques, « on est encore en retard dans le domaine de l’accompagnement des footballeurs ». Aujourd’hui, celui-ci aimerait que l’on passe la vitesse supérieure.

Comment ? En permettent aux clubs et aux sélections d’intégrer des psychologues ou des psychiatres dans les staffs médicaux, comme l’a fait la NBA à partir de 2018. « Aujourd’hui, dans ces staffs, on a toute une batterie de médecins, des cardiologues, des orthopédistes, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas aussi des spécialistes de la santé mentale », explique Gouttebarge. Il faudrait aussi que les instances agissent en créant des structures d’accompagnement pour les joueurs en détresse psychologique. « Si on leur demande de frapper à la porte, derrière il faut bien sûr pouvoir les aider concrètement », poursuit-il. C’est ce qu’a fait l’UNFP (le syndicat français des joueurs) il y a quatre ans, en mettant en place une permanence téléphonique permettant aux joueurs qui le souhaiteraient de discuter avec des psychologues.

« Désormais les instances se bougent là-dessus »

A plus grande échelle, les instances internationales commencent elles aussi à se mobiliser, à l’image de la FIFA qui a lancé une vaste campagne de sensibilisation sur la question de la dépression des footeux. « Mais il n’y a pas que dans le foot que ça bouge, nous rappelle celui qui dirige aussi le groupe de travail sur la santé mentale du Comité International Olympique. Pendant les JO de Tokyo, et pour la première fois dans l’histoire, le CIO a par exemple mis à la disposition de tous les athlètes une ligne téléphonique qu’ils pouvaient appeler 24h/24 et 7 jours sur 7, de manière anonyme, afin d’être redirigé vers un professionnel de la santé mentale ».

Car c’est bien le monde du sport dans son ensemble qui doit prendre le problème de la dépression au sérieux, en témoignent les récents exemples de Naomi Osaka lors du dernier Roland-Garros ou de Simone Biles à Tokyo. Et notre expert de conclure sur une note positive : « On n’est pas encore au niveau des ligues américaines mais, désormais, les instances se bougent là-dessus. » Après des années de tabou et de déni, il était en effet devenu urgent d’agir.