Roland-Garros : « J’aimerais la prendre dans mes bras »... Le retrait d’Osaka, symbole d’un circuit en déprime ?

TENNIS Au-delà de la polémique engendrée par son refus de répondre à la presse, la « fuite » d’Osaka interroge sur le suivi psychologique des joueurs en cette période de pandémie

Julien Laloye

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Naomi Osaka lors de son premier tour à Roland-Garros, le 30 mai 2021.
Naomi Osaka lors de son premier tour à Roland-Garros, le 30 mai 2021. — Javier Garcia/BPI/Shutterstock/SIPA
  • Naomi Osaka s'est retirée du tournoi, invoquant une phobie sociale et une fragilité émotionnelle quelques mois après avoir surmonté un état dépressif.
  • La vulnérabilité de la Japonaise rappelle les difficultés mentales traversées par beaucoup de joueurs sur le circuit, notamment en période de pandémie.

A Roland-Garros,

Et à la fin, tout le monde se retrouve bien emmerdé. Le nouveau président de la FFT Gilles Moretton, qui avait d’abord parlé « d’erreur phénoménale » et sorti ses gros muscles avec la confrérie des Grands Chelems (12.000 euros d’amende, menace d’exclusion à court terme), avant de se désoler publiquement d’une « issue malheureuse » en souhaitant à Naomi Osaka « le meilleur et le plus prompt rétablissement possible », le tout sans répondre à aucune question, une ironie qui n’aura échappé à personne.

Osaka elle-même, qui s’est sentie obligée de rentrer chez elle pour avoir seulement voulu éviter une ou deux conférences, avançant « les vagues de stress » qui l’envahissent au moment de parler à la presse. Et enfin les amoureux du tennis, qui pensaient avoir la chance de profiter un peu plus de la meilleure joueuse du moment, vainqueure des deux derniers tournois du Grand Chelem auxquels elle a participé.

« Les médias ont aidé le tennis féminin à devenir ce qu’il est »

Evacuons ici le débat anecdotique qui a provoqué cette crise diplomatique entre la numéro 2 mondiale et les instances du tennis. On peut bien gloser des heures sur le bien-fondé d’envoyer les athlètes se faire cuisinier par les journalistes une demi-heure après une défaite, et se rappeler que les comptes rendus dans la presse des années 70 ne comportaient aucune déclaration des joueurs, à qui on foutait une paix royale, c’est du donnant-donnant, rappelle l’idole Billie Jean King dans le New York Times : « A notre époque, sans la presse, personne ne se serait intéressé à nous ou à ce que nous pensions. Il n’y a aucun débat sur le fait que les médias ont aidé le tennis féminin à devenir ce qu’il est. Je reconnais que les choses sont très différentes aujourd’hui avec les réseaux sociaux et la possibilité de donner sa vérité sans passer par les journalistes, mais sommes tous ensemble là-dedans. »

En gros, les joueurs et les joueuses ont des obligations en échange de chèques chaque année plus astronomiques, et le passage en conf en fait partie. Les journalistes sont d’ailleurs d’heureux complices la plupart du temps, loin de se conjurer pour torturer une femme vertueuse dans le cas d’Osaka. Nadal, Swiatek, Barty, Federer, tous étaient d’accord là-dessus quand ils ont été lancés sur le sujet, d’où la fermeté initiale des organisateurs. Mais c’est que personne, alors, n’avait encore compris la profondeur du malaise ressenti par la Japonaise. Sa sœur Mari, elle-même ancienne joueuse et première confidente de la 2e joueuse mondiale, a vendu une partie de la mèche sur Reddit.

« Ces opinions ont fini par lui monter à la tête »

« Naomi m’a dit avant Roland-Garros qu’un proche lui avait fait la remarque qu’elle ne jouait pas bien sur terre battue. A chaque conférence de presse, on lui répète qu’elle ne gagne pas sur terre battue. Sa confiance s’est évanouie et toutes ces opinions ont fini par lui monter à la tête jusqu’à se dire toute seule qu’elle ne peut pas bien jouer sur cette surface ». Le commentaire innocent d’un proche à propos de son niveau sur terre battue. Voilà donc ce qui a fait remonter à la surface « la phobie sociale » de la championne, « sa grave dépression »​ qui l’a longtemps handicapée après sa victoire à l’US Open 2018 et la rechute qui la guette.

« Dépression », le mot a fait sonner l’alarme de partout. Serena, l’autre grande sœur : « J’aimerais la prendre dans mes bras parce que, je suis passée par là aussi ». Qui n’est pas passé par là en tennis, ce sport de con (dixit Gasquet) où on perd la plupart du temps, même quand on gagne. On avait lu on ne sait plus où qu’un type comme Wawrinka, le meilleur joueur des années 2010 si on s’en tient aux humains, avait paumé environ 40 % de ses matchs en carrière, ce qui donne une idée du pourcentage de dépressifs dans le milieu. Malik Chamalidis, l’homme qui a créé le département de la performance mentale à la Fédération, se pose avec nous après la victoire de Fiona Ferro, qu’il accompagne depuis plusieurs mois.

Sur Osaka ? « Le thème important, c’est comment se faire accompagner quand on change de statut. Gagner un Grand Chelem, devenir numéro 1 mondiale, être mise sur un piédestal, tout le monde n’a pas les épaules pour vivre ça de manière à peu près équilibrée. Ensuite, on parle de plus en plus du bien-être des sportifs, mais il y a quand même un paradoxe, c’est des gens qui sont habitués à vivre sur le fil du rasoir. Pour arriver au niveau d’Osaka, il faut être habitée, obsédée, investie d’une mission, là on touche les motivations profondes. Quel sens on donne à sa présence sur le court à un moment donné ? »

Sur l’état du circuit en général, après un an de pandémie, de matchs à huis clos, et de joueurs qui craquent un par un, à l’image de Dominik Thiem, Gaël Monfils, ou de Benoît Paire, lequel a reconnu lundi que derrière ses provocations et ses fanfaronnades, se cachait un homme « qui avait profondément souffert ces derniers mois » ?

« Le bien-être des athlètes et une priorité absolue pour nous », assure la WTA

« On sait qu’on met les pieds dans un terrain mouvant, poursuit Malik Chamalidis. Jouer sans public, vivre dans une bulle pendant des mois, se confiner, se déconfiner ça demande des compétences mentales qu’on n’a pas appris en amont. Certains le vivent mieux que d’autres, mais les joueurs ne sont pas des victimes, ils ont choisi d’être sur le devant de la scène. Il faut savoir s’adapter. » N’est-ce pas le rôle des instances du tennis, tout de même, de fournir une aide psychologique pour ses salariés du spectacle ? Après avoir fait la morale à Osaka la semaine passée, la WTA a tenté de faire preuve d’empathie dans son dernier communiqué : « Le bien-être des athlètes et une priorité absolue pour nous. Nous avons investi des ressources significatives ces vingt dernières années pour améliorer notre système de soutien psychologique des joueuses, et nous sommes à disposition de Naomi pour l’aider de toutes les manières possibles ».

Des partenariats ont vu le jour en 202 avec des sociétés spécialisées dans le coaching mental, comme Sportingchance ou Headspace, mais ces dernières n’ont pas répondu à nos sollicitations sur le nombre de joueurs ou de joueuses qui avaient pu recourir à leurs services depuis un an. « Il faut faire des efforts pour dire : moi j’ai besoin d’aide, j’ai besoin qu’on m’écoute, que ce soit à la WTA ou quelqu’un qu’on voit toutes les semaines, peu importe. juge Serena Williams Je ne sais pas. Moi aussi je suis passée par là et j’ai eu la chance de pouvoir parler à des personnes à ce moment-là. Et cela m’a permis de me soulager. »

Bien choisir son entourage

Makis Chamalidis, qui a laissé son poste à la Fédération en 2019, ne croit pas trop à la théorie du bon samaritain venu de l’extérieur : « La plupart des joueurs et des joueurs ne vont pas prendre ce que l’ATP leur propose comme outil, ça ne les intéressera pas. Ça veut dire qu’il faut être performant dans le choix de son staff et de son entourage. Il faut pouvoir compter sur des gens compétents dans ce domaine pour les moments difficiles d’une carrière. » Et éviter ceux qui viennent vous dire que vous êtes une bonne à rien sur terre battue, même sans penser à mal.