France – All Blacks : Pourquoi il ne faut pas totalement s’enflammer après ce match de folie

RUGBY Les Français ont marqué les esprits, mais il y a quelques raisons de relativiser ce splendide succès sur les Néo-Zélandais

Nicolas Stival
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De la joie, mais aussi encore beaucoup de boulot en perspective pour le XV de France.
De la joie, mais aussi encore beaucoup de boulot en perspective pour le XV de France. — Franck Fife / AFP

Au Stade de France,

La Coupe du monde était sur la pelouse avant le match, samedi soir au Stade de France, encadrée par Léa Seydoux et l’ancien All Black Jerome Kaino. Mais en remportant leur duel face aux Néo-Zélandais (40-25), les Bleus ont seulement gagné le trophée Dave-Gallaher, mis en jeu à chaque rencontre entre les deux sélections. Les raisons de s’enflammer sont nombreuses après ce succès historique par son ampleur. On sait que c’est dur, mais il faut malgré tout rester prudent, moins de deux ans avant le Mondial à la maison qui débutera par des retrouvailles avec les coéquipiers de Sam Whitelock, toujours à Saint-Denis. Voici pourquoi.


Des Blacks carbos

« Si vous prenez l’Afrique du Sud, l’Australie et nous, on manque de vapeur. » Le constat est dressé par Ian Foster, l’entraîneur néo-zélandais, après le deuxième revers d’affilée de son équipe, déjà dominée une semaine plus tôt en Irlande (29-20). Bien sûr, Foster prêche pour sa paroisse et enfile l’armure en perspective des flèches empoisonnées que lui réservent les médias de son pays. Mais impossible de lui donner complètement tort.

Enfermés depuis leur départ du bercail, fin août, dans une bulle sanitaire bien plus hermétique que celle des Bleus au printemps, les Blacks sont apparus à court de forme et d’idées au Stade de France. D’habitude impériaux dans le money-time, ils ont cette fois sombré en fin de match, après avoir cru inverser le sens de la rencontre jusqu’au coup de génie de Romain Ntamack à l’heure de jeu.

Ce rendez-vous manqué était leur 15e match depuis début juillet, pour une sélection qui n’est sans doute pas la meilleure de l’histoire des triples champions du monde. Contraints de jouer encore et encore pour renflouer des finances malmenées par l’épidémie de Covid-19, les Tout Noir (qui ont joué en blanc cette fois), privés des précieux Beauden Barrett à l’ouverture et Anton Lienert-Brown au centre, ont simplement prouvé qu’ils étaient humains.


Les astres étaient alignés

Quadruple vainqueur des Blacks au cours de sa glorieuse carrière, Fabien Pelous livrait voici quelques jours sa recette : « Pour les battre, il faut qu’ils soient dans un jour un peu moins bon, que l’arbitre aie quelques décisions favorables, que toi, tu aies la "rentre" quand même. » Tout était réuni ce samedi, avec en outre un buteur en apesanteur puisque Melvyn Jaminet a fini avec 20 points à 100 % de réussite.

En parlant de réussite, celle-ci n’a pas fui les Français, loin de là. « Il y a des moments du match où ça aurait pu tourner en leur faveur », a reconnu Jonathan Danty qui, avant de livrer une partie dantesque, avait commencé d’entrée de jeu par un coup de pied « pas vraiment nécessaire », de son propre aveu. Mais l’arrière Jordie Barrett, pourtant tranquille, a complètement foiré son dégagement, pour offrir une touche à cinq mètres de sa ligne aux Bleus, qui amènera le premier essai de Mauvaka (3e), et lancera la France sur les rails du succès. A quoi ça tient, parfois…

Le score est large, mais on a quand même flippé

Trois essais entre la 47e et la 60e minute. Les Néo-Zélandais, auteurs d’un début de seconde période canon, sont revenus de 24-6 à 27-25 et on n’aurait alors pas forcément misé notre Twingo sur les chances bleues à ce moment-là. « On pourra construire sur ce match, on s’est aussi fait peur, ça aurait pu basculer, mais on a su rester froids », reconnaîtra d’ailleurs Antoine Dupont, qui ne devrait pas tarder à avoir deux statues à son effigie, sur les parvis d’Ernest-Wallon et du Stade de France.



Les Français ont su faire preuve d’un réalisme qui est d’habitude plutôt la marque des Blacks, jusqu’à cette interception de Damian Penaud pour plier la partie. « Sur un ballon arraché on marque un essai, on marque trois points après un en-avant… » compile aussi Melvyn Jaminet. Brouillons contre l’Argentine (29-20) puis la Géorgie (41-15) les week-ends précédents, les Bleus ont su hausser le ton pour leur grand rendez-vous de l’automne.

Le défi consiste désormais à « essayer de garder le même niveau tout le temps », comme l’ont glissé Fabien Galthié et Antoine Dupont, assis côte à côte devant les médias, dans un petit numéro de duettistes qui a rappelé les meilleures heures de Chevallier et Laspallès.


On n’a toujours rien gagné (et on ne va pas rigoler lors du prochain Tournoi)

La France joue bien, elle est enthousiasmante, son réservoir, à quelques postes près (2e ligne, ailiers) semble inépuisable… Mais on revient au point de départ pour rappeler qu’à ce jour, l’équipe de France n’a encore pas gagné le Tournoi des VI Nations sous le mandat de Galthié, commencé après la Coupe du monde 2019. L’édition 2022 semble la bonne occasion pour réparer cet « oubli », puisque l’Angleterre et l’Irlande, les deux plus gros concurrents de l’hémisphère Nord, se déplaceront à Saint-Denis.

Mais il faudra se méfier (comme d’hab') des copains d’Owen Farrell, qui viennent de battre l’Australie et les champions du monde sud-africains cet automne, et des joueurs du Trèfle, étouffants bourreaux des All Blacks samedi dernier. Sans oublier que les déplacements en Ecosse et au pays de Galles ne devraient pas être de simples promenades de santé.

Bref, la route est droite mais la pente est forte, pour plagier un ancien Premier ministre. Même si, malgré toutes les précautions prises auparavant, le XV de France aura sans doute plus qu’une belle tête d’outsider en 2023 pour sa Coupe du monde. « Ce n’est pas ce résultat qui fait de nous un candidat [au titre mondial], c’est notre ambition et celle des joueurs, a lancé Fabien Galthié après la démonstration de force face aux Blacks. Ce résultat est une conséquence. » Et une immense promesse.