JO Tokyo 2021: « Chez nous, ça ne rigole pas »… Pour Steven Da Costa, le karaté est un art avant tout familial

JEUX OLYMPIQUES Le champion du monde, qui vise l'or à Tokyo, s'est construit dans un univers familial centré sur leur passion pour cet art martial

Nicolas Camus
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Steven Da Costa (de face) s'entraîne avec son frère Logan, sous les yeux de Jessie et Michel, le père.
Steven Da Costa (de face) s'entraîne avec son frère Logan, sous les yeux de Jessie et Michel, le père. — FRANCK FIFE / AFP
  • Steven Da Costa, grande chance de médaille côté français, est en lice ce jeudi en karaté dans la catégorie des -67 kg aux JO de Tokyo.
  • Le champion du monde 2018 pratique le karaté depuis tout petit aux côtés de ses frères Logan et Jessie et sous la supervision de son père, Michel.
  • Il raconte comment cet art martial a toujours été au centre de la cellule familiale, implantée à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle).

De notre envoyé spécial à Tokyo,

L’année dernière, une vieille dame est décédée à Mont-Saint-Martin. Le cours naturel des choses, à près de 100 ans. Sa maison, qui jouxte celle de Michel et Dominique Da Costa, a trouvé preneur rapidement. Leur fils Steven, karatéka et champion du monde de son état, n’a pas hésité longtemps avant de rassembler ses affaires et rentrer au bercail. « Je ne me vois pas vivre ailleurs qu’ici », pose le fiston, qui va tenter ce jeudi de décrocher l’or pour la grande première (et dernière) du karaté aux Jeux olympiques.

Ce retour en Meurthe-et-Moselle, aux confins de la Belgique et du Luxembourg, était une évidence pour le jeune homme de 24 ans, qui n’envisage les choses qu’en famille. « S’entraîner beaucoup, c’est bien, mais si tu n’as pas la tête et le cœur à ce que tu fais… », souffle Steven.

« On n’est pas revenus pour être au Club Med »

Installé depuis 2017 à Châtenay-Malabry, où a été érigé le Pôle France-Karate 2020, il a obtenu de ses entraîneurs l’autorisation de quitter la structure nationale pour revenir dans son club avec ses frères Logan et Jessie, également karatékas. Sous la houlette du père, qui à force de s’investir dans la passion de ses enfants a fini par devenir leur entraîneur. D’abord les week-ends, et puis désormais à plein temps. C’est lui qui a dirigé la dernière ligne droite vers Tokyo, en lien avec Olivier Beaudry, son coach en équipe de France, qui a appris à faire confiance au clan. « Il sait qu’on est sérieux, qu’on n’est pas revenus pour être au Club Med, explique-t-il. Chez nous, ça ne rigole pas. »

La préparation olympique, rendue possible aussi par son statut d’athlète de haut niveau à la SNCF, qui l’a détaché à 100 % toute cette année, s’est donc déroulée à Mont-Saint-Martin. Là où tout a commencé. L’aîné, Logan, s’est mis au karaté à 6 ans, vite imité par ses deux cadets, les jumeaux Steven et Jessie (quatre ans et demi plus jeunes), qui ont enfilé le karategi (kimono) à 4 ans. « Il adorait les films de combat, Bruce Lee. Nous on allait le chercher à l’entraînement, forcément on voulait faire pareil », raconte Steven. La grande peluche sur laquelle il a pris l’habitude de s’entraîner n’y survivra pas.

Dans leur petite ville (8.300 habitants), les Da Costa sont chez eux. Leur salle d’entraînement, mise à disposition à la demande, était à 50 mètres de la maison. Ils viennent de changer, mais la nouvelle reste à 5 minutes à pieds. Ne pas trop étirer le cocon. Les frangins revendiquent ce côté fusionnel, sans trop savoir si le karaté a eu une influence dans tout ça. « C’est dur à dire parce qu’on a commencé super jeunes, réfléchit Steven. On ne sait pas ce que ça aurait donné sans le karaté, mais je pense quand même qu’on serait aussi proches car on a cette mentalité très famille. Nos origines portugaises font qu’on a cette culture-là à la base. »

Les grands-parents paternels ont quitté le pays pour venir s’implanter dans cette région industrielle bénie des Trente Glorieuses. Née en Normandie, Dominique, la mère, a quant à elle été parachutée là pour former des gens dans une usine Cristalline qui ouvrait juste de l’autre côté de la frontière avec le Luxembourg. C’est là-bas que les parents Da Costa se sont rencontrés. Ils n’ont jamais quitté Mont-Saint-Martin, où ils ont fondé leur famille.

Et la maman dans tout ça ?

Il ne faut pas croire. Malgré trois garçons à fond et un papa qui s’est découvert une âme de formateur, la maison familiale ne s’est jamais transformée en dojo géant. Les mawashi-geri ou gyaku-zuki à l’heure du petit dej’, très peu pour eux. Même quand ça bastonne un peu, comme ça arrive inévitablement dans une jeune fratrie. La maman veille à l’harmonie du foyer, même si c’est souvent loin d’être simple.

« La pauvre, elle vit avec quatre mecs, et puis des phénomènes. Quand on était petits, fallait nous tenir. Maintenant ça va, en rigole Steven Da Costa. En tout cas, c’est elle la patronne, elle gère tout. Et aujourd’hui, elle nous suit sur toutes les compètes. Elle est aussi engagée que mon père, à part qu’elle ne nous entraîne pas. Elle est très importante. » Puis il ajoute, au cas où on serait passés à côté : « Le karaté est l’élément central de notre famille. »

La famille au grand complet, posay.
La famille au grand complet, posay. - FRANCK FIFE / AFP

Cet art martial a pris de plus en plus de place au gré des résultats des trois frères, qui se sont rapidement fait un nom dans la région. Mais la concurrence n’a pas été toujours facile à gérer, et au sortir de l’adolescence, il a fallu arbitrer pour que chacun puisse s’exprimer. Logan, à l’origine dans la même catégorie que Steven (-67 kg), est monté en -75 kg, aussi parce qu’il était toujours à la limite. Par ricochet, Jessie, le plus costaud, a été incité à ne pas se priver pour intégrer les -84 kg et ne pas en redescendre. « Sinon on n’aurait pas été sereins, libres de vraiment combattre, justifie le plus léger de la bande. Il y aurait eu des calculs, ça n’aurait pas été naturel et donc difficile pour tout le monde. »

« Quand il y a une médaille, c’est pour tout le monde »

Steven a toujours été le plus doué des trois. Celui qui décrochait les meilleurs résultats : champion d’Europe cadet (2012), champion du monde junior (2013), vice-champion du monde (2015) et d’Europe (2016) espoirs. Mais, promet-il, la jalousie n’a pas sa place dans la fratrie. « Au contraire, ils sont fiers. Quand il y a une médaille, c’est une médaille pour tout le monde », dit-il, déterminé.

On veut bien le croire. Reste, quand même, la difficulté de savourer une victoire quand ça se passe mal à côté. « C’est dur, t’as tendance à te retenir. T’as envie de partager mais pas de les saouler. » Souvent, ce sont les frangins qui explosent de joie à sa place. « On a jamais gagné tous les trois en même temps. On l’a fait par équipe, mais jamais en indiv. Ça, ce serait un rêve », imagine-t-il.

Crève-cœur pour lui, il est le seul à avoir décroché son billet pour les JO. Logan a raté le coche lors du TQO disputé à Paris-Coubertin, en juin. Jessie a pu l’accompagner en tant que partenaire au camp d’entraînement de Niigata, mais a dû laisser son frère quand ce dernier est entré au Village olympique, mardi. Le jumeau arrivera tout juste à temps chez ses parents pour regarder les combats.

« Seul, c’est plus dur, parce qu’il y a plus de place pour se poser des questions. Mais je saurai m’y faire », dit Steven, qui de toute façon ne s’attardera pas sur place. Sa maison, où il a maintenant fini les travaux, l’attend, juste à côté de celle des parents. « Ma mère ne voulait pas au début. Elle me disait "mais si un jour tu as une femme, et qu’elle ne veut pas nous voir aussi souvent, comment tu vas faire ?". Moi je lui répondais "bah je change de femme" », raconte le karatéka dans un grand éclat de rire. Le pire, c’est qu’on a un doute.