Comment Maxime Vachier-Lagrave refait vibrer les amateurs d’échecs en France

HORS-TERRAIN Le champion tricolore, même s’il a échoué de peu dans sa quête d’aller défier le champion du monde en titre, a concentré l’attention des fans lors du « tournoi des Candidats » en Russie

Julien Laloye
— 
Maxime Vachier-Lagrave, lors d'un de ses matchs à Ekaterinbourg.
Maxime Vachier-Lagrave, lors d'un de ses matchs à Ekaterinbourg. — Alexei Kolchin/TASS/Sipa USA/SIPA
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Le champion d’échecs Maxime Vachier-Lagrave, membre du top 15 mondial, a rassemblé une communauté de fans derrière lui lors d’un tournoi très important en Russie.
  • Si « MLV » ne défiera pas Magnus Carlsen pour le titre de champion du monde, il a démontré que le jeu d’échecs avait de l’avenir en ces temps de confinement et de pandémie.

Une dernière bataille menée au pas de charge pour repartir la tête haute et le poitrail en avant. Vainqueur mardi du chinois Wang Hao lors de la dernière ronde du tournoi des candidats d’Ekaterinbourg, la compétition d’échecs la plus select de la planète, Maxime Vachier-Lagrave ne pourra malheureusement pas défier le champion du monde norvégien Magnus Carlsen à Dubaï pour lui piquer son titre. Une vétille.

MVL quitte la capitale sibérienne comme un prince, la communauté des échecs français en rang d’oignons pour chanter La Marseillaise devant son écran. Lundi, sur Twitch, ils étaient plus de 30.000 à se rassembler sur le live de Kevin Bordi, alias Blitzstream, ancien grand espoir du jeu et commentateur des parties de Vachier-Lagrave ces derniers jours. Pendant quelques minutes, l’ovni s’est même classé numéro 1 monde sur le réseau de la jeunesse et de Samuel Etienne.

« Pas du tout le public habituel des échecs »

Une hype aussi soudaine qu’imprévue, qui a surpris le petit monde feutré de l’échiquier hexagonal. Laurent Fressinet, directeur de Chess24 France, un autre diffuseur de l’évènement sur Twitch et Youtube, n’a pas vraiment d’explication : « On a vu débarquer un nouveau public plutôt jeune, qui apprend à jouer aux échecs sur Internet ou qui s’y est remis à la faveur du confinement, via des tutos ou des streams, pas du tout le profil des joueurs habituels de club, finalement ». Un exemple parmi d’autres, avec Gloria. Cette spécialiste du droit immobilier est tombée dedans il y a un mois ou deux à tout casser.

J’ai commencé à jouer en regardant des streams, et j’ai découvert une communauté super soudée, à laquelle on s’intègre très vite même quand on est débutant. J’ai suivi toutes les parties de Maxime. L’émotion transmise par les commentateurs, leur expertise, la psychologie, les attitudes des champions devant l’échiquier, j’ai trouvé ça génial ».

La supportrice numéro 1 de MLV sur Twitter n’échappe pas au raccourci facile : évidemment qu’elle a regardé Le Jeu de la dame, carton absolu sur Netflix à l’automne 2020, évidemment qu’elle rêve de devenir Beth Harmon dans la vraie vie ? « Pas spécialement. Cette série m’a plus interrogé sur la place de la femme dans ce milieu qu’autre chose ». Ceux qui ont regardé retrouveront quelques bases communes avec la réalité : les Russes ont toujours la plus grande densité de joueurs au mètre carré, mais ils ont perdu de leur superbe depuis la glorieuse rivalité entre Karpov et Kasparov, une partie avec les noirs est presque ingagnable si le joueur en face cherche à bétonner pour gratter le demi-point du match nul, et l’on devient vite un rebut à très haut niveau.

MLV, le meilleur joueur d’échecs tricolore de l’histoire ?

« Il y a encore des joueurs qui peuvent être efficaces à la cinquantaine, mais l’âge d’or aux échecs, c’est entre 20 et 35 ans », glisse Fabien Libiszewski, qui a regardé la série sans déplaisir. Ce grand maître international ne renie pas un effet de mode, facilité par le confinement et les multiples possibilités offertes par le jeu en ligne, mais préfère mettre en avant la popularité de Maxime Vachier-Lagrave, « le meilleur joueur français de tous les temps », rien que ça. « On parle d’un membre du top 10 mondial depuis plusieurs années, même s’il a chuté un peu en début d’année ». Un cadeau du ciel pour les échecs tricolores, qui se racontent comme un souvenir de guerre moyenâgeuse les aventures du pionnier Philidor à la fin du XVIIIe siècle.

200 ans après, enfin le prodige désiré ? Champion de France à 16 ans, champions du monde junior en 2009, MLV a emporté tout le monde derrière lui. Etienne Barcot, deuxième joueur français au classement mondial, s’est d’ailleurs chargé de préparer son ancien rival aux joutes russes, avec une armée de « secondants » chargée d’imaginer les parades aux tactiques adverses. Sans grand succès. « MVL », connu sur le circuit pour sa force sidérante de calcul – « Il peut revoir de tête plusieurs milliers de variantes en quelques minutes » –, n’a jamais vraiment pu mettre en place son jeu atypique au Hyatt Regency de Iekaterinbourg, face à la crème de la crème, les huit meilleurs joueurs du monde hors Magnus Carlsen.

« Maxime a des automatismes sur certaines ouvertures [la prise d’initiative, un peu comme le service au tennis] qu’il joue très souvent. Il aime quand c’est compliqué, que la partie semble inextricable, mais qu’il arrive à retomber sur ses pattes en sortant des coups exceptionnels en contre-attaque », juge Fabien Libiszewski. « Dans ces moments-là, c’est presque le meilleur joueur du monde, abonde Laurent Fressinet, lui-même ancien top 100 mondial. Le problème, c’est que parfois il y a eu juste après des erreurs incompréhensibles, peut-être provoquées par un excès d’optimisme ou le soulagement de s’en être tiré, qui sait ? Ce sont des sautes de concentration à gommer à ce niveau ».

« C’était une chance incroyable, mais il essaiera d’y retourner »

Le jeune homme s’était pourtant aéré l’esprit en partant en stage de préparation mentale et physique dans le Var juste avant de débarquer en Sibérie, mais l’effet de surprise avait disparu. Repêché un peu miraculeusement en 2020 pour participer au tournoi organisé tous les deux ans par la Fédération internationale afin de présenter un « challenger » à Magnus Carlsen, champion incontesté depuis 2013, MVL avait bluffé l’assistance avant l’interruption à cause du Covid. Il a été moins inspiré un an après, semblant avoir laissé filer une grande opportunité de prolonger la nouvelle popularité du jeu d’échecs dans nos contrées.

« Il essaiera d’y retourner, veut croire Laurent Fressinet. C’était une chance incroyable, certes, parce que le processus de qualification pour le tournoi des candidats est très relevé et qu’il était en tête à mi-parcours. Mais il ne faut pas être défaitiste, il a le jeu pour gagner s’il revient. » Maxime Vachier-Lagrave pourra en tout cas compter sur le soutien sans faille de Gloria, qui a pris sur sa journée de travail encore mardi malgré un match qui comptait pour du beurre. « Dans ces temps de Covid, où on n’a plus accès à la culture ou aux sports, je me suis senti embarqué dans une aventure derrière Maxime et je ne le lâcherai plus. » Prochaine opportunité de renverser la table dès l’an prochain, si ça veut rigoler un peu.